Clio Texte https://clio-texte.clionautes.org Un catalogue de textes utiles à l'enseignement de l'histoire Sun, 20 Sep 2020 08:09:13 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=5.5.1 Restrictions alimentaires et rationnement dans la France occupée https://clio-texte.clionautes.org/restrictions-alimentaires-rationnement-france-vichy.html https://clio-texte.clionautes.org/restrictions-alimentaires-rationnement-france-vichy.html#respond Sat, 19 Sep 2020 17:20:48 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=8889  

 

 

 

Voici le texte de la loi du 28 juillet 1940 qui a été publié au journal officiel daté du 31 juillet 1940, soit 5 semaines seulement  après la signature de l’armistice avec l’Allemagne. Pendant l’été 40,  le pain quotidien ne fait pas encore l’objet de rationnement au sens strict du terme,  mais  est déjà un souci dans  la France occupée et une préoccupation pour le gouvernement de Vichy…

 


Loi réglementant la fabrication et la vente du pain

Nous, maréchal de France, chef de l’État français,

le conseil des ministres entendu,

décrétons :

Art.1er. – Dans un délai de quatre jours à dater de la publication du présent décret, la vente du pain dans les boulangeries ne pourra commencer que vingt-quatre heures après la sortie du four du pain fabriqué.

Art. 2. – Il est interdit de mélanger à la farine d’autres matières que le sel, l’eau, la levure. Toutefois, un arrêté du ministre secrétaire d’état à l’agriculture et au ravitaillement pourra autoriser l’adjonction aux levains de produits ayant pour but d’activer la fermentation panaire.

Art. 3. – Est interdite, à dater du lendemain du jour de la publication au Journal officiel du présent décret, la fabrication des croissants, brioches, petits pains, et du petit pain de fantaisie.

Art. 4. – Le présent décret sera publié au Journal officiel et exécuté comme loi de l’État;

Fait à Vichy, le 28 juillet 1940.

 Philippe Pétain.

Par le Maréchal de France, chef de l’État français :

le ministre secrétaire d’état à l’agriculture et au ravitaillement, Pierre Caziot.

Le garde des sceaux, ministre secrétaire d’État à la justice, Raphael Alibert.

Le ministre secrétaire d’État aux finances, Yves Bouthillier.

 

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Savon, sculpture et propagande … https://clio-texte.clionautes.org/savon-sculpture-propagande-bernays.html https://clio-texte.clionautes.org/savon-sculpture-propagande-bernays.html#respond Sat, 19 Sep 2020 10:51:24 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=8871 L’extrait est issu de l’ouvrage Propaganda publié en 1928 aux États-Unis par Edwards Bernays (1891-1995). Citoyen américain, neveu de Sigmund Freud né à Vienne en 1891, E. Bernays a joué un rôle majeur dans l’émergence de l’industrie de la communication de masse aux États-Unis entre les deux guerres. Se qualifiant lui même de “conseiller en relations publiques”, Il fut sans conteste le plus éminent représentant de ce nouveau métier dans les années 20, par le succès souvent retentissant des campagnes de communication et de propagande  qu’il a orchestrées pour ses clients.

Dans cet extrait, E. Bernays évoque la  campagne de communication  conçue et dirigée en  1924 pour son client, l’entreprise de produits d’hygiène  Procter et Gamble, afin de promouvoir l’usage du savon Ivory. Plus qu’une campagne de publicité classique, il s’agit en réalité de changer en profondeur le rapport des enfants au savon, sachant que les enfants d’aujourd’hui   sont  les  adultes et parents  consommateurs de savon de demain. Cet exemple illustre la puissance et l’efficacité des techniques d’influence et de manipulation des foules inventées au début du 20ème siècle, et qui peuvent  être mises au service, selon les cas, du pouvoir politique ou de la grande entreprise capitaliste.   


“S’agissant de la propagation des idées, une des méthodes les plus efficaces consiste à se servir de la structure de groupe de la société moderne. On en a un exemple avec les concours de sculpture du savon Ivory, ouverts aux écoliers de certaines classes d’âge comme aux artistes professionnels. Un sculpteur connu dans tout le pays trouve d’ailleurs que le savon Ivory est un excellent matériau.

La maison Procter and Gamble décerne toute une série de prix qui récompensent les plus belles sculptures en savon blanc, et ce concours est organisé avec le parrainage du Centre artistique de la Ville de New York, institution prestigieuse dans les milieux artistiques.

Aux quatre coins des États-Unis, des directeurs d’école et des instituteurs participent volontiers à un mouvement qui les aide dans leur mission éducative. Ils n’ont pas hésité à introduire la pratique dans leurs classes artistiques. Le concours se déroule en plusieurs manches, d’abord dans les écoles, puis ente des districts scolaires et des villes.

Les sculpteurs en herbe peuvent s’entraîner sans dommage à la maison, car les mères réutilisent les copeaux et les réalisations imparfaites dans la lessive. Le travail en lui-même est propre.

Les œuvres sélectionnées dans les comptétitions locales sont retenues pour les concours national. Celui-ci se déroule chaque année dans un grand musée new-yorkais dont la réputation, confortée par celle des distingués membres du jury, fait de cette manifestation un événement artistique majeur.

Lors du premier concours national, quelque cinq cents pièces ont été présentées. Le troisième en a réuni cinq fois plus (deux mille cinq cents), et le quatrième, huit fois plus (quatre mille). Le chiffre élevé d’oeuvres aussi soigneusement sélectionnées indique à l’évidence qu’il y en a beaucoup plus de sculptées au cours de l’année, et plus encore de réalisées à des fins pratiques. Tant de zèle doit beaucoup au fait que ce savon n’est plus seulement un article indispensable aux ménagères, mais aussi un produit qui intéresse personnellement leurs enfants.

