La pensée politique en Russie au XIXe siècle.

« Sachez qu’en Russie nous ne disposons d’aucun des moyens de lutte révolutionnaire qui se trouvent à votre service en Occident en général, et en Allemagne en particulier. Nous n’avons ni prolétariat urbain, ni liberté de la presse, ni assemblée représentative, ni rien qui nous donne l’espoir (dans la situation économique actuelle) de réunir en une association ouvrière organisée et disciplinée … une population travailleuse hébétée et ignorante … Une littérature ouvrière est inconcevable chez nous; même s’il était possible d’en créer une, elle se révélerait stérile, car la majorité de notre peuple ne sait pas lire …

Nous n’avons pas de prolétariat urbain, c’est vrai. En revanche nous n’avons absolument aucune bourgeoisie. Entre le peuple qui souffre et le despotisme d’un Etat qui l’opprime, il n’existe aucune couche intermédiaire; nos ouvriers n’auront à combattre que la force politique ; celle du capital reste chez nous embryonnaire …

Notre peuple est ignorant, c’est également un fait. En revanche, dans l’énorme majorité des cas, il est pénétré des principes de la propriété communautaire; si j’ose m’exprimer ainsi, il est communiste d’instinct, par tradition …

Il en résulte clairement que notre peuple, malgré son ignorance, est beaucoup plus près du socialisme que les peuples de l’Ouest, pourtant plus instruits que lui …

Notre peuple est accoutumé à la soumission et à l’esclavage, on ne saurait non plus le contester. Mais vous n’en devez pas conclure qu’il est satisfait de sa situation. Il proteste, il proteste sans arrêt. Sous quelque forme que se manifestent ces protestations, que ce soit sous la forme de sectes religieuses, (…) sous la forme du refus de payer l’impôt, ou sous celle de mutineries et de résistance ouverte à l’autorité, notre peuple proteste et, parfois, énergiquement …

(…) Aussi peut-on dire du peuple russe qu’il est révolutionnaire d’instinct, malgré son hébétude apparente, et bien qu’il n’ait pas une claire conscience de ses droits …

Nos intellectuels forment un parti révolutionnaire peu nombreux, c’est également vrai. Mais ce parti n’a d’autre idéal que l’idéal socialiste; ses ennemis sont presque plus impuissants encore que lui; et cette impuissance le favorise. Nos classes supérieures ne représentent aucune force économique (elles sont trop pauvres), ni politique (elles sont trop obtuses et trop habituées à s’en remettre à la sagesse de la police). Notre clergé n’est d’aucun poids … Notre Etat ne paraît fort que vu de loin. En réalité, sa force n’est qu’apparence et illusion; elle n’a pas de racines dans la vie économique du peuple. L’Etat n’incarne, chez nous, l’intérêt d’aucune classe. Il les accable toutes également, en butte à la même haine de la part de chacune. Elles le supportent, elles tolèrent son despotisme barbare avec une totale indifférence. Mais cette tolérance, cette indifférence … sont l’effet d’une erreur : la société s’est fabriqué l’illusion d’un Etat fort, et elle s’autosuggestionne de cette illusion … Deux ou trois défaites militaires, une révolution simultanée des paysans dans une série de provinces, une révolution de palais en temps de paix, et l’illusion se dissipera instantanément : le gouvernement découvrira sa solitude, et que tous l’ont abandonné …

A cet égard nous avons donc plus de chances que vous autres (c’est-à-dire l’Occident en général et l’Allemagne en particulier). L’État chez vous n’a rien d’une force imaginaire. Il s’appuie fermement sur le capital; il est l’incarnation d’intérêts économiques bien déterminés; ce n’est pas seulement la soldatesque et la police (comme chez nous) qui le soutiennent, mais tout le système de la société bourgeoise … Chez nous … au contraire, la forme sociale doit son existence à l’État, un État qui ne tient qu’à un cheveu, un État qui n’a rien de commun avec le régime social existant, un État dont les racines plongent dans le passé et non dans le présent … »

Pierre TKATCHEV, lettre à ENGELS. (1874)
cité par Kostas Papaioannou, « Marx et les Marxistes », Flammarion, Paris, 1972, pp. 264-265

La Révolution russe de 1905

PÉTITION DES OUVRIERS AU TSAR (1905)

« Sire ! Nous, ouvriers de la ville de Saint-Pétersbourg, nos femmes, nos enfants et nos vieux parents invalides, sommes venus vers toi, Sire, chercher la justice et la protection. Nous sommes tombés dans la misère : on nous opprime, on nous charge d’un travail écrasant, on nous insulte ; on ne reconnaît pas en nous des hommes, on nous traite comme des esclaves qui doivent supporter patiemment leur amer et triste sort et se taire !

