Clio Texte https://clio-texte.clionautes.org Un catalogue de textes utiles à l'enseignement de l'histoire Fri, 07 May 2021 05:09:15 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=5.7.1 Aux origines des Protocoles des Sages de Sion : Alexandre Dumas et John Retcliffe https://clio-texte.clionautes.org/origines-des-protocoles-des-sages-de-sion-alexandre-dumas-john-retcliffe.html https://clio-texte.clionautes.org/origines-des-protocoles-des-sages-de-sion-alexandre-dumas-john-retcliffe.html#respond Fri, 07 May 2021 05:09:15 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=11713 Alexandre Dumas Joseph Balsamo, 1853, extraits

 

Alexandre Dumas [1802-1870] publie en 1853 un roman d’aventures, Joseph Balsamo, paru initialement sous forme de feuilleton dans le journal La Presse entre 1846 et 1849. Inspiré de la vie et de la personnalité du comte de Cagliostro, l’intrigue se situe entre les années 1770 et 1774 à la fin du règne de Louis XV. Le roman s’ouvre sur un premier chapitre fantastique : une nuit, un mystérieux personnage fait son entrée dans une secte réunie sur le Mont Tonnerre. Il interrompt la cérémonie et se fait reconnaître pour celui que les initiés attendent grâce au signe LPDLilia pedibus destrue (« Détruis les lis en les foulant aux pieds« ). L’objectif principal du complot, orchestré par cette société secrète internationale inspirée des Illuminés de Bavière, est explicite : il s’agit d’éradiquer la monarchie. 

 

« Vous comprenez donc maintenant, n’est-ce pas, que ce n’est point pour accomplir de simples rites maçonniques que je suis venu d’orient. Je suis venu pour vous dire : Frères, empruntez les ailes et les yeux de l’aigle, élevez-vous au-dessus du monde, gagnez avec moi la cime de la montagne où Satan emporta Jésus, et jetez les yeux sur les royaumes de la terre.
« Les peuples forment une immense phalange ; nés à différentes époques et dans des conditions diverses, ils ont pris leurs rangs et doivent arriver, chacun à son tour, au but pour lequel ils ont été créés. Ils marchent incessamment, quoiqu’ils semblent se reposer, et s’ils reculent par hasard, ce n’est pas qu’ils vont en arrière, c’est qu’ils prennent un élan pour franchir quelque obstacle ou bien pour briser quelque difficulté.
« La France est à l’avant-garde des nations ; mettons-lui un flambeau à la main. Ce flambeau dût-il être une torche, la flamme qui la dévorera sera un salutaire incendie, puisqu’il éclairera le monde.
« C’est pour cela que le représentant de la France manque ici ; peut-être eût- il reculé devant sa mission… Il faut un homme qui ne recule devant rien… j’irai en France.
– Vous irez en France ? reprit le président.
– Oui, c’est le poste le plus important… je le prends pour moi ; c’est l’oeuvre la plus périlleuse… je m’en charge.
– Alors vous savez ce qui se passe en France ? reprit le président.
L’illuminé sourit.
– Je le sais, car je l’ai préparé moi-même : un roi vieux, timoré, corrompu, moins vieux, moins désespéré encore que la monarchie qu’il représente, siège sur le trône France. Quelques années peine lui restent à vivre. Il faut que l’avenir soit convenablement disposé par nous pour le jour de sa mort. La France est la clef de voûte de l’édifice ; que les six millions de mains qui se lèvent à un signe du cercle suprême déracinent cette pierre, et l’édifice monarchique s’écroulera, et le jour où l’on saura qu’il n’y a plus de roi en France, les souverains de l’Europe, les plus insolemment assis sur leur trône, sentiront le vertige leur monter au front, et d’eux-mêmes ils s’élanceront dans l’abîme qu’aura creusé ce grand écroulement du trône de saint Louis.
– Pardon, très vénérable maître, interrompit le chef qui se tenait à la droite du président, et qu’à son accent d’un germanisme montagnard on pouvait reconnaître pour Suisse, votre intelligence a sans doute tout calculé ?
– Tout, répondit laconiquement le grand Cophte. […]

Les six chefs se détachèrent des groupes et revinrent, après quelques minutes de délibération, vers le chef suprême. […]

– Et vous ? dit-il au troisième chef.
– Moi, répondit celui-ci, dont la vigueur et la rude activité se trahissaient sous la robe gênante de l’initié, moi, je représente l’Amérique, dont chaque pierre, chaque arbre, chaque goutte d’eau, chaque goutte de sang appartient à la révolte. Tant que nous aurons de l’or, nous le donnerons ; tant que nous aurons du sang, nous le verserons ; seulement nous ne pouvons agir que lorsque nous serons libres. Divisés, parqués, numérotés comme nous sommes, nous représentons une chaîne gigantesque aux anneaux séparés. Il faudrait qu’une main puissante soudât les deux premiers chaînons, les autres se souderaient bien d’eux-mêmes. C’est donc par nous qu’il faudrait commencer, très vénérable maître. Si vous voulez faire les Français libres de la royauté, faites-nous d’abord libres de la domination étrangère.
– Ainsi sera-t-il fait, répondit le grand Cophte ; vous serez libres les premiers, et la France vous y aidera. Dieu a dit dans toutes les langues : « Aidez-vous les uns les autres. » Attendez donc. Pour vous, frère, au moins, l’attente ne sera pas longue, je vous en réponds. […]

– Et maintenant, au nom du père et du maître, retirez-vous, dit le chef suprême quand le murmure eut été apaisé, regagnez avec ordre les souterrains qui aboutissent aux carrières du mont Tonnerre, et les uns par la rivière, les autres par le bois, le reste par la vallée, dispersez-vous avant le lever du soleil. Vous me reverrez encore une fois et ce sera le jour de notre triomphe. Allez !
Puis il termina cette allocution par un geste maçonnique que comprirent seuls les six chefs principaux, de sorte qu’ils demeurèrent autour du grand Cophte, après que les initiés d’ordre inférieur eurent disparu.

Alexandre Dumas Joseph Balsamo, 1853, introduction (extraits)

 


John Retcliff Biarritz , 1864,

chapitre « dans le cimetière juif de Prague »

(extraits)

Hermann Ottomar Friedrich Goedsche est né le  à Trachenberg, (ŻmigródPologne) et décédé le  à Warmbrunn (Cieplice Śląskie-Zdrój –Pologne). Après avoir travaillé à Suhl et à Düsseldorf, il s’installe à Berlin en 1838. Il finit par rejoindre l’équipe éditoriale de la Neue Preußische (Kreuz-) Zeitung fondée en 1848, où il croise notamment Otto von Bismarck. En 1853, installé en Turquie, il est correspondant de guerre et rend compte du conflit en Crimée. Écrivain prussien de tendance antisémite, il rédige ses ouvrages sous le pseudonyme de Sir John Retcliffe. En 1868, il publie un roman d’aventures, intitulé Biarritz. L’un des chapitres, intitulé « dans le cimetière juif de Prague », rapporte un discours du rabbin Eichhorn (ou Reichhorn) qui révèle un complot juif contre la civilisation européenne en général. Ce chapitre connaît par la suite un destin indépendant du reste du roman puisqu’il fut repris comme document authentique dans une version raccourcie par de nombreux auteurs antisémites.

 

Nos pères ont légué aux élus d’Israël le devoir de se réunir une fois chaque siècle autour de la tombe du grand maître Caleb, saint rabbin Syméon-Ben-Jhuda, dont la science livre aux élus de chaque génération le pouvoir sur toute la terre et l’autorité sur tous les descendants d’Israël. Voilà déjà dix-huit siècles que dure la guerre d’Israël avec cette puissance qui avait été promise à Abraham, mais qui lui a été ravie par la Croix. Foulé aux pieds, humilié par ses ennemis, sans cesse sous la menace de la mort, de la persécution, de rapts et viols de toute espèce, le peuple d’Israël n’a pas succombé, et s’il est dispersé par toute la terre, c’est que toute la terre doit lui appartenir.

Depuis plusieurs siècles nos savants luttent courageusement et avec une persévérance que rien ne peut abattre contre la Croix. Notre peuple s’élève graduellement et sa puissance grandit chaque jour. À nous appartient ce dieu du jour qu’Aaron nous a élevé au désert, ce Veau d’or, cette divinité universelle de l’époque.

Lors donc que nous nous serons rendus les uniques possesseurs de tout l’or de la terre, la vraie puissance passera entre nos mains, et alors s’accompliront les promesses qui ont été faites à Abraham.

L’or, la plus grande puissance de la terre… L’or qui est la force, la récompense, l’instrument de toute puissance, ce tout que l’homme craint et qu’il désire voilà le seul mystère, la plus profonde science sur l’esprit qui régit le monde. Voilà l’avenir ! […]

Les juifs se rendent maîtres des nations par la Bourse, les emprunts d’Etat, les grands travaux publics, les impôts. Jetons seulement les yeux sur l’état matériel de l’Europe et analysons les ressources que se sont procurées les Israélites depuis le commencement du siècle actuel par le seul fait de la concentration entre leurs mains, des immenses capitaux dont ils disposent en ce moment. Ainsi Paris, Londres, Vienne, Berlin, Amsterdam, Hambourg, Rome, Naples, etc., et chez tous les Rothschild, partout, les Israélites sont maîtres de la situation financière, par la possession de plusieurs milliards […]

Sous le prétexte de venir en aide aux classes travailleuses, il faut faire supporter aux grands possesseurs de la terre tout le poids des impôts, et lorsque les propriétés auront passé dans nos mains, tout le travail des prolétaires chrétiens deviendra pour nous la source d’immenses bénéfices. L’Eglise chrétienne étant un de nos plus dangereux ennemis, nous devons travailler avec persévérance à amoindrir son influence […]

 Le commerce et la spéculation, deux branches fécondes en bénéfices, ne doivent jamais sortir des mains israélites, et d’abord il faut accaparer le commerce de l’alcool, du beurre, du pain et du vin, car par là nous nous rendrons maîtres absolus de toute l’agriculture et en général de toute l’économie rurale. […] Tous les emplois publics doivent être accessibles aux Israélites, et, une fois devenus titulaires, nous saurons, par l’obséquiosité et la perspicacité de nos fadeurs, pénétrer jusqu’à la première source de la véritable influence et du véritable pouvoir. […]

Pourquoi les Israélites ne deviendraient-ils pas ministres de l’Instruction publique, quand ils ont eu si souvent le portefeuille des finances? […] Nous ne devons être étrangers à rien de ce qui conquiert une place distinguée dans la société philosophie, médecine, droit, économie politique, en un mot, toutes les branches de la science, de l’art, de la littérature sont un vaste champ où les succès doivent nous faire la part large et mettre en relief notre aptitude.[…]

Si l’or est la première puissance de ce monde, la seconde est sans contredit la presse. Mais que peut la seconde sans la première? Comme nous ne pouvons réaliser ce qui a été dit plus haut, sans le secours de la presse, il faut que les nôtres président à la direction de tous les journaux quotidiens dans chaque pays. […]

II faut, autant que possible, entretenir le prolétariat, le soumettre à ceux qui ont le maniement de l’argent. Par ce moyen, nous soulèverons les masses quand nous le voudrons. Nous les pousserons aux bouleversements, aux révolutions, et chacune de ces catastrophes avance d’un grand pas nos intérêts intimes et nous rapproche rapidement de notre unique but, celui de régner sur la terre, comme cela avait été promis à notre père Abraham.

