Clio Texte https://clio-texte.clionautes.org Un catalogue de textes utiles à l'enseignement de l'histoire Tue, 14 Jul 2020 16:15:43 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=5.4.2 L’Action Française et le statut des Juifs – 20 octobre 1940 https://clio-texte.clionautes.org/__trashed-8.html https://clio-texte.clionautes.org/__trashed-8.html#respond Sun, 12 Jul 2020 20:35:11 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=8000

Charles Maurras a salué hier la nouvelle réforme du gouvernement du Maréchal.

Comme on a pu le lire, l’article 4 de la loi prévoit que les professions libérales seront protégées : des règlements d’administration publique fixeront la proportion de juifs qui pourront y être admis.

Nous espérons que ces règlements pour le barreau et les professions médicales ne  tarderont pas à paraître. Nous proposerions volontiers que le pourcentage autorisé soit le même que celui de la proportion des juifs qui habitaient la France au moment de la loi Grégoire qui leur donna la nationalité française. Tous ceux qui sont arrivés en France depuis la Révolution y sont pour la plupart entrés comme de simples parasites.

Un point doit attirer l’attention : la loi n’a pas prévu de sanction pour les fausses déclarations et pour les tentatives de fraudes. Nous pensons que cette lacune sera bientôt comblée. De toutes façons, il importe qu’au plus tôt ait lieu le recensement de tous les Français ayant deux grands-parents juifs et de ceux qui ont contracté mariage avec des juifs.

Nous demandons aussi que tous les juifs qui ont été autorisés par le Conseil d’État à changer de nom depuis cinquante ans et leurs descendants soient obligés à reprendre leur nom primitif. Bien entendu, à l’avenir, tout changement de nom devra être interdit aux juifs.

On y verra plus clair.

L’Action Française, dimanche 20 octobre 1940. Page 1.

Y https://gallica.bnf.fr/L’ Action Française, 20 octobre 1940


Commentaires

Le texte ci-dessus est un extrait d’un article non signé publié en page 1 du numéro de l’Action Française du dimanche 20 octobre 1940. Il s’agit de la deuxième partie d’un petit article titré « Les ressortissants étrangers  de race juive pourront être placés dans des camps de concentration » qui commente la promulgation de la loi portant statut de juifs du 3 octobre, publié au Journal Officiel le 18 octobre 1940.

La veille, dans son numéro du 19 octobre, l’Action Française s’était réjouie de la promulgation du statut des juifs par une phrase sans équivoque : « le gouvernement dans son œuvre de reconstruction nationale a dû, dès les premiers jours, étudier le problème des juifs… » (A.F, 19/10/1940, p.1). En page 2, on trouve aussi le texte intégral du statut tel qu’il a été publié au Journal Officiel.

Cette approbation apportée par l’organe d’extrême-droite à la politique antisémite du « Maréchal » n’est évidemmment pas une surprise. L’antisémitisme est au cœur de l’idéologie du « nationalisme intégral » maurrassien depuis ses origines et l’Action Française voit ici un de ses vœux les plus chers exaucés par le gouvernement de Vichy : la réduction drastique de la place des juifs dans la société française par la vertu d’une loi discriminatoire.

L’extrait ci-dessus est bref mais intéressant car son auteur, sans peut-être s’en rendre compte, nous offre un petit aperçu de quelques clichés antisémites  de son époque.

Il se réjouit de la mise en place de mesures dans les professions médicales (les médecins) et juridiques (les avocats), permettant de limiter le nombre de juifs pouvant exercer dans ces domaines. On remarquera qu’il propose de réduire les quotas en prenant pour base démographique la population juive qui avait obtenu la citoyenneté française pleine et entière en septembre 1791. Il n’y avait en France, à l’époque de la Révolution, que quelques dizaines de milliers de juifs ; prendre cette base de calcul reviendrait donc  à réduire à pas grand chose le nombre de médecins ou avocats juifs autorisés à exercer…

La justification est donnée à la ligne suivante : la plupart des juifs sont issus de l’immigration et sont des « parasites » ; préjugé ressassé depuis des décennies depuis la publication de « La France juive » d’Édouard Drumont (1). Argument pourtant  contradictoire : si les juifs sont des parasites dans la société française, alors pourquoi vouloir limiter par la loi leur nombre dans la médecine, profession   dont  aucune personne dotée de bon sens  ne songerait à nier l’utilité sociale…