Plusieurs ressorts psychologiques bien connus ont été sollicités pour soutenir cette campagne : le goût esthétique, celui de la compétition, la sociabililité (le travail de sculpture s’effectue pour une bonne partie en classe), le snobisme (l’impulsion à suivre un chef de file), l’exhibitionnisme, et enfin, plus important que tout, peut-être, la sollicitude maternelle.

Ces ressorts de la psychologie collective ont été actionnés de manière concertée, grâce à la mécanique toute simple de l’autorité et de l’ascendant sur les masses. Comme mus par un bouton sur lequel on aurait appuyé, quantité de gens ont participé ppur la seule gratification que procure le travail de la sculpture.

Ce point est essentiel pour le succès de la propagande. En effet, les leaders n’acceptent de patronner une campagne de propagande que dans la mesure où elle touche aussi leurs propres intérêts. (…)

En ce qui concerne le concours de sculpture sur savon, les enseignants et les artistes illustres qui le parrainent prêtent volontiers leurs services et leurs noms à une opération indéniablement utile à un intérêt qui leur tient à cœur : la culture des impulsions esthétiques des jeunes générations. »

Edward Bernays, Propaganda, éd. La découverte, 2007, p. 67-69

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La guerre juste vue par Émile Zola https://clio-texte.clionautes.org/guerre-juste-hggsp-zola.html https://clio-texte.clionautes.org/guerre-juste-hggsp-zola.html#respond Thu, 17 Sep 2020 14:24:10 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=8858  

Extrait d’une oeuvre de jeunesse d’Émile Zola, Contes à Ninon, le jeune écrivain nous livre un texte empreint d’ironie sur la guerre « juste » qui, si l’on y réfléchit un peu,  n’est peut-être pas très éloigné de la réalité.

 


 

Plus on va, plus les sujets de guerre deviennent difficiles à inventer ; bientôt on en sera réduit à vivre en frères, faute d’une raison pour se gourmer honnêtement. J’ai dû faire appel à toute mon imagination. De nous battre Épour réparer une offense, il n’y fallait pas songer : nous n’avons rien à réparer, personne ne nous provoque, nos voisins sont gens polis et de bon ton. De nous emparer des territoires limitrophes, sous prétexte d’arrondir nos terres, c’était là une vieille idée qui n’a jamais réussi en pratique, et dont les conquérants se sont toujours mal trouvés. De nous fâcher à propos de quelques balles de coton ou de quelques kilogrammes de sucre, on nous aurait pris pour de grossiers marchands, pour des voleurs qui ne veulent pas être volés, et nous tenons avant tout à être une nation bien apprise, ayant en horreur les soucis du commerce, vivant d’idéal et de bons mots. Aucun moyen d’un usage commun en matière de bataille ne pouvait donc nous convenir. Enfin, après de longues réflexions, il m’est venu une inspiration sublime. Nous nous battrons toujours pour les autres, jamais pour nous, ce qui nous évitera toute explication sur la cause de nos coups de poing. Observez combien cette méthode sera commode, et quel honneur nous tirerons de pareilles expéditions. Nous prendrons le titre de bienfaiteurs des peuples, nous crierons bien haut notre désintéressement, nous nous poserons modestement en soutiens des bonnes causes, en dévoués serviteurs des grandes idées. Ce n’est pas tout. Comme ceux que nous ne servirons pas pourront s’étonner de cette singulière politique, nous répondrons hardiment que notre rage de prêter nos armées à qui les demande est un généreux désir de pacifier le monde, de le pacifier bel et bien à coups de piques. Nos soldats, dirons-nous, se promènent en civilisateurs, coupant le cou à ceux qui ne se civilisent pas assez vite, et semant les idées les plus fécondes dans les fosses creusées sur les champs de bataille. Ils baptiseront la terre d’un baptême de sang pour hâter l’ère prochaine de liberté. Mais nous n’ajouterons pas qu’ils auront ainsi une besogne éternelle, attendant vainement une moisson qui ne saurait lever sur des tombes.

Extrait du conte intitulé  aventures du grand Sidoine et du petit Médéric, publié dans le recueil Contes à Ninon (1864)

https://fr.wikisource.org/wiki/Contes_Ninon/Aventures_du_grand_Sidoine_et_du_petit_Mederic

 

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L’Action Française et le statut des juifs – 20 octobre 1940 https://clio-texte.clionautes.org/statut-des-juifs-action-francaise.html https://clio-texte.clionautes.org/statut-des-juifs-action-francaise.html#respond Sun, 12 Jul 2020 20:35:11 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=8000
Article de l’Action française approuvant le statut des juifs

Charles Maurras a salué hier la nouvelle réforme du gouvernement du Maréchal.

Comme on a pu le lire, l’article 4 de la loi prévoit que les professions libérales seront protégées : des règlements d’administration publique fixeront la proportion de juifs qui pourront y être admis.

Nous espérons que ces règlements pour le barreau et les professions médicales ne  tarderont pas à paraître. Nous proposerions volontiers que le pourcentage autorisé soit le même que celui de la proportion des juifs qui habitaient la France au moment de la loi Grégoire qui leur donna la nationalité française. Tous ceux qui sont arrivés en France depuis la Révolution y sont pour la plupart entrés comme de simples parasites.

Un point doit attirer l’attention : la loi n’a pas prévu de sanction pour les fausses déclarations et pour les tentatives de fraudes. Nous pensons que cette lacune sera bientôt comblée. De toutes façons, il importe qu’au plus tôt ait lieu le recensement de tous les Français ayant deux grands-parents juifs et de ceux qui ont contracté mariage avec des juifs.

Nous demandons aussi que tous les juifs qui ont été autorisés par le Conseil d’État à changer de nom depuis cinquante ans et leurs descendants soient obligés à reprendre leur nom primitif. Bien entendu, à l’avenir, tout changement de nom devra être interdit aux juifs.

On y verra plus clair.

L’Action Française, dimanche 20 octobre 1940. Page 1.