Source : la version française du chapitre présentée ici est celle publiée dans le journal la Croix le 15 février 1898 (voir les commentaires)


Commentaires :
  • Les deux textes choisis sont issus de la littérature populaire et, même s’ils véhiculent les clichés du temps sur les juifs et les francs-maçons, l’objectif des auteurs n’est  alors pas de dénoncer un éventuel complot (bien que l’on puisse avoir un gros doute sur les intentions de John Retcliff) mais bien de construire un roman d’aventures avec des personnages naturellement manichéens. Pour les besoins de l’intrigue, Dumas reprend donc un schéma déjà éprouvé par exemple chez Barruel en réunissant les francs-maçons et les Illuminés dans un même groupe de comploteurs. Mais cette fois-ci, le complot va au-delà d’un simple renversement de la monarchie française puisque toutes les monarchies d’Europe sont visées.
  • Chez Dumas, nous pouvons relever quelques éléments peu présents jusqu’alors chez les auteurs complotistes : dans son oeuvre de fiction, la conspiration prend une dimension mondiale puisque la révolution américaine est également programmée. Enfin, son oeuvre fournit un autre élément : celui de la réunion secrète unissant des représentants d’un complot désormais mondialisé, ici dans le paysage fantastique du Mont Tonnerre.
  • Nous retrouvons ici, à nouveau le thème de la conspiration contre la Monarchie et en premier lieu, la France. Dans le roman d’Alexandre Dumas, on note que la révolution américaine est également attribuée à ce vaste complot d’envergure mondiale, thème qui devient par la suite un classique  de la pensée complotiste qui attribue la Guerre d’indépendance à une conspiration globale.
  • Nous pouvons aussi relever l’importance de la culture pop(ulaire) du XIXème siècle qui, en l’absence de réalité est reprise pour argent comptant comme vérité révélée par des complotistes en mal de documents authentiques qui ne peuvent pas exister comme le montre l’adaptation du roman de Dumas par Friedrich Goedsche alias Sir John Retcliff.

***

  • Le roman de John Retcliff Biarritz s’inspire très largement de l’introduction de Joseph Balsamo mais, cette fois, l’action se situe dans le cimetière de Prague tandis que les juifs ont remplacé les Illuminés. Ce chapitre, qui ne cache pas les tendances antisémites de son auteur sous couvert de la fiction, est pris à l’époque au pied de la lettre. En 1872, il est traduit en russe et circule en tant que pamphlet antisémite à Saint Pétersbourg. Quatre ans plus tard, il paraît à nouveau à Moscou sous le titre Dans le cimetière juif de la Prague tchèque (Les Juifs maîtres du monde). En 1881, le chapitre sort dans le journal parisien Le Contemporain, présenté comme le fruit d’un travail journalistique ; enfin, cette dernière version est reprise dans le journal La Croix dans son numéro du 15 février 1898 comme un texte authentique prouvant l’existence d’un complot juif. Il faut préciser que la version du chapitre présentée dans le journal La Croix n’est pas une traduction intégrale mais partielle et légèrement remaniée, les dialogues inspirés de Joseph Balsamo ayant disparu par exemple, au profit d’un paragraphe synthétisant les idées principales et les échanges entre les représentants fictifs des 12 tribus d’Israël installés avant tout (comme par hasard !) en Europe. Cependant, nous retrouvons bien dans le texte allemand d’origine la mention de la Banque Rothschild, une parmi d’autres, le roman d’origine établissant un véritable catalogue. Nous retrouvons donc ici un poncif de la littérature classique antisémite et complotiste d’extrême-droite et d’extrême gauche visant expressément la famille Rothschild, toujours d’actualité. Un autre poncif est également présent : celui du contrôle des médias, dans un siècle qui voit se développer la presse papier. Pour autant, la diversité de la presse, réelle, est ignorée alors par le propos complotiste qui ne fait pas dans la nuance (ce n’est pas son objectif).
  • Ce chapitre (et donc indirectement Alexandre Dumas) inspire par la suite sur le fond Mathieu Golovinsky en 1903 lors de la rédaction des Protocoles des Sages de Sion où l’on retrouve la plupart des thèmes développés dans ces extraits, ainsi que l’idée de réunion secrète. Une nouvelle fois, nous sommes dans la méthode classique du recyclage de textes basés sur de la fiction mais qui est capable de rajouter une once de nouveauté, afin de moderniser les idées exposées et entretenir l’audience au fil du temps.
  • La lecture intégrale du chapitre, qui aborde de nombreux thèmes non présentés ici comme les mariages mixtes, porte en lui une violence inédite et le lecteur ne peut que faire le rapprochement avec le régime nazi et les Lois de Nuremberg.
Bibliographie indicative :
  • Pierre-André Taguieff La judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial, Paris, Odile Jacob, 2008, 688 pages
  • Umberto Eco, la puissance du faux, Journal le 1, 11 novembre 2020, disponible en ligne ici
  • Umberto Eco Le cimetière de Prague, Paris, Grasset, 2011, 548 pages

[ ! Note : Cliotexte précise ici que les extraits des textes qui ont inspiré la pensée complotiste contemporaine sont délivrés ici dans le but d’aider les collègues cherchant à expliquer aux élèves les origines des diverses notions et théories en cours. Le but est de montrer la manière dont des idées se recyclent à travers le temps mais aussi les limites de ces textes ! En cas de question complémentaire n’hésitez pas à nous contacter]

 

Complément : Pierre Nivollet Joseph Balsamo, mini-série de 7 épisodes,  réalisé par André Hunebelle, avec Jean Marais (1973)

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La Franc-Maçonnerie, ennemie mortelle de l’Église catholique et du Bien ! https://clio-texte.clionautes.org/franc-maconnerie-ennemie-mortelle-de-eglise-catholique-et-du-bien.html https://clio-texte.clionautes.org/franc-maconnerie-ennemie-mortelle-de-eglise-catholique-et-du-bien.html#respond Thu, 06 May 2021 11:33:12 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=11572 Le pape Léon XIII, qui  a succédé à pie IX en 1878, a exercé un long pontificat de 25 ans jusqu’à sa mort en 1903.  Auteur en 1891  de  la fameuse encyclique   Rerum Novarum  fixant la doctrine sociale   de l’Église catholique, il est passé à l’histoire comme un pape plutôt progressiste et  ouvert aux réalités de son temps. 

Mais il fut  aussi l’auteur de l‘encyclique du 20 avril 1884 Humanum genus  qui condamnait  sans appel la Franc-Maçonnerie et dont nous publions ici quelques extraits.

Léon XIII ne fut  pas le premier pape à condamner l’action de la « secte maçonnique » et il prit  d’ailleurs soin de s’inscrire ici  dans la lignée de ses prédécesseurs qui, depuis 1738, avait  à maintes reprises dénoncé le danger que représenterait la Franc-maçonnerie pour la civilisation chrétienne. Un lecteur averti et attentif y retrouverait aussi  sans peine  des échos aux  écrits d’un  certain nombre d’ écrivains  catholiques qui, depuis Barruel  en passant par Gougenot des Mousseaux, ont dénoncé l’action pernicieuse des Francs-Maçons.

Cependant,  avec l’encyclique Humanum Genus, la papauté franchit un pas supplémentaire. La condamnation théologique de la Franc-maçonnerie, assimilée à l’oeuvre de Satan, est sans appel. La lettre s’adresse « aux Vénérables Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques et autres ordinaires en paix et communion avec le Siège Apostolique »  qui auront ensuite la mission d’en transmettre l’enseignement aux curés et autres religieux soumis à leur juridiction.  La Franc-maçonnerie est  définie comme le principal ennemi que tous les catholiques doivent dénoncer et combattre ; elle  acquiert donc à partir de cette époque une place essentielle dans la vision politique  du monde diffusée par l’Église catholique à ses fidèles. 

Les Francs-Maçons étant assimilés à des suppôts de Satan, l’encyclique Humanum Genus repose sur une vision clairement complotiste de l’histoire et c’est ce que nous analyserons plus loin…


Aux Vénérables Patriarches, Primats, Archevêques, Évêques et autres ordinaires en paix et communion avec le Siège Apostolique

Depuis que, par la jalousie du démon, le genre humain s’est misérablement séparé de Dieu auquel il était redevable de son appel à l’existence et des dons surnaturels, il s’est partagé en deux camps ennemis, lesquels ne cessent pas de combattre, l’un pour la vérité et la vertu, l’autre pour tout ce qui est contraire à la vertu et à la vérité. Le premier est le royaume de Dieu sur la terre, à savoir la véritable Eglise de Jésus Christ, dont les membres, s’ils veulent lui appartenir du fond du coeur et de manière à opérer le salut, doivent nécessairement servir Dieu et son Fils unique, de toute leur âme, de toute leur volonté. Le second est le royaume de Satan. Sous son empire et en sa puissance se trouvent tous ceux qui, suivant les funestes exemples de leur chef et de nos premiers parents, refusent d’obéir à la loi divine et multiplient leurs efforts, ici, pour se passer de Dieu, là pour agir directement contre Dieu. […]

À notre époque, les fauteurs du mal paraissent s’être coalisés dans un immense effort, sous l’impulsion et avec l’aide d’une Société répandue en un grand nombre de lieux et fortement organisée, la Société des francs-maçons. […]

 

Il importe souverainement de faire remarquer combien les événements donnèrent raison à la sagesse de Nos prédécesseurs. Leurs prévoyantes et paternelles sollicitudes n’eurent pas partout ni toujours le succès désirable : ce qu’il faut attribuer, soit à la dissimulation et à l’astuce des hommes engagés dans cette secte pernicieuse, soit à l’imprudente légèreté de ceux qui auraient eu cependant l’intérêt le plus direct à la surveiller attentivement. Il en résulte que, dans l’espace d’un siècle et demi, la secte des francs-maçons a fait d’incroyables progrès. Employant à la fois l’audace et la ruse, elle a envahi tous les rangs de la hiérarchie sociale et commence à prendre, au sein des États modernes, une puissance qui équivaut presque à la souveraineté. De cette rapide et formidable extension sont précisément résultés pour l’Église, pour l’autorité des princes, pour le salut public, les maux que Nos prédécesseurs avaient depuis longtemps prévus. On est venu à ce point qu’il y a lieu de concevoir pour l’avenir les craintes les plus sérieuses; non certes, en ce qui concerne l’Eglise, dont les solides fondements ne sauraient être ébranlés par les efforts des hommes, mais par rapport à la sécurité des États, au sein desquels sont devenues trop puissantes, ou cette secte de la franc-maçonnerie, ou d’autres associations similaires qui se font ses coopératrices et ses satellites. […]

 

Il existe dans le monde un certain nombre de sectes qui, bien qu’elles diffèrent les unes des autres par le nom, les rites, la forme, l’origine, se ressemblent et sont d’accord entre elles par l’analogie du but et des principes essentiels. En fait, elles sont identiques à la franc-maçonnerie, qui est pour toutes les autres comme le point central d’où elles procèdent et où elles aboutissent. Et, bien qu’à présent elles aient l’apparence de ne pas aimer à demeurer cachées, bien qu’elles tiennent des réunions en plein jour et sous les yeux de tous, bien qu’elles publient leurs journaux, toutefois, si l’on va au fond des choses, on peut voir qu’elles appartiennent à la famille des sociétés clandestines et qu’elles en gardent les allures. Il y a, en effet, chez elles, des espèces de mystères que leur constitution interdit avec le plus grand soin de divulguer, non seulement aux personnes du dehors, mais même à bon nombre de leurs adeptes. À cette catégorie, appartiennent les conseils intimes et suprêmes, les noms des chefs principaux, certaines réunions plus occultes et intérieures ainsi que les décisions prises, avec les moyens et les agents d’exécution. À cette loi du secret concourent merveilleusement : la division faite entre les associés des droits, des offices et des charges, la distinction hiérarchique savamment organisée des ordres et des degrés et la discipline sévère à laquelle tous sont soumis. La plupart du temps, ceux qui sollicitent l’initiation doivent promettre, bien plus, ils doivent faire le serment solennel de ne jamais révéler à personne, à aucun moment, d’aucune manière, les noms des associés, les notes caractéristiques et les doctrines de la Société. C’est ainsi que, sous les apparences mensongères et en faisant de la dissimulation, une règle constante de conduite, comme autrefois les manichéens, les francs-maçons n’épargnent aucun effort pour se cacher et n’avoir d’autres témoins que leurs complices.