Et nous l’avons supporté. Mais on nous pousse de plus en plus dans l’abîme de la misère, de l’absence de droit, de l’ignorance ; le despotisme et l’arbitraire nous écrasent et nous étouffons. Nous sommes à bout de forces, Sire ! La limite de la patience est dépassée. Nous sommes arrivés à ce moment terrible, où mieux vaut la mort que la prolongation de souffrances insupportables. Et alors nous avons abandonné le travail et nous avons déclaré à nos patrons que nous ne recommencerons pas à travailler tant qu’ils n’auront pas satisfait nos demandes.

Ce que nous demandons est peu de chose. Nous ne désirions que ce sans quoi la vie n’est pas une vie, mais un bagne et une torture infinie.

Notre première demande était que nos patrons examinent ensemble, avec nous, nos besoins ; mais cela même, on nous l’a refusé, on nous a refusé le droit de parler de nos besoins, trouvant que la loi ne nous reconnaît pas ce droit.

Illégale, aussi, a été trouvée notre demande de diminuer le nombre des heures de travail jusqu’à huit heures par jour ; d’établir le prix de notre travail ensemble, avec nous et de notre consentement, (…) d’aménager nos ateliers pour que l’on puisse y travailler, et non pas y attraper la mort du fait des courants d’air épouvantables, de la pluie et de la neige. Suivant nos patrons, tout se trouverait illégal : toute notre demande était un crime.

Sire ! Nous sommes ici plus de 300000, et tous des hommes seulement par les apparence, par l’aspect, en réalité, on ne nous reconnaît aucun droit de l’homme. Quiconque parmi nous ose élever sa voix pour la défense des intérêts de la classe ouvrière est jeté en prison, envoyé en exil. Toute la population ouvrière et les paysans sont livrés à l’arbitraire d’un gouvernement de fonctionnaires, formé de concussionnaires et de pillards. Ce gouvernement de fonctionnaires a conduit le pays à la ruine complète, il l’a entraîné dans une guerre honteuse, et il mène la Russie de plus en plus à sa perte (…) .

Sire ! Cela est-il conforme aux lois divines, par la grâce desquelles tu règnes ? Et peut-on vivre sous de telles lois ? Ne vaut-il pas mieux mourir, mieux que pour nous tous, travailleurs de toute la Russie ? Que les capitalistes et les fonctionnaires seuls vivent donc, et qu’ils se réjouissent. Voilà ce qui est devant nous, Sire, et c’est ce qui nous a rassemblés près des murs de ton palais. C’est ici que nous cherchons notre dernier salut. Ne refuse pas la protection à ton peuple ; sors-le du tombeau de l’arbitraire, de la misère et de l’ignorance. Démolis le mur entre toi et ton peuple, et qu’il gouverne en commun avec toi.

La Russie est trop grande, ses besoins trop variés et importants, pour que les fonctionnaires puissent la gouverner à eux tout seuls. Ordonne immédiatement la convocation des représentants de la terre russe, de toutes les classes et de tous les ordres. Et pour cela, ordonne que les élections à l’Assemblée Constituante se fassent sur la base du suffrage universel, secret et égal.

C’est notre demande la plus importante. D’autres nous sont nécessaires et nous t’en parlons, Sire, comme à notre père, franchement et ouvertement.

Sont nécessaires :

I- Les mesures contre l’ignorance et l’arbitraire qui règnent parmi le peuple russe

1) La liberté et l’inviolabilité individuelles, la liberté de parole, de presse, de réunion, de conscience en matière de religion ;

2) L’instruction publique universelle et obligatoire aux frais de l’Etat ;

3) La responsabilité des ministres devant le peuple et la légalité garantie dans l’administration ;

4) L’égalité de tous devant la loi ;

5) La mise en liberté immédiate de tous ceux qui ont souffert pour leurs convictions ;

6) Séparation de l’Église et de l’État.

II- Les mesures contre la misère du peuple

1) L’abolition des impôts indirects et leur remplacement par l’impôt direct et progressif sur le revenu ;

2) L’abolition des annuités de rachat, le crédit à bon marché et le retour graduel de la terre au peuple ;

3) Les commandes militaires doivent être passées en Russie, et non à l’étranger.

III- Les mesures contre l’oppression du travail par le capital

1) La protection du travail par la loi ;

2) La liberté des coopératives de consommation, de production et des syndicats ouvriers ;

3) La journée de 8 heures et la réglementation des travaux supplémentaires ;

4) La liberté de la lutte du travail contre le capital ;

5) La participation des représentants des classes ouvrières à l’élaboration du projet de loi sur l’assurance gouvernementale des ouvriers ;

6) Le salaire normal.