Y https://gallica.bnf.fr/L’ Action Française, 20 octobre 1940


Commentaires

Le texte ci-dessus est un extrait d’un article non signé publié en page 1 du numéro de l’Action Française du dimanche 20 octobre 1940. Il s’agit de la deuxième partie d’un petit article titré « Les ressortissants étrangers  de race juive pourront être placés dans des camps de concentration » qui commente la promulgation de la loi portant statut des juifs du 3 octobre et celle du 4  octobre  sur l’internement des juifs étrangers, publiées  au Journal Officiel le 18 octobre 1940.

La veille, dans son numéro du 19 octobre, l’Action Française s’était réjouie de la promulgation du statut des juifs par une phrase sans équivoque : « le gouvernement dans son œuvre de reconstruction nationale a dû, dès les premiers jours, étudier le problème des juifs… » (A.F, 19/10/1940, p.1). En page 2, on trouve aussi le texte intégral du statut tel qu’il a été publié au Journal Officiel.

Cette approbation apportée par l’organe d’extrême-droite à la politique antisémite du « Maréchal » n’est évidemmment pas une surprise. L’antisémitisme est au cœur de l’idéologie du « nationalisme intégral » maurrassien depuis ses origines et l’Action Française voit ici un de ses vœux les plus chers exaucés par le gouvernement de Vichy : la réduction drastique de la place des juifs dans la société française par la vertu d’une loi discriminatoire.

L’extrait ci-dessus est bref mais intéressant car son auteur, sans peut-être s’en rendre compte, nous offre un petit aperçu de quelques clichés antisémites  de son époque.

Il se réjouit de la mise en place de mesures dans les professions médicales (les médecins) et juridiques (les avocats), permettant de limiter le nombre de juifs pouvant exercer dans ces domaines. On remarquera qu’il propose de réduire les quotas en prenant pour base démographique la population juive qui avait obtenu la citoyenneté française pleine et entière en septembre 1791. Il n’y avait en France, à l’époque de la Révolution, que quelques dizaines de milliers de juifs ; prendre cette base de calcul reviendrait donc  à réduire à pas grand chose le nombre de médecins ou avocats juifs autorisés à exercer…

La justification est donnée à la ligne suivante : la plupart des juifs sont issus de l’immigration et sont des « parasites » ; préjugé ressassé depuis des décennies depuis la publication de « La France juive » d’Édouard Drumont (1). Argument pourtant  contradictoire : si les juifs sont des parasites dans la société française, alors pourquoi vouloir limiter par la loi leur nombre dans la médecine, profession   dont  aucune personne dotée de bon sens  ne songerait à nier l’utilité sociale…

L’auteur réclame ensuite une application rigoureuse de la loi pour éviter « les fausses déclarations et les tentatives de fraude » et que ceux qui ont changé de nom reprennent leur « nom primitif ». Le juif, tous les antisémites vous le diront !, est sournois, menteur et malhonnête ; il se cache et agit dans l’ombre et la loi permettra de le démasquer afin « d’y voir plus clair »

Enfin, il est nécessaire, toujours pour y « pour y voir plus clair », « qu’au plus tôt ait lieu le recensement de tous les Français ayant deux grands-parents juifs et de ceux qui ont contracté mariage avec des juifs ». Sur ce dernier point, le vœu de l’auteur sera exaucé au delà de ses espérances…

(1)  https://clio-texte.clionautes.org/aux-sources de l’antisémitisme moderne en France-extrait de la France juive d’Edouard Drumont 1886

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Années 1920 – Fausses nouvelles, démagogie : les dangers des nouveaux médias https://clio-texte.clionautes.org/annees-1920-fausses-nouvelles-demagogie-les-dangers-des-nouveaux-medias.html https://clio-texte.clionautes.org/annees-1920-fausses-nouvelles-demagogie-les-dangers-des-nouveaux-medias.html#respond Fri, 10 Jul 2020 13:08:33 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=7976 Les années 1920 voient l’irruption dans le quotidien d’un certain nombre d’objets de consommation parmi lesquels l’automobile, réservée à une élite mais qui nourrit la chronique des accidents avec un nombre annuel de morts supérieur aux 3.239 décès de 2019. Un autre objet de consommation envahit progressivement les journaux : la TSF. A l’instar  de l’internaute du milieu des années 1990, le sans-filiste est membre d’un cercle restreint ou d’une avant-garde. Si la consommation est familiale, la manipulation technique de la TSF est évidemment genrée. Le sans-filiste est un technicien. Il a besoin d’un savoir-faire acquis via une bonne documentation. À mesure que la TSF change l’organisation du quotidien, on commence à imaginer les dérives qu’elle pourrait engendrer : diffusion de fausses nouvelles par des postes clandestins, dictatures, etc. C’est un des thèmes de ce texte de Charles Nordmann paru dans Le Matin, le 21 novembre 1923.


ANTICIPATIONS
Demain la T.S.F bouleversera la vie.

Il y a beaucoup de choses surprenantes dans la T. S. F. […] Les poètes, romanciers, dramaturges et autres aligneurs – parfois pour notre plaisir – de mots bien mis en rang, n’ont point encore aperçu tout le parti qu’ils pourraient tirer de cette révolution dans les mœurs humaines.