Leur grand intérêt étant de ne pas paraître ce qu’ils sont, ils jouent le personnage d’amis des lettres ou de philosophes réunis ensemble pour cultiver les sciences. Ils ne parlent que de leur zèle pour les progrès de la civilisation, de leur amour pour le pauvre peuple. À les en croire, leur seul but est d’améliorer le sort de la multitude et d’étendre à un plus grand nombre d’hommes les avantages de la société civile. Mais à supposer que ces intentions fussent sincères, elles seraient loin d’épuiser tous leurs desseins. En effet, ceux qui sont affiliés doivent promettre d’obéir aveuglément et sans discussion aux injonctions des chefs, de se tenir toujours prêts sur la moindre notification, sur le plus léger signe, à exécuter les ordres donnés, se vouant d’avance, en cas contraire, aux traitements les plus rigoureux et même à la mort. De fait, il n’est pas rare que la peine du dernier supplice soit infligée à ceux d’entre eux qui sont convaincus, soit d’avoir livré la discipline secrète, soit d’avoir résisté aux ordres des chefs; et cela se pratique avec une telle dextérité que, la plupart du temps, l’exécuteur de ces sentences de mort échappe à la justice établie pour veiller sur les crimes et en tirer vengeance. Or, vivre dans la dissimulation et vouloir être enveloppé de ténèbres; enchaîner à soi par les liens les plus étroits et sans leur avoir préalablement fait connaître à quoi ils s’engagent, des hommes réduits ainsi à l’état d’esclaves; employer à toutes sortes d’attentats ces instruments passifs d’une volonté étrangère; armer pour le meurtre des mains à l’aide desquelles on s’assure l’impunité du crime, ce sont là de monstrueuses pratiques condamnées par la nature elle-même. La raison et la vérité suffisent donc à prouver que la Société dont Nous parlons est en opposition formelle avec la justice et la moralité naturelles. […]

Et plût à Dieu que tous, jugeant l’arbre par ses fruits, sussent reconnaître le germe et le principe des maux qui nous accablent, des dangers qui nous menacent. Nous avons affaire à un ennemi rusé et fécond en artifices. Il excelle à chatouiller agréablement les oreilles des princes et des peuples; il a su prendre les uns et les autres par la douceur de ses maximes et l’appât de ses flatteries. […]

Léon XIII, encyclique « Humanum Genus »  20 avril 1884


Commentaires

Plusieurs éléments permettent de rattacher l’encyclique  » Humanum Genus » à la littérature et à une vision du monde  complotistes.

  • La Franc-maçonnerie est définie d’emblée comme la manifestation sur terre de l’oeuvre de Satan. Par une série d’oppositions assez classiques, Dieu/Diable, Bien/Mal, Vérité/ Erreur, la Franc-Maçonnerie est désignée ici comme la source de tous les maux, de tous les déréglements qui affectent l’ordre politique et social traditionnel.
  • La Franc-maçonnerie, malgré quelques manifestations publiques de façade, se caractérise par son fonctionnement opaque, la clandestinité, « la loi  du secret » et ce, afin de dissimuler les objectifs véritables de la « secte » : saper et détruire l’ordre naturel voulu par Dieu et dont l’Église catholique,  apostolique et romaine  est évidemment  la gardienne désignée par la Providence.
  • Pour atteindre ses objectifs, la Franc-Maçonnerie emploie les arguments  qu’on retrouve dans la plupart des théories complotistes : la violence, la corruption, la dissimulation et la séduction. Violence qui peut aller jusqu’au meurtre, et  qui reste évidemment impuni par la corruption des autorités ;   la dissimulation afin de  « ne pas paraître ce qu’ils sont »  ; et enfin, la séduction exercée sur les élites afin de masquer les véritables intentions de la « secte ».

Selon un raisonnement typiquement complotiste, l’encyclique « Humanum genus », rédigée en 1884,  fait  ainsi de la Franc-Maçonnerie la source et l’agent principal des transformations économiques, sociales, idéologiques et politiques qui transforment  l’Europe depuis le milieu du 18ème siècle.  L’entrée dans la civilisation industrielle et urbaine s’accompagne d’un mouvement lent mais régulier de sécularisation qui sape peu à peu  le pilier – et le pouvoir! – que représentait l’ Église catholique dans l’ancien monde. En désignant clairement ‘l’ennemi’, Léon XIII offre ainsi aux catholiques de la fin du XIXème siècle à la fois  une explication simple de la marche du monde et un motif de combat et d’engagement dans la cité.

L’encyclique de Léon XIII a donc une dimension éminemment politique, ce que l’on retrouve dans la plupart des théories du complot.

 

Pour en savoir plus! Y 

Jean-Philippe Schreiber, Satan l’esprit du complot

 

 

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Le complot judéo-maçonnique selon Gougenot des Mousseaux – 1869 https://clio-texte.clionautes.org/complot-judeo-maconnique-formulee-par-gougenot-des-mousseaux.html https://clio-texte.clionautes.org/complot-judeo-maconnique-formulee-par-gougenot-des-mousseaux.html#respond Sun, 02 May 2021 09:33:43 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=11546 Henri-Roger Gougenot des Mousseaux est né le 22 mai 1805 à Coulommiers. Après des études au collège Stanislas à Paris, il succède à son père dans la charge de gentilhomme de la Chambre du roi Charles X. Destiné à la diplomatie, il voyage et se familiarise avec plusieurs langues. Après les journées de juillet 1830, fidèle à la monarchie, légitimiste anti-libéral, le chevalier des Mousseaux refuse de se rallier à la dynastie Orléaniste et décide de se retirer à Coulommiers sur ses terres pour gérer son patrimoine et se consacrer entièrement à l’étude, plus particulièrement à la démonstration de la vie surnaturelle diabolique, dans la lignée des travaux du marquis Jules Eudes de Mirville, et publie plusieurs ouvrages en ce sens. En 1869, il change de registre et publie le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens. Cet ouvrage devient par la suite la référence centrale pour  les écrits antisémites français tels que ceux d’Édouard Drumont. Il décède le 5 novembre 1876.

 


Il se verra donc, sur tous les points de ce globe où palpite un coeur de juif, que ce juif témoigne de ses sympathies les plus ardentes à la maçonnerie, sur laquelle l’Église du Christ a lancé les foudres de ses anathèmes. Car la maçonnerie, issue des mystérieuses doctrines de la cabale, que cultivait derrière l’épaisseur de ses murs le philosophe du dix-neuvième siècle, n’est autre que la forme moderne et principale de l’occultisme, dont le juif est le prince, parce qu’il fut dans tous les siècles le principe et le grand maître de la Cabale ; le juif est donc naturellement, et nous ajoutons qu’il est nécessairement l’âme, le chef et le grand maître réel de la maçonnerie, dont les dignitaires connus ne sont, la plupart du temps, que les chefs trompeurs et trompés de l’Ordre.

Au sein de ces hauts et imperméables conseils de l’occultisme, dont le but spécial est de déchristianiser le monde et de le refondre dans un monde unique les institutions de toutes les sociétés humaines, le juif devra donc siéger en majorité ?

Extrait pp. XXIII-XXIV

 

« Dans cette Allemagne, où les juifs et les sociétés auxiliaires des juifs se sont depuis longtemps mis en tête d’unifier les peuples et de les constituer en empire, afin de substituer plus tard avec aisance, et d’un seul mouvement, à cette forme de gouvernement celle de la république cosmopolite, les faits historiques et politiques de Munich publièrent en l’an de grâce 1862, et à l’occasion de la brochure d’Alban Stolz sur la franc-maçonnerie, les doléances d’un maçon de Berlin. (…) Et l’auteur, tout attaché qu’il est au culte protestant, y signale comme le danger le plus imminent pour le trône et pour l’autel « la puissance que les Juifs ont su acquérir par le moyen de la franc-maçonnerie, puissance qui aurait atteint aujourd’hui son zénith. »

 

Il existe en Allemagne, nous dit-il, – et nous laissons à chacun la pleine responsabilité de ses paroles, – « il existe une société secrète à forme maçonnique, qui est soumise à des chefs inconnus. Les membres de cette association sont pour la plupart Israélites ; leurs grades et leurs systèmes n’ont  de rites et de symboles chrétiens que pour la forme, et servent par-là d’autant mieux à couvrir leur action. Les Juifs n’y font usage du christianisme que par moquerie ou pour masquer encore l’obscurité de leurs projets et de leurs intrigues. »

 

« Il ne s’agit nullement ici de calomnie ridicule auxquelles la sottise est seule encore à ajouter foi… non, et les criminels ne restent plus dans l’ombre ; ils se produisent, paraissent comme s’ils étaient beau-frère, et se vantent de la protection, de l’alliance même de princes allemands. » (…)

Extraits page 342 – 343

 

 

« Daigne le tout-puissant adoucir les épreuves qui fondent sur les grands par suite de leur insouciance, et leur faire comprendre ce que veulent les travaux de la maçonnerie pour révolutionner et républicaniser les peuples dans l’intérêt du judaïsme ! Puissent-ils se rappeler efficacement la prédiction de Napoléon Ier : Dans 50 ans l’Europe sera républicaine ou cosaque… et cette autre de Burke : un temps viendra où les princes devront devenir des tyrans, parce que les sujets seront devenus des rebelles par principe ! » Si ce langage n’était celui de nombreux fidèles du protestantisme sans doute nous serait-il quelque peu suspect, mais frappé qu’elle fut des anathèmes de l’Église, la maçonnerie compte dans son sein l’immense majorité des ministres de la réforme ; les témoignages qui nous arrivent de ce côté portent donc un caractère d’impartialité vraiment remarquable. (…)

Extrait page 345

 

« Les loges maçonniques, que maudit l’Église chrétienne, deviennent donc pour Israël les suppléantes indispensables de la synagogue ; et jusque dans le sein des républiques les plus libres, le judaïsme cède au besoin de ne répondre qu’à l’ombre du mystère, et dans le fond des loges, ce qu’il appelle l’éducation intellectuelle et morale des siens (…) »

Extrait page 347

Henri- Roger Gougenot des Mousseaux Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens Paris, Plon, 1869, 568 pages.