L’auteur réclame ensuite une application rigoureuse de la loi pour éviter « les fausses déclarations et les tentatives de fraude » et que ceux qui ont changé de nom reprennent leur « nom primitif ». Le juif, tous les antisémites vous le diront !, est sournois, menteur et malhonnête ; il se cache et agit dans l’ombre et la loi permettra de le démasquer afin « d’y voir plus clair »

Enfin, il est nécessaire, toujours pour y « pour y voir plus clair », « qu’au plus tôt ait lieu le recensement de tous les Français ayant deux grands-parents juifs et de ceux qui ont contracté mariage avec des juifs ». Sur ce dernier point, le vœu de l’auteur sera exaucé au delà de ses espérances…

(1)  https://clio-texte.clionautes.org/aux-sources de l’antisémitisme moderne en France-extrait de la France juive d’Edouard Drumont 1886

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https://clio-texte.clionautes.org/__trashed-8.html/feed 0 post_thumbnail https://clio-texte.clionautes.org/wp-content/uploads/cliotexte/2020/07/statut-des-juifs-e1594741611108.jpg 400 284
Années 1920 – Fausses nouvelles, démagogie : les dangers des nouveaux médias https://clio-texte.clionautes.org/annees-1920-fausses-nouvelles-demagogie-les-dangers-des-nouveaux-medias.html https://clio-texte.clionautes.org/annees-1920-fausses-nouvelles-demagogie-les-dangers-des-nouveaux-medias.html#respond Fri, 10 Jul 2020 13:08:33 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=7976 Les années 1920 voient l’irruption dans le quotidien d’un certain nombre d’objets de consommation parmi lesquels l’automobile, réservée à une élite mais qui nourrit la chronique des accidents avec un nombre annuel de morts supérieur aux 3.239 décès de 2019. Un autre objet de consommation envahit progressivement les journaux : la TSF. A l’instar  de l’internaute du milieu des années 1990, le sans-filiste est membre d’un cercle restreint ou d’une avant-garde. Si la consommation est familiale, la manipulation technique de la TSF est évidemment genrée. Le sans-filiste est un technicien. Il a besoin d’un savoir-faire acquis via une bonne documentation. À mesure que la TSF change l’organisation du quotidien, on commence à imaginer les dérives qu’elle pourrait engendrer : diffusion de fausses nouvelles par des postes clandestins, dictatures, etc. C’est un des thèmes de ce texte de Charles Nordmann paru dans Le Matin, le 21 novembre 1923.


ANTICIPATIONS
Demain la T.S.F bouleversera la vie.

Il y a beaucoup de choses surprenantes dans la T. S. F. […] Les poètes, romanciers, dramaturges et autres aligneurs – parfois pour notre plaisir – de mots bien mis en rang, n’ont point encore aperçu tout le parti qu’ils pourraient tirer de cette révolution dans les mœurs humaines.

Cela viendra pourtant, n’en doutons point. Cela viendra pour le renouvellement, dans un cadre inédit, de ces barrissements sentimentaux éternellement répétés par les mêmes échos à travers les siècles. Cela viendra quand la transfiguration, dès maintenant apportée dans les mœurs, et dans toutes les directives de la vie, aura développé ses effets. Il y a au bas mot en France, et dès aujourd’hui, trois cent mille familles possédant des postes d’écoute de radio-téléphonie. Bientôt il y en aura des millions. A toutes ces oreilles tendues chaque jour vers les ondes qui parlent, des stations publiquement connues et officiellement réglementées versent des vérités contrôlées. Mais les gouvernements et ceci est vrai pour tous les pays du monde ont-ils songé aux postes clandestins et à tout ce qu’ils pourraient dire impunément ? Car, enfin, quoi qu’on ait prétendu, un poste émetteur capable d’être entendu dans toute l’étendue d’une cité comme Paris est très facile à construire et le sera bientôt plus encore. Le repérer exactement est fort difficile et sera pratiquement impossible pourvu qu’il se déplace, chose aisée, entre ses émissions successives. A-t-on songé qu’en temps de guerre de tels postes pourraient, par des fausses nouvelles, semer l’affolement dans une ville entière, et avec les plus graves conséquences ? A-t-on songé qu’en d’autres temps ils suffiraient peut-être à déclencher des paniques, des coups de Bourse, des émeutes ? A-t-on songé à tous les drames publics et privés, à toutes les mystifications que pourront créer ces mystérieux Mane, Thécel, Pharès, qu’une initiative criminelle et hardie jetterait anonymement à toutes ces oreilles amies qui écoutent. Pour moi, j’imagine très bien que de grands bouleversements sociaux ou militaires pourront dans un avenir peu lointain avoir pour agent essentiel cette invention qui a et qui aura de plus en plus l’ « oreille du public ».