Cela viendra pourtant, n’en doutons point. Cela viendra pour le renouvellement, dans un cadre inédit, de ces barrissements sentimentaux éternellement répétés par les mêmes échos à travers les siècles. Cela viendra quand la transfiguration, dès maintenant apportée dans les mœurs, et dans toutes les directives de la vie, aura développé ses effets. Il y a au bas mot en France, et dès aujourd’hui, trois cent mille familles possédant des postes d’écoute de radio-téléphonie. Bientôt il y en aura des millions. A toutes ces oreilles tendues chaque jour vers les ondes qui parlent, des stations publiquement connues et officiellement réglementées versent des vérités contrôlées. Mais les gouvernements et ceci est vrai pour tous les pays du monde ont-ils songé aux postes clandestins et à tout ce qu’ils pourraient dire impunément ? Car, enfin, quoi qu’on ait prétendu, un poste émetteur capable d’être entendu dans toute l’étendue d’une cité comme Paris est très facile à construire et le sera bientôt plus encore. Le repérer exactement est fort difficile et sera pratiquement impossible pourvu qu’il se déplace, chose aisée, entre ses émissions successives. A-t-on songé qu’en temps de guerre de tels postes pourraient, par des fausses nouvelles, semer l’affolement dans une ville entière, et avec les plus graves conséquences ? A-t-on songé qu’en d’autres temps ils suffiraient peut-être à déclencher des paniques, des coups de Bourse, des émeutes ? A-t-on songé à tous les drames publics et privés, à toutes les mystifications que pourront créer ces mystérieux Mane, Thécel, Pharès, qu’une initiative criminelle et hardie jetterait anonymement à toutes ces oreilles amies qui écoutent. Pour moi, j’imagine très bien que de grands bouleversements sociaux ou militaires pourront dans un avenir peu lointain avoir pour agent essentiel cette invention qui a et qui aura de plus en plus l’ « oreille du public ».

Et pour ne parler que de préoccupations plus prochaines et moins graves, comment ne pas voir le puissant moyen de diffusion politique que peut procurer la radiotéléphonie – je suppose que cela se passe au Monomotapa – pour agir auprès des électeurs en faveur de quelqu’un ou contre quelqu’un ? Quel agrément pour l’électeur qu’une réunion publique où l’on n’oblige pas les gens à bouger du coin de leur feu et où l’orateur est sûr de ne pas entendre la contradiction.

Les mœurs des sociétés seront assurément métamorphosées par ce mécanisme nouveau qui de l’âme à l’âme communique et par toutes ses conséquences. Parmi celles-ci, il en est de bienfaisantes. Ce sont les aveugles et les malades que le monde extérieur vient visiter chez eux sur l’aile des ondes de Hertz, sur cette aile qui, muette en chemin, se fait soudain bruissante et musicale lorsque la galène l’intercepte sur ses noires facettes luisantes. Quelle belle idée a eue l’Assistance publique de Paris d’essayer des postes récepteurs dans certains – trop rares – de ses asiles de vieillards ! Et quel bien fera, quel bien se fera à lui-même le mécène qui voudra faire généraliser cela, et rendre mille contacts joyeux avec la vie aux pauvres inclinés vers la tombe prochaine. Mais si les poèmes et les romans n’ont pas encore pu s’emparer de cette magie, la voix nouvelle et rythmée qui parle aux foules, si vastes et lointaines soient-elles, du moins les sans-filistes sentent puissamment toute la joie mystérieuse qui poétise aujourd’hui leur solitude. Quel mystérieux « voyage autour de ma chambre » ils peuvent faire chaque jour ! Un léger déplacement du curseur d’ébonite sur les spires cuivrées – volutes immobiles de la bobine d’accord qui transmute un silence rythmé en un chantant – et le sans-filiste fait comparaître à volonté tout l’univers devant lui. Et lui, il se tait et ceux qui l’entourent se taisent immobiles, le casque en tête, ravis par tous ces contacts immatériels de leur cerveau avec le monde. Car le plus grand miracle peut-être de la T.. S. F. est d’avoir, dans les maisons de ses adeptes, fait régner le silence, le doux silence du rêve.

Charles Nordmann, « Anticipations », Le Matin, 21 novembre 1923, page 1.

Y  https://gallica.bnf.fr/Le Matin, 21 novembre 1923

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https://clio-texte.clionautes.org/annees-1920-fausses-nouvelles-demagogie-les-dangers-des-nouveaux-medias.html/feed 0 post_thumbnail https://clio-texte.clionautes.org/wp-content/uploads/cliotexte/2020/07/sansfilistesminipetitjournal10121927.jpg 400 284
Destruction de statue à Pise en 1494 https://clio-texte.clionautes.org/destruction-de-statue-a-pise-en-1494.html https://clio-texte.clionautes.org/destruction-de-statue-a-pise-en-1494.html#respond Tue, 07 Jul 2020 20:36:20 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=7950 Extrait des Mémoires de Philippe de Commynes.

Ci-contre, le Marzocco de la place de la Seigneurie à Florence, reproduction du Marzocco de Donatello qu’on peut voir au Bargello.

 

Il s’agit ici d’un épisode de la descente du roi de France Charles VIII en Italie, en 1494-1495, afin de  conquérir le royaume de Naples revendiqué en héritage de la maison d’Anjou. Charles VIII est allié du duc de Milan (le « maître » dont il est question dans la première ligne), à savoir Ludovic le More. Cette année 1494 marque le début de ce qu’on appelle « les guerres d’Italie ».

 