Commentaires :

  • L’orthographe et la mise en page ont été respectées. Certaines expressions, ciblées, sont en italique afin d’appuyer le propos de l’auteur et induire chez le lecteur un sous-entendu.
  • Gougenot des Mousseaux n’est pas le premier auteur à utiliser le thème de la domination juive sur la franc-maçonnerie ; certains auteurs avant lui le mentionnant, notamment en France (l’abbé Gyr) et en Allemagne (Eduard Eckert, Alban Stolz). Mais, contrairement à ces derniers, il est le premier auteur français à développer et à mettre cet aspect au coeur de sa réflexion et à systématiser ce lien, établissant ainsi la thèse du complot judéo-maçonnique.
  • Il se place dans le sillage de l’abbé Barruel puisqu’il dénonce un complot menaçant avant tout le catholicisme et, par extension, le monde. Mais il s’en détache dans le même temps puisqu‘il fait, à tort, du judaïsme l’origine et le fondement de la franc-maçonnerie. Nous retrouvons ici une méthode propre au complotisme actuel qui consiste à relier entre eux des faits n’ayant rien à voir par un lien artificiel et sans fondement. Un paradoxe émerge dans ce texte : l’auteur désigne les responsables du complot mais ne donne pas de noms. Ainsi, il ne prouve rien et reste dans une affirmation non démontrée. Nous pouvons aussi relever l’importance du secret et du mystère entourant les loges, autre grand trait classique du complotisme.

 

Bibliographie indicative :

  • Emmanuel Kreis Quis ut Deus ? Antijudéo-maçonnisme et occultisme en France sous la IIIème République, Tome 1, Paris, Les Belles Lettres, 2017, 760 p.
  • Pierre-André Taguieff L’imaginaire du complot mondial. Aspects d’un mythe moderne, Paris Mille et une nuits, 2006, 213 p.

 

[ ! Note : Cliotexte précise ici que les extraits des textes qui ont inspiré la pensée complotiste contemporaine sont délivrés ici dans le but d’aider les collègues cherchant à expliquer aux élèves les origines des diverses notions et théories en cours. Le but est de montrer la manière dont des idées se recyclent à travers le temps mais aussi les limites de ces textes ! En cas de question complémentaire n’hésitez pas à nous contacter]

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L’antijudaïsme populaire en Europe du Moyen-Âge au XIXème siècle, source de contribution aux théories complotistes https://clio-texte.clionautes.org/antijudaisme-populaire-europe-moyen-age-au-xixeme-siecle-source-de-contribution-aux-theories-complotistes.html https://clio-texte.clionautes.org/antijudaisme-populaire-europe-moyen-age-au-xixeme-siecle-source-de-contribution-aux-theories-complotistes.html#respond Sat, 01 May 2021 11:52:26 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=11616 Jusqu’au milieu du XIXème siècle, les juifs ne sont pas intégrés aux diverses théories du complot qui ont émergé. Cependant, ils font l’objet depuis le Moyen Âge de mythes et de légendes négatives. L’Europe, devenue terre chrétienne, voit s’élaborer et se diffuser des textes contribuant à entretenir, en profondeur dans la société, un antijudaïsme populaire. Nous retiendrons ici trois exemples d’accusations formulées envers les juifs.


Première accusation : le mythe du juif errant

La Ballade brabantine (1774)

Est-il rien sur terre

Qui soit plus surprenant

Que la grande misère

Du pauvre juif errant

Que son sort malheureux

Paraît triste et fâcheux !

 

Un jour, près de la ville

De Bruxelles, en Brabant,

Des bourgeois for civils

L’accostèrent en passant.

Jamais il n’avait vu

Un homme aussi barbu.

 

On lui dit : bonjour maître !

De grâce, accordez-nous

La satisfaction d’être

Un moment avec vous ;

Ne nous refusez pas.

Tardez un peu vos pas.

 

Messieurs je vous proteste

Que j’ai bien du malheur :

Jamais je ne m’arrête

Ni ici ni ailleurs :

Par beau ou mauvais temps,

Je marche incessamment.

 

Entrez dans cette auberge,

Vénérable vieillard.

D’un pôt de bière fraîche

Vous prendrez votre part ;

Nous vous régalerons

Le mieux que nous pourrons.

 

J’accepterai de boire

Deux coups avec vous.

Mais je ne puis m’asseoir,

Je dois rester debout.

Je suis, en vérité,

Confus de vos bontés.

 

De connaître votre âge

Nous serions curieux.

A voir votre visage,

Vous paraissez fort vieux.

Vous avez bien cent ans,

Vous montrez bien autant !

 

La vieillesse me gêne.

J’ai bien dix-huit cents ans.

Chose sûre et certaine,

Je passe encore douze ans ;

J’avais douze ans passés

Quand Jésus-Christ est né.

 

N’êtes-vous point cet homme

De qui l’on parle tant,

Que l’Écriture nomme

Isaac, juif errant ?

De grâce, dites-nous

Si c’est sûrement vous ?

 

Isaac Laquedem

Pour non me fut donné ;

Né à Jérusalem,

Ville bien nommée !

Oui, c’est moi, mes enfants,

Qui suit le juif errant !

 

Juste ciel ! Que ma ronde

Est pénible pour moi !

Je fais le tour du monde

Pour la cinquième fois.

Chacun meurt à son tour,

Et moi, je vis toujours !

(…)

Vous étiez donc coupable

de quelques grands péchés

pour que Dieu tout aimable

vous ait tant affligé ?

Dites-nous l’occasion

de cette punition.

 

C’est ma cruelle audace

qui causa mon malheur ;

si mon crime s’efface,

j’aurais bien du bonheur.

J’ai prêté mon sauveur

avec trop de rigueur.

 

Sur le mont du Calvaire, Jésus portait sa croix.

Il me dit, débonnaire,

Passant devant chez moi :

Veux-tu bien, mon ami,

Que je repose ici ?

 

Moi, brutal et rebelle,

Je lui dis, sans raison :

Ôte-toi, criminel,

De devant ma maison !

Avance et marche donc,

Car tu me fais affront !

Jésus, la bonté même

Me dit en soupirant :

Tu marcheras toi-même

Pendant plus de 1000 ans ;

Le Dernier Jugement

Finira ton tourment !

Version proposée par Paul Lacroix, Curiosités de l’histoire des croyances populaires au Moyen Âge, Paris, Delahaye, 1859

 

Commentaire

 C’est au XIIIème siècle que le mythe du juif errant apparaît en Angleterre sous la plume de Roger de Wendover. Le thème se diffuse surtout à partir du XVIIe siècle avec la publication d’un petit livre en allemand intitulé Description et récit abrégés d’un juif nommé Ahasvérus, en 1602.  Cette légende connaît un point d’orgue au XVIIIe siècle grâce à plusieurs livrets de colportage dont la Ballade brabantine (ou Complainte brabantine selon les titres), diffusée massivement à partir de 1774. Elle contribue ainsi à propager l’image du juif responsable de sa propre malédiction pour ne pas avoir su reconnaître Jésus en son temps.

Au XIXe siècle, le Juif errant devient un personnage régulier des productions littéraires, l’exemple le plus célèbre étant le roman d’Eugène Sue, publié dans un premier temps en feuilleton dans le journal Le Constitutionnel, de à  Alexandre Dumas tente en 1852 un roman consacré à ce personnage, impossible à achever.

Dans le même temps, il acquiert deux images contradictoires en fonction de l’auteur et du message que ce dernier cherche à faire passer. Si d’un côté  il incarne l’image universelle de l’homme repenti et souffrant, de l’autre l’antisémitisme récupère le thème, le recycle et en fait un apatride, maudit par Dieu, un hypocrite disqualifié sur tous les plans par son errance maudite qui parasite tout sur son passage et pervertit les nations. En somme, il devient le candidat parfait pour remplacer les Illuminati et être intégré aux théories complotistes, à partir des années 1850.

 


Deuxième accusation : le mythe du juif assoiffé de sang

« je veux vous parler du grand meurtre commis par les juifs

comme je l’ai entendu dire, comme je l’ai appris ouvertement,

ils commencèrent bientôt à délibérer, et je veux le dire en toute vérité.

Cela s’est passé dans la ville de Trente.

Les juifs s’interrogèrent, et cela se passait tard le soir ;

ils exécutèrent là leurs infamies, il voulait avoir un garçon pur,

et sur ce sujet, ils se mirent d’accord sans dispute.

L’enfant devait avoir moins de sept ans, c’était ce qu’il disait tous.

Il leur fallait le sang d’un chrétien en cette période de Pâques,

et ce projet, ils le firent avec des sentiments hostiles envers Dieu.

(…)

Quand les juifs perfides virent cela

ils se mirent à parler et à plaisanter ensemble,

en recevant le cher enfant, et ces juifs indignes, aveugles dans la foi.

Moïse le prit sur ses genoux, ce petit enfant noble et adorable.

Ils prirent un mouchoir, ces juifs perfides et indignes,

et ils le lui ont noué autour du cou, il leur fallut peu de temps pour le faire.

Ils se moquaient de lui.

Cette scène pourrait encore maintenant apitoyer Dieu. (…)

En vociférant ils lui jouaient des tours insensés, jeunes et vieux, partout.

Puis ils prirent des tenailles et ils lui ont déchiré ses joues,

si blanche d’une manière tellement pitoyable,

et ils l’ont torturé tellement fort et ils ont arraché la chair de ses jambes, ses juifs ignobles et impurs.

Ils l’ont étendu

en forme de croix et ils l’ont tellement torturé ! (…) »

 

Poème de Mathieu Kunig Vom Heiligen Simon, 1475,

traduit et présenté par Marie-France Rouart, L’antisémitisme dans la littérature populaire, pp.44-47 (voir bibliographie indicative)

Commentaire

Ce poème versifie les actes du procès de l’affaire Simon de Trente. Le 24 mars 1475, un enfant de deux ans, Simon, disparaît. Très rapidement, son père et la population soupçonnent la communauté juive de la ville de Trente d’être à l’origine de sa disparition et demandent à ce titre une enquête dans la communauté juive, la croyance populaire prétendant qu’au moment de Pâques, les juifs voleraient des enfants chrétiens pour les sacrifier en guise d’agneau pascal, et récupérer ainsi leur sang pour fabriquer le pain azyme. L’enfant est retrouvé mort quelques jours plus tard sous la maison d’un juif. Finalement, neuf juifs sont arrêtés, torturés et exécutés tandis que Simon est élevé au rang de martyr et fait l’objet d’un culte local jusque dans les années 60.

Ce type d’affaires et de texte n’est pas rare à l’époque médiévale. L’enfant y joue ici la figure du Christ, et les textes sont là pour rappeler la nature des reproches effectués par les chrétiens envers les juifs : le déicide dont ils se seraient rendus coupables. Nombreux sont les textes qui, à cette époque, font du chrétien la victime du juif assoiffé de sang, et cannibale.

Ce mythe, devenu secondaire voire oublié des théories complotistes, se retrouve actuellement au coeur de celles développées par QAnon. Cette mouvance complotiste, apparue en 2017 aux États-Unis, a pour croyance majeure que les élites, et en tête de liste des membres éminents du Parti démocrate, seraient pédophiles et n’hésiteraient pas à sacrifier des enfants pour  prendre leur sang afin d’en extraire une substance qui leur assurerait la jeunesse éternelle. Il s’agit ici d’un parfait exemple du recyclage de vieux mythes médiévaux, méthode dont les théories complotistes sont coutumières.