Et pour ne parler que de préoccupations plus prochaines et moins graves, comment ne pas voir le puissant moyen de diffusion politique que peut procurer la radiotéléphonie – je suppose que cela se passe au Monomotapa – pour agir auprès des électeurs en faveur de quelqu’un ou contre quelqu’un ? Quel agrément pour l’électeur qu’une réunion publique où l’on n’oblige pas les gens à bouger du coin de leur feu et où l’orateur est sûr de ne pas entendre la contradiction.

Les mœurs des sociétés seront assurément métamorphosées par ce mécanisme nouveau qui de l’âme à l’âme communique et par toutes ses conséquences. Parmi celles-ci, il en est de bienfaisantes. Ce sont les aveugles et les malades que le monde extérieur vient visiter chez eux sur l’aile des ondes de Hertz, sur cette aile qui, muette en chemin, se fait soudain bruissante et musicale lorsque la galène l’intercepte sur ses noires facettes luisantes. Quelle belle idée a eue l’Assistance publique de Paris d’essayer des postes récepteurs dans certains – trop rares – de ses asiles de vieillards ! Et quel bien fera, quel bien se fera à lui-même le mécène qui voudra faire généraliser cela, et rendre mille contacts joyeux avec la vie aux pauvres inclinés vers la tombe prochaine. Mais si les poèmes et les romans n’ont pas encore pu s’emparer de cette magie, la voix nouvelle et rythmée qui parle aux foules, si vastes et lointaines soient-elles, du moins les sans-filistes sentent puissamment toute la joie mystérieuse qui poétise aujourd’hui leur solitude. Quel mystérieux « voyage autour de ma chambre » ils peuvent faire chaque jour ! Un léger déplacement du curseur d’ébonite sur les spires cuivrées – volutes immobiles de la bobine d’accord qui transmute un silence rythmé en un chantant – et le sans-filiste fait comparaître à volonté tout l’univers devant lui. Et lui, il se tait et ceux qui l’entourent se taisent immobiles, le casque en tête, ravis par tous ces contacts immatériels de leur cerveau avec le monde. Car le plus grand miracle peut-être de la T.. S. F. est d’avoir, dans les maisons de ses adeptes, fait régner le silence, le doux silence du rêve.

Charles Nordmann, « Anticipations », Le Matin, 21 novembre 1923, page 1.

Y  https://gallica.bnf.fr/Le Matin, 21 novembre 1923

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Destruction de statue à Pise en 1494 https://clio-texte.clionautes.org/destruction-de-statue-a-pise-en-1494.html https://clio-texte.clionautes.org/destruction-de-statue-a-pise-en-1494.html#respond Tue, 07 Jul 2020 20:36:20 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=7950 Extrait des Mémoires de Philippe de Commynes.

Ci-contre, le Marzocco de la place de la Seigneurie à Florence, reproduction du Marzocco de Donatello qu’on peut voir au Bargello.

 

Il s’agit ici d’un épisode de la descente du roi de France Charles VIII en Italie, en 1494-1495, afin de  conquérir le royaume de Naples revendiqué en héritage de la maison d’Anjou. Charles VIII est allié du duc de Milan (le « maître » dont il est question dans la première ligne), à savoir Ludovic le More. Cette année 1494 marque le début de ce qu’on appelle « les guerres d’Italie ».