« Tandis que le roi était à Pise, messire Galéas (1), poussé par son maître, fit venir chez lui certains des principaux bourgeois de la ville et il leur conseilla de se rebeller contre les Florentins et de demander au Roi de les libérer, en espérant que par ce moyen, la cité de Pise tomberait entre les mains du duc de Milan, comme elle l’avait été autrefois […]. Ce messire Galéas avait envie de s’élever. Et je crois que c’était aussi l’intention du duc de Milan dont il avait épousé la bâtarde (…)
Les Pisans étaient cruellement traités par les Florentins qui les considéraient comme des esclaves, car ils les avaient conquis il y avait à peu près cent ans (…) Pour cette raison, les Pisans tinrent conseil et se voyant encouragés par un homme si important et désirant leur liberté, ils vinrent crier au roi qui allait à la messe, hommes et femmes en grand nombre « Liberté !, Liberté ! » et ils le suppliaient, les larmes aux yeux qu’il le leur donnât. Un maître des requêtes qui le précédait ou qui en avait les fonctions, un conseiller du parlement du Dauphiné appelé Rabot, ou parce qu’il l’avait promis ou parce qu’il ne comprenait pas ce qu’ils demandaient, fit au roi que c’était un spectacle pitoyable et qu’il devait satisfaire à leur demande, et que jamais gens ne furent si durement traités? Et le Roi qui ne comprenait pas ce que signifiait ce mot et qui, logiquement, ne pouvait pas leur donner la liberté, car la cité n’était pas à lui mais il y était seulement reçu par amitié et parce qu’il était dans un grand besoin, et qui commençait depuis peu à connaître les souffrances de l’Italie et le traitement que les princes et les communes infligent à leurs sujets, le Roi donc répondit qu’il était d’accord, et ce conseiller dont j’ai parlé le leur dit. Aussitôt ce peuple de commencer à crier « Noel ! ». Et ils vont au bout de leur pont sur la rivière Arno, qui est un beau pont, et ils renversent un grand lion qui se dressait sur un haut pilier de marbre et qu’ils appelaient le Marzocco (il symbolisait la seigneurie de Florence) et ils le jetèrent dans la rivière. Sur ce pilier il érigèrent un roi de France, l’épée au poing, qui tenait sous le pied de son cheval ce Marzocco, qui est un lion. Par la suite, quand le roi des Romains y entra, ils traitèrent cette statue du roi comme ils l’avaient fait du lion. Il est dans la nature de ce peuple italien de complaire ainsi aux plus forts ; mais ceux-là étaient et sont si mal traités qu’on doit les excuser. »

Mémoires de Philippe de Commynes, vol 3, p. 101, Garnier-Flammarion

(1) : Il s’agit de Galeazzo di San Severino, condottiere au service du duc de Milan. La famille de San Severino est napolitaine, opposée au roi aragonais Ferrand, et donc dans le parti français.

 

Florence contrôle au Moyen Age toute une série de cités (dont Pise comme on le voit dans l’extrait) à qui elle impose sa domination, ses taxes et, symboliquement, son Marzocco. Ici à Volterra, sur la place des prieurs.

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Le siège de Zaatcha et l’expédition de Kabylie : article du journal l’Événement du 26 mars 1851. https://clio-texte.clionautes.org/le-siege-de-zaatcha-et-lexpedition-de-kabylie-article-du-journal-levenement-du-26-mars-1851.html https://clio-texte.clionautes.org/le-siege-de-zaatcha-et-lexpedition-de-kabylie-article-du-journal-levenement-du-26-mars-1851.html#respond Tue, 07 Jul 2020 15:16:38 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=7929 L’expédition de Kabylie, par François-Victor Hugo.

Cet article au vitriol contre la politique coloniale française en Algérie est écrit par le quatrième enfant de Victor Hugo, François-Victor Hugo, et évoque notamment le siège de Zaatcha, en novembre 1849. On notera donc une erreur de chronologie dans le début de l’article. Le journal dans lequel paraît l’article fut créé par Victor Hugo pour soutenir Louis-Napoléon Bonaparte. Trop critique par la suite, il fut interdit en septembre 1851.
Le siège de Zaatcha résonne aujourd’hui avec une actualité récente. Parmi les vingt-quatre têtes remises à l’Algérie par la France le 4 juillet 2020 figure en effet celle du défenseur de Zaatcha, le cheikh Ahmed Bouziane, considéré en Algérie comme un martyr de la résistance anticoloniale.


L’événement
L’expédition de Kabylie

« L’an dernier, le caprice d’un agent quelconque du gouvernement français frappa d’une contribution arbitraire un village à peu près inconnu, perdu dans une oasis au milieu du désert. Ce village s’appelait Zaatcha ; il refusa de payer et s’insurgea. Le gouvernement (dirigé par Viala Charon, un vétéran des campagnes napoléoniennes ndr) s’émut à peine de cette résistance, et détacha négligemment trois bataillons, sous les ordres d’un colonel, pour obtenir rançon de Zaatcha.

Réduire Zaatcha, c’était, croyait-t-on, l’affaire d’une promenade ; pour s’en rendre maître il suffisait de se présenter ; c’était pour le colonel une expédition d’agrément. Les trois bataillons prirent gaîment le chemin de Zaatcha ; ils traversèrent la plaine et arrivèrent enfin à une immense forêt de palmiers. Au milieu de cette forêt, ils trouvèrent enfin Zaatcha. Mais Zaatcha  n’était pas un village comme un autre ;  Zaatcha avait une muraille très solide flanquée de tours :  cette bourgade était une vraie place forte. Les Français sommèrent Zaatcha d’ ouvrir ses portes. Zaatcha (défendue par le cheikh Ahmed Bouziane, ndr) refusa ; elle accueillit les Français, mais à coups de fusil. Alors une guerre, une guerre meurtrière, s’engagea entre nos admirables soldats, qui se battaient à découvert, et les Arabes qui se battaient derrière les murs, et naturellement après les assauts héroïques, les Français furent en dernier lieu obligés de se replier et d’attendre le renfort de Constantine.

Mais ce renfort ne suffit pas. On demanda du renfort à Alger. Mais ce renfort ne suffit pas. Enfin, on demanda du renfort à Oran, qui est la province la plus éloignée. Au lieu de trois bataillons, Zaatcha eut devant-elle une véritable armée 6.000 hommes – et du canon. On fit alors un siège en règle. Bref, Zaatcha fut prise mais au prix de quels efforts ! On fut obligé d’abattre toute une forêt de palmiers ! Tous les habitants du village, hommes, femmes et enfants se firent tuer ! Pour vaincre Zaatcha il fallut la détruire. il ne resta plus pour payer les impôts que des ruines et des cadavres !