Michel Wolgemut « Le martyre de Simon de Trente », gravure sur bois. Source : Hartmann Schedels Weltchronik, Nürnberg,1493

Troisième accusation : le Juif usurier

«Gustave n’avait jamais vu ce personnage d’aussi prêt qu’en cet instant, où, emprisonné par la foule qui l’entourait comme une muraille, il se trouvait forcément spectateur. Il s’avoua à lui-même, que la nature avait gratifié cet homme de traits nobles et beaux, et que l’habitude de la domination avait donné à son front et à son regard quelquechose d’imposant ; mais des plis repoussants et hostiles s’étendaient entre ses deux sourcils à la place où un front dégagé se réunissait à un nez bien formé. […] un homme habillé en paysan de la vallée du Steinlach, s’avança hors des rangs des spectateurs […]

– Vous avez là beaucoup d’argent devant vous, Monsieur, dit-il en imitant à s’y tromper le dialecte du Steinlach, et c’est vous qui l’avez tout gagné ?

Le ministre porta ses regards autour de lui, et s’efforça de rire de cette impertinence de masque. Peut-être ne fut-il pas fâché de trouver une occasion pour se montrer populaire, car il répondit du ton le plus bienveillant :

– Bon soir, pays.

– Je ne suis pas précisément votre pays, répliqua tranquillement le paysan, les Mausche ne s’habillent pas en général comme moi.

Un rire étouffé parcourut à ces mots les rangs des curieux ; mais le ministre parut ne pas s’en apercevoir et repris avec affabilité :

– tu as de l’esprit, mon ami.

– Que Dieu me préserve d’être votre ami, Monsieur Süss ! repartit le paysan. Cependant si j’étais votre ami, on ne me verrait sans doute pas avec cette mauvaise jaquette et ce chapeau troué, car vous enrichissez tous vos amis.

– Alors je suis l’ami de tout le Wurtemberg doit être mon ami, car je l’enrichis, dit Süss en accompagnant ces mots de son rire forcé.

– Oh ! Vous êtes un faiseur d’or universel, je le sais. Que ces ducats sont beaux à voir ! Combien chacune de ces pièces peut-elle  avoir coûté de gouttes de sueur au pauvre  ? (…)

– Hé ! Hans ! D’où arrives-tu donc, si beau et si pimpant ? Tu n’as plus du tout l’air de l’un des nôtres.

– Cela vient, répondit Hans en prenant une prise de tabac dans une boîte d’argent, cela vient que je suis entré au service d’un homme d’importance.

– Qu’est-il donc, ton maître ?

– Écorcheur, mais écorcheur des plus fameux. Tu t’imagines peut-être qu’il écorche tout bonnement des chevaux, des chiens et autre menu bétail ? Pas du tout, c’est un écorcheur d’hommes, et en outre, il est fabricant de cartes. (…)

– Quel conte ! reprit le paysan ; tu veux dire qu’il fait argent de tous ceux qui se trouvent dans le pays ; mais il n’est pas monnoyeur pour cela. Il y a dans tout le Wurtemberg qu’un seul fabricant de monnaie, qui a tracé sur le pays une empreinte plus profonde que celle que fait le coin sur une pièce d’argent.

Jusqu’à présent la foule n’avait témoigné son approbation que par un faible murmure, mais, à cette dernière allusion, elle la manifesta par de grands éclats de rire ; le front du puissant personnage s’obscurcit un peu, cependant il continua son jeu avec une apparente tranquillité.

– Mais pourquoi laisses-tu croître ta barbe en forme de pointe ? Demanda le paysan, cela sent furieusement le juif.

– C’est la mode aujourd’hui, répliqua Hans, depuis que les juifs ont la haute main dans le pays ; bientôt je me ferais juif tout-à-fait. »

 

Nouvelles de Hauff, volume 1, Paris, Félix Astoin éditeur, 1834, 362 pages,

      Extraits pp. 240-244.

Traduction de Léon Astoin

Commentaire

Cet extrait est issu d’une nouvelle écrite en publiée en 1827 par un jeune auteur allemand Wilhelm Hauff intitulée Le Juif Süss, qui a été traduite dans de nombreuses langues tout au long du XIXème siècle. L’histoire est inspirée de la vie de Joseph Süss Oppenheimer, financier juif du XVIIIème siècle qui connu une fabuleuse ascension sociale grâce à la protection du duc du Wurtemberg, qu’il seconde et conseille avec efficacité, ce qui lui attire la jalousie et la haine d’une partie de la population. Il conseille notamment le duc dans un projet politique visant à abolir les privilèges du Parlement. Arrêté et jugé pour haute trahison, il meurt supplicié dans une cage en fer suspendue à un gibet en décembre 1737.

L’intérêt de ce passage est multiple :

  • D’une part, il rejoint le mythe du juif usurier, héritier du mythe de Judas qui a vendu Jésus pour 30 deniers. Il est mis en parallèle avec un paysan qui se sent déclassé et dépossédé de son argent durement gagné. Celui qui le dépossède, sans réellement travailler est Süss.
  • D’autre part, ici, l’auteur fait de Süss un étranger envers et contre tout. Le paysan, inquiet, n’accepte pas de le considérer comme étant l’un des siens comme le montre le terme de Mausche, la traduction française précisant qu’il s’agit là d’un terme populaire méprisant désignant les juifs. Le texte traduit également plus globalement une inquiétude montante dans la première moitié du XIXème siècle, celle de voir les juifs devenir les maîtres du pays. Ceci témoignage d’une réalité historique : celle de l’émancipation des juifs et de leur intégration à la société, source d’inquiétude pour une partie de la population qui n’accepte pas leur réussite économique, qui est forcément suspecte. Cet aspect alimente par la suite l’antisémitisme de gauche.
  • Enfin, le juif commence à se distinguer par un physique particulier, ici le visage, ultime signe qu’il est différent du reste de la population.
Carte postale antisémite diffusée par le journal Le Franciste (Hebdomadaire de doctrine et de combat contre le judéo-marxisme), vers 1939

 

Les stéréotypes et craintes développés dans ce court roman sont repris, théorisés et amplifiés dans les différentes théories du complot impliquant les juifs au cours du XIXème siècle afin de marquer ses différences et, in fine, le fait qu’il ne peut être considéré comme un être humain mais comme un parasite. Par ailleurs, la vie de Joseph Süss Oppenheimer, inspire par la suite bon nombre de récits antisémites qui font de lui l’archétype-même du juif prévaricateur, comploteur, et avare malgré les tentatives des historiens allemands pour le réhabiliter. Le régime nazi propose sa version du personnage dans un film de propagande antisémite en 1940.

 

 

 

 

 


Bibliographie indicative :
  • Marie-France ROUART L’antisémitisme dans la littérature populaire, Paris, Berg international éditeurs, 2001, 127 p.
  • Carol IANCU Les mythes fondateurs de l’antisémitisme, de l’Antiquité à nos jours, Paris Privat, 2017, 281 p.

 

[ ! Note : Cliotexte précise ici que les extraits des textes qui ont inspiré la pensée complotiste contemporaine sont délivrés ici dans le but d’aider les collègues cherchant à expliquer aux élèves les origines des diverses notions et théories en cours. Le but est de montrer la manière dont des idées se recyclent à travers le temps mais aussi les limites de ces textes ! En cas de question complémentaire n’hésitez pas à nous contacter ]

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La Révolution française, un complot des Lumières ? https://clio-texte.clionautes.org/la-revolution-francaise-un-complot-des-lumieres.html https://clio-texte.clionautes.org/la-revolution-francaise-un-complot-des-lumieres.html#respond Fri, 30 Apr 2021 11:05:40 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=11496 Augustin de Barruel, est né à Villeneuve-de-Berg le  et mort à Paris le  Après avoir fait ses Humanités au collège de Tournon, il devient jésuite en 1756. Après l’expulsion des jésuites du royaume de France en 1764, il part en Pologne puis en Bohème où il achève ses études de théologie, puis revient en France. Il est alors précepteur. Après la suppression de la Compagnie de Jésus par le pape Clément XIV en  1773, Augustin Barruel devient prêtre séculier.

À partir de 1781, Barruel publie sous le titre des Helviennes, des lettres traduisant sa farouche opposition aux  encyclopédistes et à la philosophie des Lumières qui lui attirent quelques éloges. Il devient un polémiste reconnu. Lorsque la Révolution éclate, il exprime son opposition à la constitution civile du clergé puis finit par s’exiler à Londres en 1792. C’est dans ce contexte qu’ il rédige ses Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme, (cinq volumes parus entre 1797 et 1803), qui connaissent un vif succès.

Ces Mémoires développent la thèse d’une « conspiration antichrétienne  » (selon ses mots) et l’idée qu’elle résulte aussi et avant tout d’un complot prémédité et fomenté par les philosophes (Diderot et Voltaire sont attaqués nominativement dans le chapitre I), les francs-maçons et les Illuminés de Bavière. À l’époque, il n’est pas le seul à développer cette thèse puisqu’avant lui, l’abbé Lefranc (1739-1792) développe l’idée du complot maçonnique dès 1792, tandis que le physicien écossais John Robison la formule également en 1797.


DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

 

Sous le nom désastreux de Jacobins, une secte a paru dans les premiers jours de la Révolution Françoise, enseignant que les hommes sont tous égaux et libres ; au nom de cette égalité, de cette liberté désorganisatrices, foulant aux pieds les autels et les trônes ; au nom de cette même égalité, de cette même liberté, appelant tous les peuples aux désastres de la rébellion et aux horreurs de l’anarchie.

[…]

Appuyés sur les faits, et munis des preuves qu’on trouvera développées dans ces Mémoires, nous tiendrons un langage bien différent. Nous dirons et nous démontrerons ce qu’il importe aux peuples et aux chefs des peuples de ne pas ignorer ; nous leurs dirons : Dans cette Révolution Françoise, tout jusqu’à ses forfaits les plus épouvantables, tout a été prévu, médité, combiné y résolu, statué : tout a été l’effet de la plus profonde scélératesse, puisque tout a été préparé, amené par des hommes qui avoient seuls le fil des conspirations long-temps ourdies dans des sociétés secrètes, et qui ont su choisir et hâter les momens propices aux complots. Dans ces événemens du jour, s’il existe quelques circonstances qui semblent moins l’effet des conspirations, il n’en étoit pas moins une cause et des agens secrets qui appeloient ces événemens, qui savoient profiter de ces circonstances ou bien les faire naître, et qui les dirigeoient toutes vers l’objet principal. Toutes ces circonstances ont bien pu servir de prétexte et d’occasion ; mais la grande cause de la Révolution y de ses grands forfaits, de ses grandes atrocités, en fut toujours indépendante ; cette grande cause est toute dans des complots ourdis de longue main.