 


« Tandis que le roi était à Pise, messire Galéas (1), poussé par son maître, fit venir chez lui certains des principaux bourgeois de la ville et il leur conseilla de se rebeller contre les Florentins et de demander au Roi de les libérer, en espérant que par ce moyen, la cité de Pise tomberait entre les mains du duc de Milan, comme elle l’avait été autrefois […]. Ce messire Galéas avait envie de s’élever. Et je crois que c’était aussi l’intention du duc de Milan dont il avait épousé la bâtarde (…)
Les Pisans étaient cruellement traités par les Florentins qui les considéraient comme des esclaves, car ils les avaient conquis il y avait à peu près cent ans (…) Pour cette raison, les Pisans tinrent conseil et se voyant encouragés par un homme si important et désirant leur liberté, ils vinrent crier au roi qui allait à la messe, hommes et femmes en grand nombre « Liberté !, Liberté ! » et ils le suppliaient, les larmes aux yeux qu’il le leur donnât. Un maître des requêtes qui le précédait ou qui en avait les fonctions, un conseiller du parlement du Dauphiné appelé Rabot, ou parce qu’il l’avait promis ou parce qu’il ne comprenait pas ce qu’ils demandaient, fit au roi que c’était un spectacle pitoyable et qu’il devait satisfaire à leur demande, et que jamais gens ne furent si durement traités? Et le Roi qui ne comprenait pas ce que signifiait ce mot et qui, logiquement, ne pouvait pas leur donner la liberté, car la cité n’était pas à lui mais il y était seulement reçu par amitié et parce qu’il était dans un grand besoin, et qui commençait depuis peu à connaître les souffrances de l’Italie et le traitement que les princes et les communes infligent à leurs sujets, le Roi donc répondit qu’il était d’accord, et ce conseiller dont j’ai parlé le leur dit. Aussitôt ce peuple de commencer à crier « Noel ! ». Et ils vont au bout de leur pont sur la rivière Arno, qui est un beau pont, et ils renversent un grand lion qui se dressait sur un haut pilier de marbre et qu’ils appelaient le Marzocco (il symbolisait la seigneurie de Florence) et ils le jetèrent dans la rivière. Sur ce pilier il érigèrent un roi de France, l’épée au poing, qui tenait sous le pied de son cheval ce Marzocco, qui est un lion. Par la suite, quand le roi des Romains y entra, ils traitèrent cette statue du roi comme ils l’avaient fait du lion. Il est dans la nature de ce peuple italien de complaire ainsi aux plus forts ; mais ceux-là étaient et sont si mal traités qu’on doit les excuser. »

Mémoires de Philippe de Commynes, vol 3, p. 101, Garnier-Flammarion

(1) : Il s’agit de Galeazzo di San Severino, condottiere au service du duc de Milan. La famille de San Severino est napolitaine, opposée au roi aragonais Ferrand, et donc dans le parti français.

 

Florence contrôle au Moyen Age toute une série de cités (dont Pise comme on le voit dans l’extrait) à qui elle impose sa domination, ses taxes et, symboliquement, son Marzocco. Ici à Volterra, sur la place des prieurs.

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Le siège de Zaatcha et l’expédition de Kabylie : article du journal l’Événement du 26 mars 1851. https://clio-texte.clionautes.org/le-siege-de-zaatcha-et-lexpedition-de-kabylie-article-du-journal-levenement-du-26-mars-1851.html https://clio-texte.clionautes.org/le-siege-de-zaatcha-et-lexpedition-de-kabylie-article-du-journal-levenement-du-26-mars-1851.html#respond Tue, 07 Jul 2020 15:16:38 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=7929 L’expédition de Kabylie, par François-Victor Hugo.

Cet article au vitriol contre la politique coloniale française en Algérie est écrit par le quatrième enfant de Victor Hugo, François-Victor Hugo, et évoque notamment le siège de Zaatcha, en novembre 1849. On notera donc une erreur de chronologie dans le début de l’article. Le journal dans lequel paraît l’article fut créé par Victor Hugo pour soutenir Louis-Napoléon Bonaparte. Trop critique par la suite, il fut interdit en septembre 1851.
Le siège de Zaatcha résonne aujourd’hui avec une actualité récente. Parmi les vingt-quatre têtes remises à l’Algérie par la France le 4 juillet 2020 figure en effet celle du défenseur de Zaatcha, le cheikh Ahmed Bouziane, considéré en Algérie comme un martyr de la résistance anticoloniale.


