« Raymond Aron a montré, à propos de Thucydide, comment l’histoire politique est intimement liée au récit et à l’événement. Or voilà la trilogie abominée par «l’école» des Annales : l’histoire politique, l’histoire récit, l’histoire événementielle. Tout cela c’est l’histoire « historisante », histoire à peu de frais, histoire de la surface, histoire qui lâche la proie pour l’ombre. A la place, il faut promouvoir une histoire des profondeurs, économique, sociale, mentale. Dans le plus grand livre qu’ait produit « l’école » des Annales, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II de Fernand Braudel (1959), l’histoire est reléguée dans la troisième partie qui, loin d’être le couronnement de l’œuvre, en est, je dirais presque, le débarras. «D’épine dorsale« Raymond Aron a montré, à propos de Thucydide, comment l’histoire politique est intimement liée au récit et à l’événement. Or voilà la trilogie abominée par «l’école» des Annales : l’histoire politique, l’histoire récit, l’histoire événementielle. Tout cela c’est l’histoire « historisante», histoire à peu de frais, histoire de la surface, histoire qui lâche la proie pour l’ombre. A la place, il faut promouvoir une histoire des profondeurs, économique, sociale, mentale. Dans le plus grand livre qu’ait produit «l’école» des Annales, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II de Fernand Braudel (1959), l’histoire est reléguée dans la troisième partie qui, loin d’être le couronnement de l’œuvre, en est, je dirais presque, le débarras. « D’épine dorsale » de l’histoire, l’histoire politique en est devenue un appendice atrophié. C’est le croupion de l’histoire.
Pourtant, au même contact des sciences sociales qui l’avaient refoulée à l’arrière-plan de la recherche historique, l’histoire politique allait peu à peu, en leur empruntant problématique, méthodes, esprit, revenir en force dans le champ de l’histoire. C’est cette remontée récente d’une histoire politique métamorphosée que nous tenterons d’esquisser en prenant pour exemple l’histoire médiévale. Le premier et principal apport de la sociologie et de l’anthropologie à l’histoire politique est de lui avoir fourni comme concept central et but essentiel d’étude la notion de pouvoir et les réalités qu’elle recouvre. Notion et réalités qui conviennent à toutes les sociétés, à toutes les civilisations, comme Raymond Aron l’a noté : «le problème du Pouvoir est éternel, que l’on retourne la terre avec la pioche ou le bulldozer » […]

Mais, comme toutes les autres branches de l’histoire, l’histoire politique nouvelle doit abandonner le préjugé qu’il faut se tourner vers les documents non écrits, faute de mieux, c’est-à-dire de textes. Il faut faire l’histoire avec tous les documents, en demandant à chacun ce qu’il peut donner et en établissant une hiérarchie dans leur témoignage en fonction du système de valeurs de l’époque et non des préférences de l’historien – ce qui n’empêche pas, bien entendu, celui-ci de traiter ensuite les données du passé selon les exigences et l’outillage de la science d’aujourd’hui. A toutes les époques, il y a un cérémonial politique chargé de sens qu’il appartient à l’historien de déceler et qui constitue l’un des aspects les plus importants de l’histoire politique.
Un des plus importants résultats de cette orientation récente de l’histoire politique vers la symbolique et le rituel a été de revaloriser l’importance de la royauté dans le système politique de la féodalité.»

Jacques Le Goff, Un autre Moyen Age, Paris, Gallimard, 1999, p.759 ; 762.