Voilà, Sire, les besoins principaux que nous sommes venus te présenter. Ordonne et juge de les faire exécuter, et tu rendras la Russie glorieuse et heureuse. Mais, si tu ne l’ordonnes pas, si tu ne réponds pas à nos prières, nous mourrons sur cette place même, devant ton palais.

Nous n’avons plus où aller, et dans quel but ? Deux routes seulement s’offrent à nous : l’une vers la liberté et le bonheur, l’autre vers la tombe. Indique-nous celle à suivre, Sire : nous la suivrons sans murmure, que ce soit même la voie de la mort. Que notre vie serve de sacrifice à la Russie agonisante. Ce sacrifice, nous l’accomplissons volontiers et sans regret.

Pétition rédigée le 8-21 janvier 1905 Texte reproduit dans L’Européen du 4 février 1905.

Annonce d’un régime constitutionnel

Dans le Manifeste impérial de 1905 (30 octobre), Nicolas II promet une constitution.

« L’agitation et les troubles, dans les capitales et dans de nombreuses régions de Notre Empire, remplit Notre cœur d’un grand et lourd chagrin. Le bien-être du souverain russe est inséparable du bien-être de ses peuples, et leur chagrin est son chagrin. (…) Le grand vœu du serment impérial Nous ordonne de Nous efforcer de toute la puissance de notre Raison, de toute la force de Notre autorité, de mettre fin le plus promptement possible à cette agitation si périlleuse pour l’État. (…)

Nous imposons au gouvernement l’obligation d’exécuter Notre volonté inflexible :

1) D’accorder à la population civile, établie d’une manière inébranlable sur les bases de l’inviolabilité personnelle, des libertés de conscience, de réunion et d’association.

2) De ne pas entraver les élections à la Douma impériale à participer à ces élections les classes de la population qui ont été privées jusqu’alors du droit de vote. (…)

3) D’établir comme règle inébranlable que toute loi ne pourra devenir sans la sanction de la Douma impériale et que les représentants du peuple auront les moyens de participer réellement au contrôle de la légalité des actes accomplis par les membres de Notre administration.

Nous faisons appel à tous les fils fidèles de la Russie et Nous les conjurons de se rappeler leur devoir envers le pays, de prêter leur concours en mettant fin à des troubles sans précédent et de faire avec Nous tous leurs efforts pour restaurer la tranquillité et la paix dans Notre Patrie. »

Cité dans GOTHIER, Louis, TROUX, Albert, « Recueil de textes d’histoire, t.IV, L’ époque contemporaine, (1789-1870) » , Liège, Dessain, 1962, p.134.

Nicolas II, tsar de Russie

« A la veille de la guerre, plusieurs voies semblent ainsi ouvertes à la Russie. L’une d’elles mène au développement d’un Etat capitaliste fortement industrialisé, à qui s’imposerait une évolution politique. Celle-ci peut conduire à l’instauration d’une véritable monarchie constitutionnelle, ou encore, comme le souhaite une fraction des libéraux, à une démocratie parlementaire. Une autre voie conduit à l’approfondissement des tendances révolutionnaires, et ici, le menchevisme renforcé en 1914 de l’appui de l’Internationale (2e) semble pouvoir jouer un rôle décisif. La voie la moins évidente à la veille de la guerre est celle qui conduit au triomphe des bolcheviks isolés sur le plan international, affaiblis sur le plan interne, et dont le programme ne coïncide pas avec les aspirations de la plupart des forces sociales qui tendent à un changement. »

Ce jugement d’Helène Carrere d’Encausse, spécialiste française actuelle de l’histoire russe, nous rappelle que la victoire de Lénine était tout sauf évidente.

Rapport du directeur de la police au ministre de l’Intérieur (30 octobre 1916).

« «Les renseignements de sources diverses qui me parviennent au département de la Police sur l’état d’esprit des différents secteurs de la population ont commencé à prendre ces derniers temps un caractère tout à fait alarmant. (…) Dans l’immense majorité des cas, ces rapports décrivent l’état d’esprit du pays et de la population, prise dans son ensemble ou dans ses différents secteurs, de manière hautement concordante, et ne diffèrent que dans l’appréciation qu’ils portent sur la gravité exacte de la situation.