L’événement
L’expédition de Kabylie

« L’an dernier, le caprice d’un agent quelconque du gouvernement français frappa d’une contribution arbitraire un village à peu près inconnu, perdu dans une oasis au milieu du désert. Ce village s’appelait Zaatcha ; il refusa de payer et s’insurgea. Le gouvernement (dirigé par Viala Charon, un vétéran des campagnes napoléoniennes ndr) s’émut à peine de cette résistance, et détacha négligemment trois bataillons, sous les ordres d’un colonel, pour obtenir rançon de Zaatcha.

Réduire Zaatcha, c’était, croyait-t-on, l’affaire d’une promenade ; pour s’en rendre maître il suffisait de se présenter ; c’était pour le colonel une expédition d’agrément. Les trois bataillons prirent gaîment le chemin de Zaatcha ; ils traversèrent la plaine et arrivèrent enfin à une immense forêt de palmiers. Au milieu de cette forêt, ils trouvèrent enfin Zaatcha. Mais Zaatcha  n’était pas un village comme un autre ;  Zaatcha avait une muraille très solide flanquée de tours :  cette bourgade était une vraie place forte. Les Français sommèrent Zaatcha d’ ouvrir ses portes. Zaatcha (défendue par le cheikh Ahmed Bouziane, ndr) refusa ; elle accueillit les Français, mais à coups de fusil. Alors une guerre, une guerre meurtrière, s’engagea entre nos admirables soldats, qui se battaient à découvert, et les Arabes qui se battaient derrière les murs, et naturellement après les assauts héroïques, les Français furent en dernier lieu obligés de se replier et d’attendre le renfort de Constantine.

Mais ce renfort ne suffit pas. On demanda du renfort à Alger. Mais ce renfort ne suffit pas. Enfin, on demanda du renfort à Oran, qui est la province la plus éloignée. Au lieu de trois bataillons, Zaatcha eut devant-elle une véritable armée 6.000 hommes – et du canon. On fit alors un siège en règle. Bref, Zaatcha fut prise mais au prix de quels efforts ! On fut obligé d’abattre toute une forêt de palmiers ! Tous les habitants du village, hommes, femmes et enfants se firent tuer ! Pour vaincre Zaatcha il fallut la détruire. il ne resta plus pour payer les impôts que des ruines et des cadavres !

Par compensation, depuis ce jour-là, le colonel Canrobert (1) est devenu général ! (François Certain de Canrobert eut aussi la légion d’honneur le 10 décembre 1849, ndr)

Malgré cette formidable épreuve, l’insouciance du gouvernement français n’a pas changé. Hier, l’Assemblée a autorisé le ministre de la guerre à entreprendre l’expédition contre la Petite-Kabylie.
Or, Qu’est-ce que la Petite-Kabylie ?
Ce n’est pas une tribu comme Zaatcha, c’est une masse compacte de soixante tribus. Ce n’est pas un village comme Zaatcha, c’est une nation, une nation non pas nomade comme les Arabes, mais sédentaire ; vivant non pas comme les Arabes sous un régime oligarchique, mais dans une sorte de démocratie, et n’habitant jamais que dans les montagnes : une Suisse en petit.
Et quel est le prétexte cette déclaration de guerre ? C’est la nécessité de rendre sûre la communication entre Philippeville et Constantine. Or, cette communication est si peu menacée en réalité que, comme l’a fait remarquer M. Barrault, le prix du transport des voitures sur cette route a diminué sensiblement depuis deux ans. Quelques maraudages ont été commis, il est vrai, dans la vallée du Saf-Saf. Mais c’est une affaire de gendarmes, et non de soldats. D’ailleurs, pour protéger la vallée, n’eût-il pas suffi d’y faire camper deux bataillons ? Est-ce que la Petite-Kabylie s’est insurgée ? Non, de l’aveu du général de Lamoricière, elle est constamment restée neutre.

Or, de quel droit fait-on toute une nation responsable de quelques pillards ? De quel droit et sous quel prétexte frivole engage-t-on ainsi dans l’inconnu l’avenir de toute une colonie ?