Par compensation, depuis ce jour-là, le colonel Canrobert (1) est devenu général ! (François Certain de Canrobert eut aussi la légion d’honneur le 10 décembre 1849, ndr)

Malgré cette formidable épreuve, l’insouciance du gouvernement français n’a pas changé. Hier, l’Assemblée a autorisé le ministre de la guerre à entreprendre l’expédition contre la Petite-Kabylie.
Or, Qu’est-ce que la Petite-Kabylie ?
Ce n’est pas une tribu comme Zaatcha, c’est une masse compacte de soixante tribus. Ce n’est pas un village comme Zaatcha, c’est une nation, une nation non pas nomade comme les Arabes, mais sédentaire ; vivant non pas comme les Arabes sous un régime oligarchique, mais dans une sorte de démocratie, et n’habitant jamais que dans les montagnes : une Suisse en petit.
Et quel est le prétexte cette déclaration de guerre ? C’est la nécessité de rendre sûre la communication entre Philippeville et Constantine. Or, cette communication est si peu menacée en réalité que, comme l’a fait remarquer M. Barrault, le prix du transport des voitures sur cette route a diminué sensiblement depuis deux ans. Quelques maraudages ont été commis, il est vrai, dans la vallée du Saf-Saf. Mais c’est une affaire de gendarmes, et non de soldats. D’ailleurs, pour protéger la vallée, n’eût-il pas suffi d’y faire camper deux bataillons ? Est-ce que la Petite-Kabylie s’est insurgée ? Non, de l’aveu du général de Lamoricière, elle est constamment restée neutre.

Or, de quel droit fait-on toute une nation responsable de quelques pillards ? De quel droit et sous quel prétexte frivole engage-t-on ainsi dans l’inconnu l’avenir de toute une colonie ?

Qui sait, après qu’une bourgade comme Zaatcha a pu lutter trois mois contre 6.000 hommes, qui sait combien de temps peuvent résister 60.000 Kabyles armés devant 8000 Français ?

L’avenir seul le sait.

Mais ce qui est certain c’est que voilà vingt et un ans que nous avons mis le pied en Algérie et que l’Algérie n’est pas conquise.  Ce qui est certain, c’est que chaque année, la France entretient, en Algérie, une armée de 80.000 hommes et jette sur le sol africain 80 millions ; et que tous ces hommes et tous ces millions se perdent dans ce gouffre sans jamais le remplir.

Ce qui est certain, c’est que le système de la colonisation à coups de fusils n’a rien produit et ne produira jamais rien. C’est que le système de la  guerre a fait son temps ; c’est que l’état de siège est impuissant ; c’est que le canon est stupide.

Ce qui est certain, c’est que la France, au lieu de soumettre les Arabes par les idées d’humanité et de justice , ne les a combattus jusqu’ici que par la force et la barbarie.

Ce qui est certain, c’est que nous sommes venus pour apporter en Afrique la civilisation chrétienne et que nous y continuons les Turcs ».

François-Victor Hugo, article du journal l’Événement, 26 mars 1851.

(1) : François Canrobert fut plus tard sénateur de la Charente de 1879 à 1894. Dans Choses vues, son collègue Victor Hugo, par ailleurs père de l’auteur de cet article, en fait la description suivante :  « J’ai vu Canrobert au Sénat. Caboche de reître. Méchant, mais bête. »

 Y https://www.retronews.fr/journal l’événement
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Daniel Stern analyse l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte https://clio-texte.clionautes.org/daniel-stern-analyse-lelection-de-louis-napoleon-bonaparte.html https://clio-texte.clionautes.org/daniel-stern-analyse-lelection-de-louis-napoleon-bonaparte.html#respond Sat, 04 Jul 2020 18:21:27 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=7911  

Marie Catherine Sophie de Flavigny, dite Marie comtesse d’Agoult, [31 décembre 1805 -5 mars 1876] est une femme de lettres française. Comme George Sand, elle fait le choix d’un pseudonyme masculin pour publier ses écrits. En 1850, elle publie ainsi sous le nom de Daniel Stern, une Histoire de la Révolution de 1848. Même si elle ne participe pas directement aux événements qu’elle décrit tout en livrant son analyse personnelle, cette histoire immédiate est restée longtemps une référence pour les historiens. Dans cet extrait, elle analyse et tente d’expliquer l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1848.

 

 


« C’est là ce que, dans l’esprit du peuple, exprime de la manière la plus absolue le règne et le nom de l’empereur Napoléon ; c’est là ce qu’il veut et croit faire revivre par l’élection de Louis Bonaparte. Les masses populaires, encore incultes, à demi-barbares et pour ainsi dire inorganisées (le mot même de masse l’indique suffisamment) sont, comme les sociétés primitives uniquement inspirées des conduites par le sentiment et l’imagination. Incapables de concevoir des idées abstraites ni d’embrasser l’ensemble, le rapport et la succession des choses, elles personnifient dans un même nom, elles concentrent dans un même moment l’action des forces multiples qui concourent au progrès social, elles dotent ces personnifications d’une puissance surnaturelle et d’une durée légendaire. Napoléon Bonaparte est dans les temps modernes le plus éclatant exemple de ce don de personnification de tout ce que la pensée des philosophes avait conçu avant lui, tout ce que les assemblées politiques avaient réalisé de progrès, toute la puissance, toute la gloire qu’une suite ininterrompue de grands hommes avait donnée à la nation, le peuple en a investi ce nom prédestiné […] Napoléon est pour lui, tout à la fois le génie qui crée et la force qui exécute, l’Orphée et l’Hercule de la Révolution française. […]

Jamais, on peut l’affirmer, l’homme des campagnes n’a cru positivement à sa mort, et que le neveu obscur du grand capitaine vient, après la chute des deux dynasties, revendiquer son droit à gouverner la France, il crut voir apparaître une seconde fois son empereur. L’évocation est magique, l’identification complète dans sa pensée ; si complète qu’il ne songea seulement pas à demander qu’elle a été jusque-là l’existence, quelles sont les vertus, quel serait le génie de ce nouveau Bonaparte.