En dévoilant l’objet et l’étendue de ces complots, j’aurai à dissiper une erreur plus dangereuse encore. dans une illusion funeste il est des hommes qui ne font pas difficulté de convenir que cette révolution Françoise a été méditée ; mais ils ne craignent pas d’ajouter que dans l’intention de ses premiers auteurs elle ne devoit tendre qu’au bonheur et à la régénération des Empires ; que si de grands malheurs sont venus se mêler à leurs projets, c’est qu’ils ont trouvé de grands obstacles […] cette erreur est surtout celle que les coryphées des Jacobins s’efforcent le plus d’accréditer. […]

je dirais parce qu’il faut bien enfin le dire, parce que toutes les preuves en sont acquises : la Révolution Françoise a été ce qu’elle devoit être dans l’esprit de la secte. tout le mal qu’elle a fait, elle devoit le faire ; tous les forfaits et toutes les atrocités ne sont qu’une suite nécessaire de ses principes et de ses systêmes. je dirai plus encore : bien loin de préparer dans le lointain un avenir un heureux, la révolution Françoise n’est encore qu’un essai des forces de la secte ; ses conspirations s’étendent sur l’univers entier. »

De l’impiété, chap.1, extraits

Avec ses disparates dans leurs opinions religieuses, Voltaire se trouvoit un impie tourmenté par ses doutes et son ignorance ; D’Alembert un impie tranquille dans ses doutes et son ignorance ; Frédéric(1)  un impie triomphant ou croyant avoir triomphé de son ignorance, laissant Dieu dans le ciel, pourvu qu’il n’y eût point d’âmes sur la terre. Diderot alternativement Athée, Matérialiste, Déiste et sceptique, mais toujours impie et toujours fou n’en étoit que plus propre à jouer tous les rôles qu’on lui destinoit.

Tels sont les hommes dont il importoit spécialement de connoître les caractères et les erreurs religieuses,pour dévoiler la trame de la conspiration dont ils furent les chefs, et dont nous allons conter l’existence, indiquer l’objet précis, développer les moyens et les progrès.

Pages 26-27

Abbé Barruel Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, Hambourg, P. Fauche Libraire, 1798, tome 1 , discours préliminaire, extraits.
L’intégralité du texte est disponible sur Gallica

(1) :  il s’agit ici de Frédéric II, le  roi de Prusse et protecteur des Philosophes.


Commentaires

Les extraits choisis permettent de voir plusieurs aspects de la méthode rhétorique des complotistes dans ce texte  :

  • Un événement jugé extraordinaire (la Révolution) par Barruel est expliqué par le prisme d’un complot préparé ; il écarte ainsi tout autre facteur explicatif,
  • Barruel prétend révéler une vérité cachée, ignorée du grand public et de jeter le doute dans l’esprit du lecteur sur les valeurs véhiculées par la Révolution,
  • Les accusés sont en tête les philosophes des Lumières et les francs-maçons (les Jacobins), envers lesquels Barruel avait déjà par le passé exprimé tout son rejet. Ainsi, il n’innove en rien dans la mesure où dès le début des années 1780 il les accuse de tous les maux de la société. Il ne prouve rien, il juge et pose une opinion négative. Mais il donne à cette opinion négative une dimension supérieure en leur attribuant des intentions et des actions fictives plus larges forcément hostiles et contraires aux intérêts généraux des peuples,
  • Barruel exprime donc avant tout une position politique propre au polémiste qu’il est : il défend les intérêts du catholicisme et de la Monarchie avant tout qu’il estime être le Bien, quitte à extrapoler et à inventer.

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Les Illuminés, une menace pour les sociétés https://clio-texte.clionautes.org/les-illumines-menace-pour-les-societes-complotisme.html https://clio-texte.clionautes.org/les-illumines-menace-pour-les-societes-complotisme.html#respond Thu, 29 Apr 2021 19:09:01 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=11499 Jean-Pierre-Louis de Luchet [Saintes, 13 janvier 1739 ? – 6 avril 1792, Paris], marquis de Luchet,  prend aussi le nom de Marquis de la Roche du Maine. Après avoir fait des études chez les jésuites et tenté une carrière militaire, il devient journaliste et essayiste, ainsi que directeur de théâtre français mais aussi bibliothécaire de Frédéric II en 1777[1]. Après avoir publié une dizaine d’ouvrages traitant de thèmes divers, il publie en 1789 un texte intitulé Essai sur la secte des Illuminés. Ce texte peu connu qui pourrait finalement être assimilé à un genre de littérature politique fantastique avant l’heure, coïncide avec la Révolution française. Il est très probablement inspiré d’écrits lus lors de ses séjours dans les états allemands, attaquant les Illuminés de Bavière, un groupe se situant dans le prolongement des Lumières, fondé en mai 1776 par Adam Weishaupt mais en voie d’extinction en 1789[2].

Bien que la littérature antimaçonnique des années précédentes ait accusé les francs-maçons de malversations diverses et variées, ce texte, publié à la veille de la Révolution, se distingue par le mélange opéré. En effet, Le marquis accuse dans cet ouvrage les Illuminés de Bavière de manière explicite : après avoir infiltré les Jésuites, ils auraient instrumentalisé à la fois les progrès et les traditions du siècle et pris le contrôle des loges maçonniques, dans le but non avoué de contrôler les gouvernements à leurs propres fins. Les francs-maçons apparaissent ainsi dans son ouvrage comme des victimes des Illuminés.

 


« Peuple séduit, ou qui pouvez l’être, apprenez qu’il existe une conjuration en faveur du despotisme contre la liberté, de la capacité contre le talent, du vice contre la vertu, de l’ignorance contre la lumière ! Il s’est formé au sein des plus épaisses ténèbres, une société d’êtres nouveaux qui se connaissent sans s’être vus, qui s’entendent sans s’être expliqués, qui se servent sans amitié. Cette société a le but de gouverner le monde, de s’approprier l’autorité des Souverains, d’usurper leur place en ne leur laissant que le stérile honneur de porter la Couronne. Elle adopte du régime jésuitique l’obéissance aveugle et les principes régicides du dix-septième siècle ; de la franche-maçonnerie, les épreuves et les cérémonies extérieures ; des Templiers, les évocations souterraines et l’incroyable audace. Elle emploie les découvertes de la physique pour en imposer à la multitude peu instruite ; les fables à la mode, pour éveiller la curiosité et inspirer la vocation ; les opinions de l’Antiquité, pour familiariser les hommes avec le commerce des esprits intermédiaires. Toute espèce d’erreur qui afflige la Terre, tout essai, toute invention servent aux vues des Illuminés.[…]

Son but est la domination universelle. Pour y appeler, sans imprudence, des Coopérateurs, il faut bien les connoître. Pour les connoître, il faut les avoir essayés au secret, au fanatisme, à l’ambition, aux coups hardis […] aux actions dangereuses. Pour cela, les séances de la rue Platrière, […] les nocturnales de Berlin, sont également propres, puisqu’il ne s’agit que de s’assurer du courage de l’âme chez ceux qu’on appelle à l’exécution des plus périlleux projets. Il n’est pas nécessaire que ces nombreuses assemblées, autorisées par les gouvernements, se doute seulement de ce que méditent les Illuminés. Deux d’entre eux suffisent dans une loge de quatre à cinq cent personnes, pour juger, apprécier, pénétrer le caractère moral de ceux que la secte compte s’approprier. » […]

Il y a donc un certain nombre d’êtres parvenus au plus haut degré d’imposture. Ils ont conçu le projet de régner sur les opinions, et de conquérir non des Royaumes, non des provinces mais l’esprit humain. Ce projet a quelquechose d’insensé, de gigantesque, qui ne cause ni alarmes, ni inquiétudes, mais lorsqu’on descends aux détails, lorsqu’on rapproche ce qui se passe sous nos yeux des principes cachés, lorsqu’on aperçoit une révolution prompte en faveur de l’ignorance et de l’incapacité, il faut en chercher la cause ; si l’on trouve qu’un système révélé et connu explique tous les phénomènes qui se succèdent avec une effrayante rapidité, comment ne pas y croire ?

Pages 35-38

« C’est après ce principe que s’est formée la secte des Illuminés. On ne peut, il est vrai, ni nommer les fondateurs, ni circonstancier les époques de son existence, ni marquer les gradations de ses accroissements, parce que son essence est le secret ; les actes se passent dans les ténèbres, ses grands prêtres, honteux, se perdent dans la multitude. Cependant il a percé assez de choses pour étonner et attacher des observateurs, amis de l’humanité, sur les pas mystérieux des sectaires ».

Pages 40-41

Marquis de la Roche du Maine,Essai sur la secte des Illuminés Paris, 1789, 192 pages, extraits du chapitre V « ce que c’est que la secte des Illuminés »


Commentaires :

L’extrait (dont l’orthographe et la ponctuation d’origine ont été conservées) a été choisi en fonction de son triple intérêt :

  • Nous y retrouvons les premiers ingrédients du discours complotiste actuel datant des années 1970 mêlant Illuminati et francs-maçons. Les juifs n’en font pas partie, mais des auteurs ultérieurs se chargeront d’opérer ce mélange non présent dans l’ouvrage du Marquis. Rappelons que le terme Illuminati n’existe pas au XVIIIème siècle.
  • Ce texte pose ainsi les bases de la pensée complotiste avec des affirmations non prouvées de l’existence d’un groupe secret aux principes et actions cachés (sauf de l’auteur, en apparence !), maléfique, composé des francs-maçons et des Illuminés (les fameux Illuminati contemporains) dont le but est de dominer le monde ; la rhétorique fantastique liée à un « système caché » se retranchant derrière des gouvernements fantôches ou faibles, rhétorique utilisée et largement recyclée par la suite. Nous commençons à entrapercevoir aussi une méthode complotiste spécifique : l’affirmation impérative fermée, le questionnement, ciblé, sans réponse, dans le but d’induire le doute chez le lecteur.
  • Ce texte fait abstraction de la faculté d’un peuple à avoir une pensée et une réflexion collective. La Révolution française qui éclate au même moment que la publication de ce texte (qui n’en fait pas réellement mention directement ou bien en mentionne les premiers événements) peut donc offrir la possibilité de croiser les sources démontrant qu’une révolution n’est pas le produit d’un complot mais de facteurs multiples, contrairement à ce qu’affirme plus tard en 1798 l’abbé Barruel.
  • Une impasse dans la démonstration : l’auteur affirme son existence mais indique qu’il est impossible de savoir qui ils sont ni d’où ils viennent ; le culte du secret, affirmé, est là pour exciter les sens du lecteur mais aussi verrouiller toute possibilité d’avancer une critique sur les prétendues révélations.

[ ! Note : Cliotexte précise ici que les extraits des textes qui ont inspiré la pensée complotiste contemporaine sont délivrés ici dans le but d’aider les collègues cherchant à expliquer aux élèves les origines des diverses notions et théories en cours. Le but est de montrer la manière dont des idées se recyclent à travers le temps mais aussi les limites de ces textes ! En cas de question complémentaire n’hésitez pas à nous contacter]

***

[1] Pour un début de biographie plus complet sur Jean-Pierre-Louis de Luchet : https://dictionnaire-journalistes.gazettes18e.fr/journaliste/532-jean-pierre-luchet
[2] Pour un article plus complet sur les Illuminés de Bavière : https://www.universalis.fr/encyclopedie/illumines-de-baviere/

 

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Les Jésuites, source d’un complot contre les gouvernements https://clio-texte.clionautes.org/les-jesuites-source-complot.html https://clio-texte.clionautes.org/les-jesuites-source-complot.html#respond Wed, 28 Apr 2021 15:26:45 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=11517  

En 1614, paraît un mystérieux texte anonyme à Cracovie intitulé Monita Privata Soc. Iesu, plus connu sous le titre de Monita secreta, titre définitif datant 1654 avec l’édition dite de Groningue.

