Campagne humanitaire et religiosité populaire devant une catastrophe majeure au XIXe siècle : une planche d’Épinal consacrée au tremblement de terre de la Guadeloupe (1843)
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Campagne humanitaire et religiosité populaire devant une catastrophe majeure au XIXe siècle : une planche d’Épinal consacrée au tremblement de terre de la Guadeloupe (1843)

Dominique Chathuant
lundi 28 août 2017

Sous la monarchie de Juillet, le tremblement de terre guadeloupéen du 8 février 1843 est l’un des plus puissants qu’aient connu les Amériques. Il suscite une campagne humanitaire en métropole où l’on s’émeut des récits diffusés depuis l’imagerie d’Épinal, mélangeant croyances populaires et religion officielle. L’Illustration naît dans le mois qui suit l’événement. Il est possible que ce tremblement de terre ait contribué à atténuer les tensions du moment de l’abolition de l’esclavage, cinq ans plus tard.

En dehors de la mention de nègres-marrons, la question de l’esclavage et les différences socio-raciales sont absentes de ce texte populaire colporté en 1843. La période 1843-1928, date du Grand cyclone consacre l’ère des édifices en bois, remplacés en 1928 par le béton des bâtiments publics d’Ali Tur. A une époque où beaucoup de Français demeurent analphabètes et comprennent plus ou moins bien un français qui n’est pas leur langue maternelle, le texte ne localise pas les îles de la Guadeloupe.


Détails du tremblement de terre récemment arrivé à la Guadeloupe

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Fac-similé de la planche d’Épinal de 1843, Archives départementales de la Guadeloupe, Gourbeyre. L’ancienne commune du Dos d’Âne est rebaptisée Gourbeyre en mémoire du gouverneur du temps. Reproduit en 1993 par la Société d’histoire de la Guadeloupe.

Voici le récit exact de ce qui est arrivé par l’effet de cette épouvantable catastrophe. Ce tremblement de terre affreux vient de plonger dans 1a consternation la colonie de la Guadeloupe. La Pointe-à-Pitre n’existe plus. Cette ville si riche, si belle, si pleine de vie, n’offre plus qu’un monceau de ruines : pas un toit, pas un mur debout ; les rues sont dévastées, les édifices sont à terre. Ce qui a été épargné par le tremblement, a été détruit par l’incendie. Une population presqu’entièrement enterrée sous les décombres, des blessés et des morts par milliers, le reste sans ressources et sans vivres sur le théâtre de cette foudroyante destruction, accomplie en une minute ; tel est le tableau de cet effroyable malheur.

Le 8 février 1843, à dix heures et demie du matin, on sourd roulement se fit entendre : les murs, soulevés par une force inconnue. semblaient s’agiter et se mouvoir, le tremblement de terre avait commencé . Le tintement des cloches ébranlées par la secousse, et qui semblaient sonner d’elles-mêmes les funérailles de toute une ville à genoux devant la main invisible qui la frappait. Les femmes, les enfans [1], les hommes se précipitant hors des maisons en jetant des cris affreux ; et, pendant ce temps, les maisons chancelant, les toits se balançant en l’air, 1a terre émue jusque dans ses plus profondes entrailles, se soulevant et s’abaissant, toujours prête à s’entrouvrir ; les secousses, tantôt lentes et sourdes. se multipliaient et se rapprochaient : l’île entière était comme un vaisseau battu par les vagues. Au bout de quelques minutes, le bruit cessa, le sol se raffermit, et le reste de !a population tremblante se releva pour contempler ses malheurs et voir l’incendie dévorer et achever ce que le tremblement avait épargné.

Les plus heureux dans cette foule effrayée étaient ceux qui pouvaient se procurer une couverture ou une petite place sous les arbres. Les navires en rade avaient été obligés de s’éloigner, car le feu de la ville arrivait jusqu’à eux. Le canon n’a pas cessé de se faire entendre pendant six jours pour abattre les mors des maisons écroulées, dont on ne pouvait éteindre l’incendie, les pompes avant été ensevelies sous les décombres. Le nombre des morts est évalué à plus de 6000. Leurs traits étaient tellement défigurés, qu’on ne pouvait les reconnaître. Que de scènes déchirantes ! Là, toute une famille entière écrasée ; là, un corps coupé en deux, un autre aplati comme une planche : un mari, une femme étroitement serrés l’un contre l’autre ; un ami serrant la main de son ami. La famine est encore venue le joindre à ce fléau. La garnison a été miraculeusement sauvée. Des malfaiteurs, des nègres-marrons ont voulu profiter du désordre pour propager l’incendie et le pillage, douze ont été passés par les armes.

« Bonheur à ceux qui garderont cette copie, ils ne seront jamais touchés des choses qui doivent arriver »

Tous ceux qui auront cette copie dans leur maison, seront préservés de toutes maladies contagieuses sur les personnes et sur les bestiaux. Ceux qui ne sauront pas lire diront cinq Pater et et cinq Avé Maria pendant cinq vendredis, à l’intention des cinq plaies de N.-S. J.-C. [2]

Cette copie a été bénite pour être distribuée dans tout le royaume.

Complainte au sujet d’un Tremblement de Terre.

Approchez pour apprendre,
Braves chrétiens d’honneur,
Les horribles souffrances
Arrivées depuis peu
C’est à la Guadeloupe
Certainement
Par les flots redoutables
D’un tremblement
Pendant huit jours entiers
Dieu les fit avertir
Par un Ange du ciel
Peuple endurci ;
Convertis-toi pécheur
Dans ce moment
Ou bien tu vas périr
Dans peu de temps
Les bourgeois de la ville
Se moquent de le voir,
Mais Dieu par sa puissance
Leur fit voir son pouvoir
Leurs maisons et palais
Sautent en l’air
Chacun s’évanouit
Prêt à périr
L’on a vu apparaître
Jésus le tout-Puissant
Sur un beau nuage
Visiblement

Les paroisses voisines
En ont une grande pitié,
Dans l’église voisine,
Elles se sont rassemblées
Priant journellement
Pour calmer la colère du Tout-puissant.

Permis d’imprimer et de vendre (prix : 2 sous) - Réimpr. sur une copie imprimée à Mirecourt.
Épinal, imprimerie de Pellerin.


Voir aussi sur la Cliothèque, Sur les ruines de la Pointe-à-Pitre : chronique du 8 février 1843. Hommage à l’amiral Gourbeyre, édition de textes annotés et présentés par Claude Thiébaut, préface d’Hélène Servant, L’Harmattan, 2008, 2 vol., 586 p.

[1Sic. Orthographe courante du XIXe siècle.

[2Notre Seigneur Jésus-Christ.

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