Cet instinct de personnification et de transmission qui est le signe et le caractère d’un état de développement inférieur, devient, au moment dont je parle, la raison du triomphe populaire. Il est dans l’ordre de la nature que ce qui va devenir plus de force d’impulsion que ceux qui veulent seulement continuer d’être. Le principe de liberté qui a été la force des classes bourgeoises tant qu’elles ont eu une révolution politique à faire, s’éclipse momentanément ; le principe d’égalité, au nom duquel la masse populaire veut à son tour accomplir la révolution sociale, l’emporte. Aux quinze cent mille suffrages donnés par les classes cultivées au général Cavaignac, le peuple oppose les cinq millions de voix par lesquelles il proclame Louis-Napoléon Bonaparte. La démocratie, que personne n’a voulu ou n’a su comprendre, s’impose doublement par l’écrasante brutalité du nombre et par le choix d’un nom qui personnifie le pouvoir absolu. La loi du talion va peser en France. Les classes supérieures ont voulu la liberté pour elles seules ; le peuple à son tour veut l’égalité à son profit. Pour n’avoir pas accompli par la liberté et leur tâche civilisatrice en élevant jusqu’à elles les masses incultes, les classes dirigeantes vont se voir arrêtées dans le développement de la prospérité ; elles vont être privées de tout mouvement. ».

Daniel Stern Histoire de la révolution de 1848, Paris, librairie internationale, 1869, extrait, pp. 518-519

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Un antisémitisme sans complexes pendant le Front populaire – Jeanne d’Arc contre Blum https://clio-texte.clionautes.org/antisemitisme-jeanne-darc-contre-leon-blum.html https://clio-texte.clionautes.org/antisemitisme-jeanne-darc-contre-leon-blum.html#respond Fri, 03 Jul 2020 12:14:16 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=7880  Extrait d’un article de l’Action Française publié dans le numéro  du lundi 10 mai 1937.
[…] La voix de Paris

Blum caricaturé par l'Action françaiseLa grande foule , chassée de la majeure partie de la rue de Rivoli, remplissait les artères voisines. Dès 9 heures 30, la rue Saint Roch était inabordable, les marches de l’église, la chaussée, les trottoirs se trouvant comme la rue Saint-Honoré, envahis par un peuple immense. Le chant de la Marseillaise éclatait, comme si un chef d’ orchestre eût réglé le choeur.

Le cri public s’enflait pour répéter interminablement en le scandant cet appel : “LIBÉREZ MAURRAS! LIBÉREZ MAURRAS!

Puis, de toutes les poitrines, sortait une formidable clameur : “ A BAS LES JUIFS! BLUM AUX CH…..! LA FRANCE AUX FRANÇAIS! AU DÉSERT LE CHAMEAU ! LE JUIF AU GHETTO, BLUM… JUIF!(1) Et par rafales, La Royale, la Marseillaise reprenaient.

Les années précédentes, le cortège traditionnel défilait dans un silence pieux. C’est Blum en l’interdisant, qui a changé le caractère de la manifestation. Elle est devenue politique, oui, par sa faute, et du fait de l’indignation qu’il a provoquée. Comme dans les manifestations du Front populaire on a entendu, hier, des chants et des cris, mais, Dieu merci, ce n’étaient pas les mêmes !

Dans le rue des Pyramides, jusqu’à l’avenue de l’Opéra, la grandiose voix de paris retentissait ainsi, de même que jusqu’à la rue Royale.

A 10 h. 45, le rue de Castiglione offrait un spectacle superbe. Les candidats à Saint Cyr, à Navale, à Polytechnique, à Centrale, à l’Agro, venaient de passer d’une allure digne d’eux, et le nombreux Cercle Bugeaud se tenait prêt à déboucher, ayant derrière lui le Cercle Jacques Bainville, avec le jeune Hervé Bainville, portant la gerbe de fleurs accolé à l’Institut catholique. Puis venaient les groupes des lycées Voltaire, Louis-Le-Grand, de l’école Saint-Louis de gonzague, du comité Robert Lefort. On y voyait foisonner les numéros de l’Action Française.[…]

L’Action Française, 10 mai 1937, page 3.

(1) : en majuscules dans l’article.

Pour consulter l’édition complète : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7666940/f1.item

Commentaires

Le texte présenté ici est un petit extrait en page 3 d’un long reportage pubié en Une sous le titre « Par centaines de milliers les parisiens ont vengé la Sainte de la Patrie », dans le numéro de L’Action Française en date du 10 mai 1937. Le journaliste y relate avec force détails le défilé traditionnel – et traditionnaliste  – qui s’est déroulée la veille à Paris à l’occasion de la fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme, fixée depuis 1920 au deuxième dimanche du mois de mai. Le journaliste-militant qui a rédigé l’article a manifestement passé un excellent dimanche à accomplir sa tâche…

C’est  à partir de la fin du 19ème siècle, dans les années 1890, au moment de l’affaire Dreyfus, et  au moment où l’antisémitisme devient une composante essentielle du nationalisme français que l’Extrême droite s’empare de la figure historique et légendaire de Jeanne d’Arc. La fête du mois de mai en son honneur tend ainsi à devenir un rituel pour les  multiples  courants que l’on classe habituellement à l’extrême droite, un rituel au coeur du printemps fleuri, apte à galvaniser les coeurs et à  tremper l’acier  de convictions déjà bien forgées ;  permettant aussi de compter ses forces face à « l’ennemi »…

Il n’est donc pas étonnant que « L’Action Française » qui est le journal le plus important et le plus influent à l’extrême droite  consacre non seulement de nombreux articles à l’événement (souvent en page 1) et qu’il y  participe activement.