L’auteur d’origine est un noble polonais, du nom de Jérôme Zahorowski, qui cherchait par ce texte à se venger de la Compagnie de Jésus dont il avait été renvoyé. Dès la publication de ce texte accusateur qui l’implique, l’Église diligente une enquête et ne tarde pas à découvrir son auteur qui avoue le faux. Cependant, même si l’imposture est prouvée, le texte continue, jusqu’au XIXe siècle, à être diffusé tout en étant modernisé dans l’écriture, enrichi et amendé de nouvelles accusations. Puis, les Jésuites disparaissent des théories du complot à la fin du XIXème siècle, remplacés par les juifs et les francs-maçons.

Ce texte n’en demeure pas moins fondamental puisqu’il est considéré comme étant l’un des premiers textes posant certaines des bases, des méthodes et des éléments de rhétorique toujours présentes dans les théories du complot actuelles.


« Préface

Que les supérieurs gardent et retiennent entre leurs mains, avec soin, ses instructions particulières et qu’il les communique seulement à quelque peu de Profes ; instruisant de quelques-unes les non-Profes, lorsque l’avantage de la Société le demandera, et cela sous le sceau du silence et non comme si elles avaient été écrites par un autre, mais prises de la propre expérience de celui qui les dit. Comme plusieurs des professes sont instruits de ces secrets, la Société a réglé depuis son commencement que ceux qui les sauraient ne puissent se mettre dans aucun des autres ordres, excepté dans celui des Chartreux, à cause de la retraite où ils vivent et du silence inviolable qu’il garde, ce que le Saint-Siège a confirmé.

Il faut bien prendre garde que ces avertissements ne tombent entre les mains des étrangers, parce qu’il leur donnerait un sens sinistre, par envie pour notre ordre. Que si cela arrive (ce qu’à Dieu ne plaise !) Que l’on dit que ce soient là les sentiments de la société, en le faisant assurer par ceux que l’ont sait de certitude l’ignorer, et en leur proposant nos instructions générales et nos règles ou imprimées ou écrites. Que les supérieurs recherchent toujours avec soin et avec prudence si quelqu’un des nôtres n’a point découvert à quelque étranger ces instructions ; car personne ne les copiera ni pour soi ni pour un autre, ni ne souffrira qu’on les copie […]

 

Chapitre II

Avec les grands de ce monde

1-Il faut faire tous nos efforts pour gagner partout l’oreille et l’esprit des princes et des personnes les plus considérables, afin que personne n’ose s’élever contre ; mais, au contraire, que tous soient obligés de dépendre de nous.

2-Comme l’expérience enseigne que les princes et les grands seigneurs sont principalement affectionnés aux personnes ecclésiastiques, lorsque celles-ci dissimulent leurs actions odieuses, et qu’elles les interprètent favorablement comme on le remarque dans les mariages qu’ils contractent avec leurs parents et alliés, ou en de semblables choses, il faut encourager ceux qui les font, en leur faisant espérer d’obtenir facilement, par le moyen des nôtres, des dispenses du pape, qu’il accordera si on lui explique les raisons ; si l’on produit des exemples semblables, et si l’on expose les sentiments qui les favorisent, sous prétexte du bien commun et de la plus grande gloire de Dieu, ce qui est le but de la société. […]

15- Enfin, que chacun se mette en peine de gagner la faveur des princes, des grands et des magistrats de chaque lieu, afin que, lorsque l’occasion se présentera, ils agissent vigoureusement et fidèlement pour nous, même contre leurs parents, alliés et amis. »

Extraits des Monita secreta

La version choisie ici est celle de 1862 : Instruction secrète des jésuites, Paris, E Dentu, 1862, 144 p. Nouvelle édition précédée d’une introduction de Charles Sauvestre


Le contexte de la parution du texte d’origine

La fin du XVIe siècle et le début du XVIIe siècle ont été une période difficile pour la Compagnie de Jésus. Elle est à la fois en pleine expansion mais aussi confrontée à des tensions internes et à de vives critiques extérieures. Les Jésuites s’attirent l’hostilité d’un certain nombre d’États et d’une partie du monde catholique, au point de faire l’objet d’interdictions et de persécutions parfois mortelles pour ses membres.

Commentaire

 les extraits choisis permettent de voir plusieurs aspects qui signent la méthode complotiste :

  • Tout d’abord, la méthode utilisée par les jésuites : l’entrisme et la prise de pouvoir et d’influence auprès des puissants de ce monde. Selon ce texte qui est un vrai-faux manuel d’entrisme, le vrai pouvoir n’est pas celui qui s’exerce en apparence mais bel et bien en souterrain. Nous retrouvons donc ici l’idée d’un pouvoir d’influence secret censé servir les intérêts d’un groupe : celui des Jésuites.
  • Il est noté dans ce faux que ce document doit rester secret (notez l’importance de la notion de silence dans ce passage). Ce passage a un double intérêt : rendre le texte globalement crédible et faire du lecteur un privilégié initié aux secrets les plus occultes, donc à la vérité cachée. Cette méthode centrale est reprise par la suite par tous les textes complotistes modernes majeurs. C’est aussi une façon à l’époque d’accuser la société des jésuites d’avoir organisé et institutionnalisé un mensonge, et des manipulations qui s’exercent non seulement à l’égard des princes mais aussi des autres membres de la société des jésuites non impliqués dans ce système.
  • La mention du Saint-Siège dans la préface sous-entend que la papauté est complice des pratiques exposées dans les Monita secreta. Il s’agit là de la première accusation touchant directement l’Église catholique d’être l’instigatrice d’un complot global, accusation qui sera reprise par la suite au XIXe et au XXe siècles dans différentes théories du complot.
  • La préface a pour intérêt de montrer que l’ordre jésuite serait composé de deux catégories de personnes (les Profès) : les initiés et les non-initiés au complot.

 

« Le Jésuite s’accaparant les richesses de la nation » – Caricature de Gill parue le 3 mars 1878 dans le journal « La Lune Rousse ».

Références bibliographiques pour aller plus loin :

  • Revue Codex 2000 ans d’aventure chrétienne, trimestriel, avril 2019
  • Franck Damour Le pape noir, genèse d’un mythe, Paris, Lessius, 2013, 144 p.
  • Michel Leroy Le mythe jésuite de Béranger à Michelet, Paris, PUF, 1992, 478 p.

[ ! Note : Cliotexte précise ici que les extraits des textes qui ont inspiré la pensée complotiste contemporaine sont délivrés ici dans le but d’aider les collègues cherchant à expliquer aux élèves les origines des diverses notions et théories en cours. Le but est de montrer aussi la manière dont des idées se recyclent à travers le temps mais aussi les limites de ces textes ! En cas de question complémentaire n’hésitez pas à nous contacter]

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Boris Souvarine : Staline démystifié https://clio-texte.clionautes.org/boris-souvarine-staline-demystifie.html https://clio-texte.clionautes.org/boris-souvarine-staline-demystifie.html#respond Sun, 25 Apr 2021 12:09:37 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=11467 En 1935 et à quelques mois d’intervalle, deux biographies de Staline sont publiées en français, à Paris : celle d’Henri Barbusse qui est en réalité un récit  hagiographique  sur le petit père des peuples et celle de Boris Souvarine, beaucoup plus critique, et  dont nous présentons un extrait ici.

Boris Souvarine est, dans l’entre-deux-guerres, une personnalité politique avant tout. Membre éminent du Parti communiste à sa fondation à Tours en décembre 1920, il critique  le  manque de démocratie interne et  la bolchevisation du parti. Cette opposition lui vaut d’être exclu du P.C et des instances de l’Internationale Communiste en 1924.

Né à Kiev en 1895, Boris Souvarine a vécu en France à partir de l’âge de deux ans. Cette origine lui permet  de parler, de  lire et d’écrire le russe, ce qui n’est pas un mince avantage quand on prétend écrire une biographie de Staline basée sur des sources primaires.

Intitulée « Staline aperçu du bolchevisme », la biographie écrite par B. Souvarine poursuit une double ambition : à travers la vie de Staline, il s’agit aussi  d’écrire une histoire du parti  bolchevik depuis ses origines et de l’URSS jusqu’en 1935.

Anti-stalinien déclaré et distingué, ce qui frappe le lecteur de 2021, c’est  la solidité et la lucidité remarquables du travail de l’historien. Nombre d’analyses et de jugements exprimés en 1935 par B. Souvarine ont été confirmés par les travaux ultérieurs des historiens du stalinisme.

 Le livre  de Boris Souvarine peut ainsi être considéré comme la première biographie de Staline véritablement historique jamais publiée en français. L’extrait ci-dessous, choisi un peu  hasard parmi d’ autres, est une manière de rendre un  hommage appuyé  à son auteur…


L’« offensive » la plus cruelle se fit sentir d’abord dans les campagnes. Comme toutes les obligations imposées par la violence aux peuples de l’Union soviétique, la collectivisation était censée volontaire, en contradiction flagrante avec le Plan qui fixait d’avance les pourcentages à réaliser. « Ce serait la plus grande absurdité que de vouloir introduire le travail agricole en commun… au village si arriéré, où il faudrait au préalable une longue éducation », avait dit et répété Lénine, résolu à « faire bon ménage » avec les petits producteurs pour les transformer « par un très long travail d’organisation, très lent et très prudent ». Il ne concevait d’harmonie entre l’industrie socialisée et l’agriculture individualiste que dans une coopération libre et pacifique, « sans la moindre contrainte » directe ou indirecte. Staline semblait le comprendre, à en juger sur ses paroles antérieures à l’action implacable des brigades communistes mobilisées contre les paysans. Mais à l’inverse des déclarations rassurantes et sans tenir aucun compte du Plan établi sur l’hypothèse d’un cinquième des exploitations agricoles à collectiviser et mécaniser en cinq ans, il obtient le triple de la prévision quinquennale en un an et demi, par le fer et par le sang. En un seul mois, le nombre de fermes groupées en kolkhozes excède celui de douze années de révolution, sur le papier, car les tracteurs, les machines, les engrais, l’organisation et le consentement des intéressés font encore défaut. Ce résultat n’est atteint par l’expropriation arbitraire et le pillage qu’au prix d’une répression sans exemple que Staline intitule « suppression du koulak comme classe » mais où succombent par milliers les paysans moyens et les pauvres. La chronique du temps n’a pu recenser en totalité les arrestations en masse et les exécutions capitales qui ont fait cortège à la collectivisation, ni les suicides et les assassinats. La statistique abonde en chiffres vides et en coefficients oiseux mais n’enregistre pas plus ces nombreuses victimes que la Guépéou ne livre son secret sur la déportation barbare de millions d’êtres humains transplantés dans des régions arctiques et au-delà de l’Oural. Des villages entiers, des cantons, des districts ont été dépeuplés, leurs habitants dispersés et décimés, comme autrefois en Assyrie et en Chaldée. Un correspondant américain tout dévoué aux intérêts de Staline évalue à 2 millions le nombre approximatif des relégués et des exilés en 1929-1930 (New York Times, 3 février 1931). Mais la vérité apparaît encore plus atroce dans son ampleur si l’on sait que la dékoulakisation, s’est poursuivie sans relâche au cours des années suivantes et que les calculs officiels varient entre 5 et 10 millions dans le dénombrement des koulaks, non compris les malheureux moujiks présumés dans l’aisance.

Boris Souvarine, « Staline, aperçu du bolchevisme », Paris, Plon, 1935. Extrait du chapitre X Staline.