Qui sait, après qu’une bourgade comme Zaatcha a pu lutter trois mois contre 6.000 hommes, qui sait combien de temps peuvent résister 60.000 Kabyles armés devant 8000 Français ?

L’avenir seul le sait.

Mais ce qui est certain c’est que voilà vingt et un ans que nous avons mis le pied en Algérie et que l’Algérie n’est pas conquise.  Ce qui est certain, c’est que chaque année, la France entretient, en Algérie, une armée de 80.000 hommes et jette sur le sol africain 80 millions ; et que tous ces hommes et tous ces millions se perdent dans ce gouffre sans jamais le remplir.

Ce qui est certain, c’est que le système de la colonisation à coups de fusils n’a rien produit et ne produira jamais rien. C’est que le système de la  guerre a fait son temps ; c’est que l’état de siège est impuissant ; c’est que le canon est stupide.

Ce qui est certain, c’est que la France, au lieu de soumettre les Arabes par les idées d’humanité et de justice , ne les a combattus jusqu’ici que par la force et la barbarie.

Ce qui est certain, c’est que nous sommes venus pour apporter en Afrique la civilisation chrétienne et que nous y continuons les Turcs ».

François-Victor Hugo, article du journal l’Événement, 26 mars 1851.

(1) : François Canrobert fut plus tard sénateur de la Charente de 1879 à 1894. Dans Choses vues, son collègue Victor Hugo, par ailleurs père de l’auteur de cet article, en fait la description suivante :  « J’ai vu Canrobert au Sénat. Caboche de reître. Méchant, mais bête. »

 Y https://www.retronews.fr/journal l’événement
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Daniel Stern analyse l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte https://clio-texte.clionautes.org/daniel-stern-analyse-lelection-de-louis-napoleon-bonaparte.html https://clio-texte.clionautes.org/daniel-stern-analyse-lelection-de-louis-napoleon-bonaparte.html#respond Sat, 04 Jul 2020 18:21:27 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=7911  

Marie Catherine Sophie de Flavigny, dite Marie comtesse d’Agoult, [31 décembre 1805 -5 mars 1876] est une femme de lettres française. Comme George Sand, elle fait le choix d’un pseudonyme masculin pour publier ses écrits. En 1850, elle publie ainsi sous le nom de Daniel Stern, une Histoire de la Révolution de 1848. Même si elle ne participe pas directement aux événements qu’elle décrit tout en livrant son analyse personnelle, cette histoire immédiate est restée longtemps une référence pour les historiens. Dans cet extrait, elle analyse et tente d’expliquer l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1848.

 

 


« C’est là ce que, dans l’esprit du peuple, exprime de la manière la plus absolue le règne et le nom de l’empereur Napoléon ; c’est là ce qu’il veut et croit faire revivre par l’élection de Louis Bonaparte. Les masses populaires, encore incultes, à demi-barbares et pour ainsi dire inorganisées (le mot même de masse l’indique suffisamment) sont, comme les sociétés primitives uniquement inspirées des conduites par le sentiment et l’imagination. Incapables de concevoir des idées abstraites ni d’embrasser l’ensemble, le rapport et la succession des choses, elles personnifient dans un même nom, elles concentrent dans un même moment l’action des forces multiples qui concourent au progrès social, elles dotent ces personnifications d’une puissance surnaturelle et d’une durée légendaire. Napoléon Bonaparte est dans les temps modernes le plus éclatant exemple de ce don de personnification de tout ce que la pensée des philosophes avait conçu avant lui, tout ce que les assemblées politiques avaient réalisé de progrès, toute la puissance, toute la gloire qu’une suite ininterrompue de grands hommes avait donnée à la nation, le peuple en a investi ce nom prédestiné […] Napoléon est pour lui, tout à la fois le génie qui crée et la force qui exécute, l’Orphée et l’Hercule de la Révolution française. […]

Jamais, on peut l’affirmer, l’homme des campagnes n’a cru positivement à sa mort, et que le neveu obscur du grand capitaine vient, après la chute des deux dynasties, revendiquer son droit à gouverner la France, il crut voir apparaître une seconde fois son empereur. L’évocation est magique, l’identification complète dans sa pensée ; si complète qu’il ne songea seulement pas à demander qu’elle a été jusque-là l’existence, quelles sont les vertus, quel serait le génie de ce nouveau Bonaparte.