Tous ces rapports sans exception sont également unanimes pour voir la cause principale de la fermentation actuelle dans la crise du ravitaillement et dans la hausse des prix qui en résulte directement hausse stupéfiante, sans précédent et incompréhensible pour le pays. Toutes nos autres difficultés actuelles apparaissent comme une simple conséquence de ce double phénomène, et l’on est tout naturellement conduit à penser qu’une fois ce problème de ravitaillement réglé et la hausse des prix enrayée pour les articles de première nécessité, la situation intérieure du pays – sans reprendre peut-être un cours parfaitement normal – permettra toutefois de terminer la guerre comme souhaité au milieu d’une tranquillité relative.

C’est au sein des deux capitales qu’on observe, pour les raisons ci-dessus, un maximum de mécontentement et d’exaspération parmi les masses. Compare-t-on l’état d’esprit de la population de Pétrograd et de Moscou ou son attitude envers le pouvoir central en 1905-1906 et de nos jours, on constate que l’esprit d’opposition atteint aujourd’hui une ampleur si exceptionnelle qu’on en était généralement bien éloigné durant la période de troubles précédente. Toute la responsabilité pour les malheurs qui frappent la Russie est actuellement rejetée non seulement sur le gouvernement, en la personne du Conseil des Ministres, mais bien sur le pouvoir suprême lui-même.

Cette effervescence inhabituelle parmi la population des deux capitales conduit les responsables de la police (okhrana ) à penser que, faute de remédier à cette nervosité, des troubles graves pourraient éclater de façon toute spontanée aussi bien à Moscou qu’à Pétrograd. Et les grèves toutes spontanées qui se déroulent actuellement à Pétrograd ne font que confirmer le bien-fondé de cette déduction. (…)

En province, on explique la désorganisation du ravitaillement et la cherté de la vie par l’incapacité ou la répugnance du pouvoir central à résoudre ces problèmes; d’où son extrême impopularité dans presque tous les milieux. Quant aux membres de l’administration locale, on les regarde avec méfiance et l’on critique ouvertement les officiers de police pour leur prétendue corruption et le concours qu’ils apporteraient en toute occasion aux spéculateurs, au lieu d’aider la population à lutter contre les trafiquants. (…)

Tout cela n’est pas étranger à cette lassitude de la guerre que l’on constate en tout lieu et dans toutes les couches de la population, et au désir d’une paix immédiate, à n’importe quelles conditions. Les quelques revers de nos armes ne sont pas seuls à expliquer cette baisse de l’ardeur patriotique si vive dans les débuts et durant la première années de la guerre, même parmi la paysannerie. La fréquence des appels sous les drapeaux (appels d’adultes en particulier) joue également un grand rôle, ainsi que les passe-droits qui permettent à des personnes en parfaite santé, mais bénéficiant de protections ou de relations fortunées, de se soustraire massivement au service dans les unités combattantes et de s’embusquer dans les services de l’arrière qu’elles encombrent. Et l’on peut voir dans le nombre croissant de déserteurs et dans les cas de reddition en masse un conséquence de ce désintéressement pour la guerre. (…)

Pour ce qui est enfin de la Douma, il faut bien dire, à en juger par les rapports qui nous parviennent de province, que les sentiments des masses populaires à son égard se sont nettement modifiés ces derniers temps, car la Doua a fortement déçu les masses au cours de la dernière session : la Doua n’a rien fait pour remédier aux problèmes essentiels (coût de la vie, difficulté de ravitaillement), ou ce qu’elle a fait (loi sur les jours sans viande) n’a fait empirer la situation.

Compare-t-on tous ces signes annonciateurs d’une nouvelle période de troubles avec le cours général du mouvement révolutionnaire en Russie, je dois signaler à votre Excellence que – tout en jugeant la situation actuelle incontestablement très tendue et en y voyant une menace considérable pour l’ordre existant et pour la sécurité publique, vu les troubles majeurs qui peuvent éclater en divers points de l’Empire et notamment dans les capitales – le département de Police pense toutefois pour sa part que le mouvement qui couve garde encore pour l’instant un caractère plutôt économique que révolutionnaire.»

Cité dans GRAVE, V.V., « Burzazija nakanune fevral’skoj revoljucii » (La bourgeoisie à la veille de larévolution de Février), Moscou-Léningrad, 1927,pp.l36-139.

QUESTIONS sur le texte ci-dessus

  1. Selon ce directeur de police, quel est le « double phénomène » à l’origine du mécontentement de la population ?
  2. Pourquoi la situation est-elle plus tendue à Moscou et Petrograd ? Pourquoi ces soulèvements sont-ils plus graves qu’en 1905 ?
  3. Pourquoi la population en a-t-elle assez de la guerre ? En quoi cette lassitude est-elle dangereuse pour l’État russe ?
  4. Quel est le sentiment général face à la Douma ?
  5. En quoi ce directeur de police se trompe-t-il ?