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Staline, l’homme qui rit ! https://clio-texte.clionautes.org/staline-homme-qui-rit-barbusse.html https://clio-texte.clionautes.org/staline-homme-qui-rit-barbusse.html#comments Wed, 21 Apr 2021 10:55:45 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=11436 Staline, un homme vu par Henri Barbusse

 

L’homme, son repas fini, fume sa pipe à côté de la fenêtre, assis sur un quelconque fauteuil. Il est toujours vêtu de même. En uniforme ? Ce serait trop dire. C’est plutôt une indication d’uniforme, un accoutrement de simple soldat encore simplifié : bottes, culottes et veste montante kakis. On cherche dans sa mémoire : Non, on ne l’a jamais vu habillé autrement, sinon, l’été, en toile blanche. Il gagne, par mois, les quelques centaines de roubles qui constituent le mince salaire maximum des fonctionnaires du Parti Communiste (ça ferait, chez nous, quelque chose comme quinze cents ou deux mille francs).

Sont-ce les yeux exotiques, quelque peu asiatiques, de l’homme fumant la pipe, qui lui donnent dans son masque assez rude d’ouvrier, un air ironique ? Quelque chose dans le regard et les traits fait qu’on croit le voir sourire continuellement. Ou mieux, on dirait toujours qu’il va rire. C’est comme ça que se présentait, jadis, l’Autre (1). Ce n’est pas tant que le regard soit un peu fauve, ce sont plutôt les yeux qui clignent toujours. Ce n’est pas tant le plissement de la face du lion (quoiqu’il y ait de cela), que la finesse maligne du paysan. De vrai, il a tout bonnement le sourire et le rire extrêmement faciles. Il parle peu lui qui peut pendant trois heures vous parler de la question sur laquelle vous l’interrogez au hasard, sans en laisser une facette dans l’ombre. Il rit, et même aux éclats, beaucoup plus volontiers qu’il ne parle.

C’est là le plus important de nos contemporains. Il conduit 170 millions d’êtres sur 21 millions de kilomètres carrés. Il a un nombreux entourage direct. Mais ces hommes l’aiment et croient en lui, et ont besoin de lui, et forment un groupement qui l’épaule et le fait ressortir. Il se dresse de toute sa hauteur à la fois sur l’Europe et sur l’Asie, à la fois sur. aujourd’hui et sur demain. C’est l’homme le plus visible du monde, et pourtant un des moins connus.

 

Henri Barbusse,  Staline, Un monde nouveau vu à travers un homme, 1935, pages 8-9

(1) « L’Autre » ici désigne probablement Lénine.


La publication en 1916 de son roman « le feu » a valu à  Henri Barbusse une renommée internationale qui ne s’est pas démentie pendant l’entre-deux-guerres. Ce dernier fut  aussi l’auteur d’un « Staline »,  première biographie « autorisée » (par  Staline lui-même) du fameux dictateur. Cet ouvrage, ensuite traduit et édité en russe, fut publié à Paris en 1935, soit quelques mois avant la mort de Barbusse en août 1935, à… Moscou.

Barbusse fut un intellectuel profondément pacifiste et fasciné jusqu’à l’aveuglement  par le « pays des soviets ».  Membre du P.C.F depuis 1923, Henri Barbusse  effectua 6 voyages en URSS de 1927 à 1935, placés évidemment sous l’étroite surveillance des instances soviétiques  d’encadrement  des touristes étrangers.

L’extrait proposé ici se situe dans le chapitre d’introduction et il donne le ton de la biographie : celui d’un récit véritablement hagiographique. Barbusse, qui a rencontré Staline à plusieurs reprises, est en quête d’un prophète annonçant un monde radieux et il apporte ici – volontairement, semble t–il – sa pierre au culte de la personnalité qui se développe au même moment en URSS.

Staline est décrit comme un homme simple, modeste, aux racines évidemment prolétariennes, qui « a tout bonnement le sourire et le rire extrêmement faciles », un homme qui « rit, et même aux éclats » !

Avouez que vous étiez passé complètement à côté de cette facette de la personnalité du « petit père des peuples »…

Y Boris Souvarine : Staline démystifié

 

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De la servitude des femmes… Et des moyens de s’en libérer https://clio-texte.clionautes.org/la-servitude-des-femmes-moyens-de-sen-liberer-bigot.html https://clio-texte.clionautes.org/la-servitude-des-femmes-moyens-de-sen-liberer-bigot.html#respond Mon, 19 Apr 2021 12:04:15 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=11400 Après Hélène Brion et Madeleine Pelletier, nous terminons notre brève évocation des féministes qui ont marqué l’histoire du début du XXème siècle avec Marthe Bigot et  quelques extraits de son ouvrage, la servitude des femmes.

Marthe Bigot (1878-1962) est une institutrice, militante socialiste et féministe engagée dans l’action syndicale et politique, bien avant 1914. Elle fait partie de ces féministes qui fondent de grands espoirs sur la révolution bolchevique, imaginée comme le   prélude à la libération du prolétariat mondial et des femmes. Au moment de la publication de la servitude des femmes en 1921, Marthe Bigot est une des 4 femmes membres du Comité directeur du Parti communiste-SFIC fondé à Tours 1920. Opposée à la bolchevisation, elle quitte le parti en 1926, à l’instar de nombreux membres fondateurs.

Dans son ouvrage, Marthe Bigot inscrit sa réflexion dans une perspective résolument communiste. Cependant, en tant que féministe, elle cherche à déterminer les causes spécifiques de « la servitude » et de l’aliénation des femmes, qui résident, selon elle, dans le fait que les tâches ménagères sont dévolues aux femmes : la reine du foyer est en réalité une esclave du foyer, en particulier dans les milieux populaires et ouvriers!

Pour Marthe Bigot, la révolution prolétarienne est une condition nécessaire mais non suffisante à l’émancipation des femmes. Dans l’extrait n°2, elle semble fonder de grands espoirs sur le progrès scientifique, en particulier sur « l’électricité, fée bienfaisante », dont l’usage à des fins domestiques « délivrera la femme de son antique esclavage, et l’aidera à tous les degrés de son ennuyeuse besogne ». Nous ne sommes pas très loin ici du fameux slogan léniniste : « Le socialisme, c’est les soviets plus l’électricité » !

Dans le dernier extrait, M. Bigot propose une socialisation ou, si l’on préfère,  une sorte de collectivisation  d’un certain nombre de tâches domestiques, notamment celles liées à la maternité.

Face à un texte à dimension prédictive, il est toujours tentant (et facile) de comparer avec ce qui s’est réellement passé. Si l’on s’en tient à la société française de l’après guerre, la révolution prolétarienne rêvée par Marthe Bigot n’a pas eu lieu ; pour le reste, ce n’était pas si mal vu…


La femme est la reine du foyer

L’auteur bourgeois qui présente cet aphorisme comme une vérité démontrée, se représente sans doute une dame de son monde, qui doit diriger les bonnes, femmes de chambre, cuisinière, etc…, qui composent son domestique. II voit la patronne, gourmandant ici, encourageant là, distribuant reproches et conseils, sans faire oeuvre de ses dix doigts. Il existe sans doute de ces femmes, mais le nombre en est si infime que nous le tiendrons pour négligeable. Nous pensons surtout à toutes les travailleuses : à la fermière qui, presque seule, veille au ménage et fait marcher la ferme ; à la femme de l’ouvrier, à celle de l’employé, femmes qui ne font pas faire leur besogne par d’autres.

Vous sentez-vous vraiment souveraines, camarades, qui le matin, lorsque votre mari est parti, devez expédier les enfants à l’école, laver la vaisselle, faire le blanchissage, le repassage, monter les seaux de charbon, rapporter de lourds filets de légumes du marché, préparer le repas, en songeant sans cesse que vous n’avez que telle somme pour passer la semaine, la quinzaine ou le mois, et qu’il vous faudrait deux ou trois fois plus ?

Douteriez-vous de votre royauté, quand le repas de midi pris, vous retrouvez les assiettes, fourchettes, plats, casseroles à fourbir à nouveau?

Le ménage remis en ordre, vous songez au repas du soir, au feu à entretenir, au linge à raccommoder…

Et le lendemain ramène les mêmes tâches aussi rebutantes, aussi malpropres, aussi urgentes et tous les lendemains qui suivront les ramèneront inexorablement car votre royauté ne connaît pas de dimanche.

Oui, femmes, ménagères, vous êtes reines ! Reines de l’eau de vaisselle et des chaussettes trouées ! […]

Pages 9-10

 

 

Le ménage

[…] L’état actuel des découvertes scientifiques nous permet de compléter l’exposé de Kropotkine. L’électricité, fée bienfaisante, délivrera la femme de son antique esclavage, et l’aidera à tous les degrés de son ennuyeuse besogne.

Plus d’éclairage par lampes, qui exige une manipulation aussi malpropre qu’impatiente : l’ampoule électrique.

Plus de charbon  à remuer. Le réchaud et la cuisinière électriques sont déjà réalisés, et les tapis et les vêtements chauffants.

L’aspirateur de poussières, mû à l’électricité, remplacera le balai malpropre et les chiffons sordides. La maison chauffée toute entière à l’électricité, mettra à la disposition de tous, pour la toilette, l’eau chaude à volonté.

La machine à laver la vaisselle et la lessiveuse-repasseuse électrique, accompliront les tâches répugnantes de la blanchisseuse, de la « reine du foyer » ou de la bonne à TOUT faire.

Mais pour mettre toutes ces commodités à portée de tous, […] La vie du travailleur ne deviendra plus confortable que le jour où cessera de se placer entre lui et les progrès de la science, le Capitalisme, chercheur de profits.

Pour que nous puissions jouir du seul bien-être matériel, il faudra que le Capitalisme ne prenne pas de bénéfices sur le charbon, ni sur le minerai tirés de la mine, qu’ils ne prennent pas de bénéfices sur le travail des ingénieurs, créateurs de machines, sur celui des métallurgistes qui réalisent les projets des inventeurs.

Il ne faudra pas que la pieuvre capitaliste étende ses tentacules sur les blanches cascades, sur les torrents des montagnes, qui nous fournissent l’énergie électrique à bon compte. […]

Pages 18-21

 

La maternité

Un des premiers devoirs d’une société communiste devra être l’organisation et le développement des services qui se rattachent à la natalité.

On devra  d’abord assurer aux femmes enceintes des conditions de vie adoucies. […]

Les accouchements devront avoir lieu, d’une façon habituelle, dans les hôpitaux spécialement aménagés. Les décès qui se produisent parmi les femmes au moment de la procréation, sont causés pour un  nombre considérable de cas, par l’absence de soins spéciaux, rapidement donnés par des docteurs compétents. Dans les maternités, le nombre de cas mortels ne cesse de diminuer. Et il n’y a besoin que d’un peu de réflexion  pour comprendre que jamais une maison privée ne peut offrir, au point de vue de l’hygiène et de l’installation, la garantie d’un établissement public, où tout est prévu.

Les maisons d’accouchement devront être complétées par des maisons d’allaitement, où la mère trouvera le secours d’une organisation en commun pour le linge, le lait, la garde de l’enfant pendant quelques heures par jour.

Pourtant, ces maisons ne devront pas être des casernes où un réglement rigide soumet les hôtes à une discipline quasi militaire. Elles recevront seulement un nombre minime de personnes et chaque rue, chaque petite agglomération devra avoir la sienne. […]

Pages  21-22

 

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