Cet instinct de personnification et de transmission qui est le signe et le caractère d’un état de développement inférieur, devient, au moment dont je parle, la raison du triomphe populaire. Il est dans l’ordre de la nature que ce qui va devenir plus de force d’impulsion que ceux qui veulent seulement continuer d’être. Le principe de liberté qui a été la force des classes bourgeoises tant qu’elles ont eu une révolution politique à faire, s’éclipse momentanément ; le principe d’égalité, au nom duquel la masse populaire veut à son tour accomplir la révolution sociale, l’emporte. Aux quinze cent mille suffrages donnés par les classes cultivées au général Cavaignac, le peuple oppose les cinq millions de voix par lesquelles il proclame Louis-Napoléon Bonaparte. La démocratie, que personne n’a voulu ou n’a su comprendre, s’impose doublement par l’écrasante brutalité du nombre et par le choix d’un nom qui personnifie le pouvoir absolu. La loi du talion va peser en France. Les classes supérieures ont voulu la liberté pour elles seules ; le peuple à son tour veut l’égalité à son profit. Pour n’avoir pas accompli par la liberté et leur tâche civilisatrice en élevant jusqu’à elles les masses incultes, les classes dirigeantes vont se voir arrêtées dans le développement de la prospérité ; elles vont être privées de tout mouvement. ».

Daniel Stern Histoire de la révolution de 1848, Paris, librairie internationale, 1869, extrait, pp. 518-519

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Jeanne d’Arc contre Léon Blum https://clio-texte.clionautes.org/jeanne-darc-contre-leon-blum.html https://clio-texte.clionautes.org/jeanne-darc-contre-leon-blum.html#respond Fri, 03 Jul 2020 12:14:16 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=7880 Extrait d’un article de l’Action Française publié dans le numéro  du lundi 10 mai 1937.
[…] La voix de Paris

La grande foule , chassée de la majeure partie de la rue de Rivoli, remplissait les artères voisines. Dès 9 heures 30, la rue Saint Roch était inabordable, les marches de l’église, la chaussée, les trottoirs se trouvant comme la rue Saint-Honoré, envahis par un peuple immense. Le chant de la Marseillaise éclatait, comme si un chef d’ orchestre eût réglé le choeur.

Le cri public s’enflait pour répéter interminablement en le scandant cet appel : “LIBÉREZ MAURRAS! LIBÉREZ MAURRAS!

Puis, de toutes les poitrines, sortait une formidable clameur : “ A BAS LES JUIFS! BLUM AUX CH…..! LA FRANCE AUX FRANÇAIS! AU DÉSERT LE CHAMEAU ! LE JUIF AU GHETTO, BLUM… JUIF!(1) Et par rafales, La Royale, la Marseillaise reprenaient.

Les années précédentes, le cortège traditionnel défilait dans un silence pieux. C’est Blum en l’interdisant, qui a changé le caractère de la manifestation. Elle est devenue politique, oui, par sa faute, et du fait de l’indignation qu’il a provoquée. Comme dans les manifestations du Front populaire on a entendu, hier, des chants et des cris, mais, Dieu merci, ce n’étaient pas les mêmes !

Dans le rue des Pyramides, jusqu’à l’avenue de l’Opéra, la grandiose voix de paris retentissait ainsi, de même que jusqu’à la rue Royale.

A 10 h. 45, le rue de Castiglione offrait un spectacle superbe. Les candidats à Saint Cyr, à Navale, à Polytechnique, à Centrale, à l’Agro, venaient de passer d’une allure digne d’eux, et le nombreux Cercle Bugeaud se tenait prêt à déboucher, ayant derrière lui le Cercle Jacques Bainville, avec le jeune Hervé Bainville, portant la gerbe de fleurs accolé à l’Institut catholique. Puis venaient les groupes des lycées Voltaire, Louis-Le-Grand, de l’école Saint-Louis de gonzague, du comité Robert Lefort. On y voyait foisonner les numéros de l’Action Française.[…]

L’Action Française, 10 mai 1937, page 3.

(1) : en majuscules dans l’article.