La fête de Jeanne d’Arc du 9 mai 1937 revêt une importance toute particulière, car la France est gouvernée depuis juin 36  par le chef du Front Populaire , Léon Blum. Un républicain,  socialiste et  juif de surcroît,  à la tête de notre pays! On ne pouvait trouver meilleure « bête noire » à l’extrême droite  pour épancher sa haine et mobiliser les énergies…

Y https://clio-texte.clionautes.org/antisemitisme-en-france-au-debut-des-annees-1930.html

On constate ici que l’antisémitisme le plus vulgaire  s’exprime ici sans complexes et fait les gros titres. Mais l’article présente un autre intérêt. Par l’évocation détaillée du défilé des élèves des écoles les plus prestigieuses de France, l’auteur cherche bien sûr à laisser penser que les futures élites du pays sont acquises à l’idéologie de l’Action Française. Il n’en demeure pas moins que cela  révèle effectivement une certaine influence de ces courants de pensée au sein d’une partie de la jeunesse étudiante française. (Mais quel pourcentage d’élèves de leurs écoles représentent ceux qui ont défilé, au juste?).

Enfin , le texte fait un parallèle entre  la manifestation du 9 mai 1936 – car il s’agit bien d’une manifestation politique, comme le reconnaît l’auteur – à celles organisées par les mouvements politiques et syndicaux soutenant le Front Populaire. Témoignage involontaire  d’un moment historique  d’hyper mobilisation sociale et de forte polarisation idéologique qui fait de la rue un haut lieu de la vie politique.

 

 

 

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Janvier 1939. Les fascistes de l’Azione coloniale insultent le gouverneur noir Félix Éboué, regardé comme sauvage et cannibale https://clio-texte.clionautes.org/1939-lazione-coloniale-insulte-le-gouverneur-noir-felix-eboue-regarde-comme-sauvage-et-cannibale-janvier-1939.html https://clio-texte.clionautes.org/1939-lazione-coloniale-insulte-le-gouverneur-noir-felix-eboue-regarde-comme-sauvage-et-cannibale-janvier-1939.html#respond Tue, 16 Jun 2020 05:31:16 +0000 http://clio-texte.murviel.info/?p=5695

 En 1937, le Dresdner Anzeiger avait déjà traité Édouard Herriot de traître à la race blanche pour son accolade au député Candace lors du jubilé parlementaire de celui-ci au Cercle interallié. La nomination par Marius Moutet (SFIO-Front populaire) du Guyanais noir Félix Éboué au poste de gouverneur de la Guadeloupe suscita nombre de commentaires dans la presse allemande. Pris dans des querelles politiques locales, Éboué dut subir les pressions de Candace et de son allié Maurice Satineau pour qui les élections et les décisions administratives à portée politique devaient assurer les conditions d’une victoire de Candace aux sénatoriales de 1938 contre le sénateur Bérenger en place depuis 1912. A l’arrivée de Mandel au ministère des Colonies, Éboué fut finalement rappelé à Paris pour être nommé au Tchad, riverain de la Libye italienne, ce qui était pour lui une sanction-humiliation sans nul doute liée aux liens entre Candace, Satineau et Mandel ou son secrétaire Philippe Roques. On sait que cette nomination au Tchad donna à Éboué l’occasion d’être un pionnier de la France libre.
En janvier 1939, deux jours après que le Wiener Neueste Nachrichten. ait accusé, en soulignant sa judéité, le ministre Mandel de vouloir introduire une « politique des races » aux colonies, l’Azione coloniale s’en prit en Une à Éboué dans un texte insultant et d’un niveau intellectuel plus que limité. Une traduction très sommaire de ce texte fut laissée dans les papiers Mandel au ministère. La France, dont l’essentiel du système colonial était bâti, comme les autres, sur le principe inégalitaire, faisait figure d’odieux champion de l’égalité raciale et du vernegerung1 aux yeux des nazis ou des fascistes. En retour, les Français étaient confortés dans l’idée de leur spécificité bienveillante en matière de traitement des «races de couleur».

1.  terme signifiant « négrification » dans Mein Kampf


«Excellence, je ne sais pas quel effet a produit sur vous, nègre appartenant donc à une race non dominante votre nomination au poste de gouverneur de la colonie française intitulée lac Tchad ; je ne sais pas si vous aviez ou non exprimé votre joie colorée par une de ces belles danses à pieds nus et derrière découvert à la mode de votre pays d’origine, ou si vous aviez fêté le joyeux événement en vous faisant tatouer (une autre gentille coutume que les matelots ont apprise chez les vôtres) une belle égalité fraternité et liberté entre le sternum et le nombril. Mais probablement vous étiez vous donné au Champagne comme ont l’habitude de le faire vos gouvernés […] dans le vaste et décadent sein de la IIIe République entre Montmartre et la tour Eiffel.
Cette revanche de votre race […] sur l’habituelle prédominance blanche doit vous paraître vraiment digne d’une épopée. Et certainement vous vous êtes imaginé votre vie future en felouque, hautes bottines, avec une ombrelle, chapeau haut de forme et chemise hors le pantalon.
Et certainement les fêtes que vous aviez eues à votre arrivée les visages blancs de vos nouveaux sujets non de couleur se pliant pour un salut démocratique de révérence, la grâce un peu cupide et ténébreuse de leurs dames ont bien été agréables à votre simple et primitive âme.
Mais je vous prie de ne pas vous laisser reprendre par la nostalgie du tam-tam originaire, ne renvoyez pas votre médecin blanc pour le remplacer par un sorcier de la tribu car alors pourraient renaître venant des lointaines rives du temps passé les désirs cannibalesques de vos illustres ancêtres. Vous voilà poussé à goûter la côtelette d’un petit Français colonial à la traditionnelle mode de tournebroche familial.
Ne le faites pas excellence, vous à qui par aventure est imposé un nom qui est tiré de … la boue […]
Les petits Français d’aujourd’hui sont tellement coriaces et maladifs que vous pourriez attraper une de ces coliques mortelles qui tellement épouvantaient vos sages chefs noirs, à l’époque de leurs tranquilles indigestions de chair humaine.

Signé SIM». Azione coloniale, janvier 1939.

Texte traduit très sommairement par le Cabinet Mandel dans le cadre d’une revue de presse pour le ministre, Papiers Mandel, Fonds ministériels 18 AP1, Archives nationales, Section Outre-mers (ANOM), Aix-en-Provence.

 

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