André Tardieu (1876-1945) fut l’un des proches conseillers de Clemenceau durant la Grande guerre. Se rapprochant de Poincaré (Alliance démocratique), il devint, avec le Centre républicain, l’un des chefs des modérés de l’Alliance démocratique (le centre-droit) au tournant des décennies 1920 et 1930 et fut soutenu par Laval, Flandin (Républicains de gauche / Alliance démocratique) et Reynaud (Centre républicain / Alliance démocratique). Président du Conseil dans trois cabinets en 1929-1930 et 1932, il rêva d’un grand parti des modérés dans le cadre d’un bipartisme à l’anglaise. Finançant secrètement les ligues dès 1930, il évolua ensuite vers l’antiparlementarisme. Tardieu volontiers cité pour son influence sur le courant des années 1930 favorable à une réforme de l’État vers un exécutif plus fort. Sa pensée est précisée dans La Révolution à refaire, composée de deux volumes : Le Souverain captif (1936) et La profession parlementaire (1937). Comme beaucoup de modérés, il fut partisan d’un vote des femmes redouté par la gauche laïque du Sénat qui le rejeta en 1919, 1925, 1935 et ne le discuta pas en 1936.
André Tardieu (1876-1945)
André Tardieu (1876-1945)

«

La Chambre ne représente pas la majorité de la nation

Le nombre exprime-t-il […] l’universalité […] ? Le suffrage est-il réellement universel ? […]

La nation française compte 40 millions de personnes et, pour juger des caractères numériques du vote, c’est de ce chiffre qu’il faut partir. En faisant le compte d’une part de ceux des Français qui n’ont pas le droit de voter, d’autre part, de ceux des Français qui ont ce droit, on constate que la première catégorie (femmes, mineurs, incapables, militaires, condamnés et faillis), celle qui ne peut pas voter, représente 28 millions et demi de personnes sur 40 millions, soit 72 %, et que la seconde catégorie, celle qui peut voter, ne représente que 11 millions et demi, soit 28 %. Pour exprimer l’universalité, ce quart […] du total paraît maigre […]

Ce petit quart de la nation, qui est seul à pouvoir voter, on, s’est obstinément refusé à l’arrondir en y ajoutant les femmes majeures. J’ai retenu plus haut cette exclusion comme contraire à l’égalité […] II la faut retenir ici, comme contraire à l’expression de la volonté générale. Dès lors en effet que (sauf les exception- mentionnées)[…] tous les hommes de vingt et un ans votent, sans qu’on exige d’eux la moindre preuve de capacité […] ; dès lors (qu’un) […] homme de vingt et un ans vote, même s’il est complètement illettré, complètement immoral ou complètement alcoolique, il n’y a […] ni motif, ni prétexte pour interdire le vote aux femmes majeures, qui ne sont ni folles, ni condamnées, ni faillies.

Condorcet avait vidé le débat, dès 1794. en écrivant : « Si l’on excluait les femmes, il faudrait aussi priver du droit de cité la partie du peuple, qui, vouée à des travaux sans relâche […], ne peut ni acquérir de lumière, ni exercer sa raison. » Un ancien adversaire du vote des femmes, M. AsquithHerbert Henry Asquith, Premier ministre britannique en 1908-1916. Leader du Parti libéral. disait en 1917 : a Contester aux femmes le droit qu’elles ont acquis de se faire entendre directement serait contraire à l’esprit de justice qui doit nous animer. »

Ce droit a été reconnu a 150 millions de femmes par dix-huit pays, l’Angleterre, les États-Unis, la Russie, l’Allemagne, l’Autriche, les Dominions, la Hollande, le Luxembourg, la Suède, la Norvège, le Danemark, la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Finlande, l’Esthonie (sic), la Lettonie, l’Irlande, l’Espagne. Aucun de ces pays n’est revenu sur sa décision, ni n’a paru la regretter. Aucune des catastrophes annoncées, soit pour l’État, soit pour les femmes, ne s’est produite. Le premier ministre australien, M. Fischer, s’est loué des résultats en affirmant qu’aucun homme politique de son pays n’oserait se déclarer, publiquement, adversaire du suffrage féminin.

La France, à peu près seule, a résisté a ces exemples. Le centre de résistance, qui est au Sénat, marque au vote des femmes la même irréductible hostilité qu’au référendum, et pour les mêmes raisons. Le souci de défendre le régime, ce régime, dont, depuis la loi de 1884, il est interdit de mettre la forme en discussion ; ou, plus exactement encore, le souci de défendre une certaine forme d’exploitation du régime inspire l’hostilité que rencontrent ces deux réformes. Les documents et rapports officiels n’en font pas mystère. C’est dans un intérêt politique, dans un intérêt de parti, que les sénateurs s’opposent à la réalisation numérique de la souveraineté nationale.

On s’y oppose encore, d’une autre façon, en supprimant, dans l’ordre politique, le droit d’être représenté, qui est universellement admis dans l’ordre civil. Non seulement les femmes n’ont pas 1e droit personnel de vote, mais ce droit ne peut pas être exercé en leur nom. La situation est la même pour les mineurs et les incapables. Pourquoi cette dérogation aux règles générales du droit ?

Dans une licitationVente aux enchères des biens d’une succession., le droit de propriété du mineur et de l’incapable n’est pas supprimé du fait que l’incapable et le mineur ne peuvent pas, eux-mêmes, en faire usage. Ce droit est représenté et défendu. Pourquoi en est-il autrement, quand il s’agit de l’exercice de la souveraineté ? Pourquoi ce qui est admis devant les tribunaux est-il interdit devant les urnes ? Pourquoi, par cet artifice, exclut-on les trois quarts de la nation de débats politiques et sociaux, dont l’issue leur importe autant qu’à l’autre tiers ?»

André tardieu, La Révolution à refaire. T. 1 : le souverain captif, Paris, Flammarion, 1936, p. 211-214.