Pour consulter l’édition complète : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7666940/f1.item


Commentaires

Le texte présenté ici est un petit extrait en page 3 d’un long reportage pubié en Une sous le titre « Par centaines de milliers les parisiens ont vengé la Sainte de la Patrie », dans le numéro de L’Action Française en date du 10 mai 1937. Le journaliste y relate avec force détails le défilé traditionnel – et traditionnaliste  – qui s’est déroulée la veille à Paris à l’occasion de la fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme, fixée depuis 1920 au deuxième dimanche du mois de mai. Le journaliste-militant qui a rédigé l’article a manifestement passé un excellent dimanche à accomplir sa tâche…

C’est  à partir de la fin du 19ème siècle, dans les années 1890, au moment de l’affaire Dreyfus, et  au moment où l’antisémitisme devient une composante essentielle du nationalisme français que l’Extrême droite s’empare de la figure historique et légendaire de Jeanne d’Arc. La fête du mois de mai en son honneur tend ainsi à devenir un rituel pour les  multiples  courants que l’on classe habituellement à l’extrême droite, un rituel au coeur du printemps fleuri, apte à galvaniser les coeurs et à  tremper l’acier  de convictions déjà bien forgées ;  permettant aussi de compter ses forces face à « l’ennemi »…

Il n’est donc pas étonnant que « L’Action Française » qui est le journal le plus important et le plus influent à l’extrême droite  consacre non seulement de nombreux articles à l’événement (souvent en page 1) et qu’il y  participe activement.

La fête de Jeanne d’Arc du 9 mai 1937 revêt une importance toute particulière, car la France est gouvernée depuis juin 36  par le chef du Front Populaire , Léon Blum. Un républicain,  socialiste et  juif de surcroît,  à la tête de notre pays! On ne pouvait trouver meilleure « bête noire » à l’extrême droite  pour épancher sa haine et mobiliser les énergies…

On constate ici que l’antisémitisme le plus vulgaire  s’exprime ici sans complexes et fait les gros titres. Mais l’article présente un autre intérêt. Par l’évocation détaillée du défilé des élèves des écoles les plus prestigieuses de France, l’auteur cherche bien sûr à laisser penser que les futures élites du pays sont acquises à l’idéologie de l’Action Française. Il n’en demeure pas moins que cela  révèle effectivement une certaine influence de ces courants de pensée au sein d’une partie de la jeunesse étudiante française. (Mais quel pourcentage d’élèves de leurs écoles représentent ceux qui ont défilé, au juste?).

Enfin , le texte fait un parallèle entre  la manifestation du 9 mai 1936 – car il s’agit bien d’une manifestation politique, comme le reconnaît l’auteur – à celles organisées par les mouvements politiques et syndicaux soutenant le Front Populaire. Témoignage involontaire  d’un moment historique  d’hyper mobilisation sociale et de forte polarisation idéologique qui fait de la rue un haut lieu de la vie politique.

 

 

 

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Janvier 1939. Les fascistes de l’Azione coloniale insultent le gouverneur noir Félix Éboué, regardé comme sauvage et cannibale https://clio-texte.clionautes.org/1939-lazione-coloniale-insulte-le-gouverneur-noir-felix-eboue-regarde-comme-sauvage-et-cannibale-janvier-1939.html https://clio-texte.clionautes.org/1939-lazione-coloniale-insulte-le-gouverneur-noir-felix-eboue-regarde-comme-sauvage-et-cannibale-janvier-1939.html#respond Tue, 16 Jun 2020 05:31:16 +0000 http://clio-texte.murviel.info/?p=5695

 En 1937, le Dresdner Anzeiger avait déjà traité Édouard Herriot de traître à la race blanche pour son accolade au député Candace lors du jubilé parlementaire de celui-ci au Cercle interallié. La nomination par Marius Moutet (SFIO-Front populaire) du Guyanais noir Félix Éboué au poste de gouverneur de la Guadeloupe suscita nombre de commentaires dans la presse allemande. Pris dans des querelles politiques locales, Éboué dut subir les pressions de Candace et de son allié Maurice Satineau pour qui les élections et les décisions administratives à portée politique devaient assurer les conditions d’une victoire de Candace aux sénatoriales de 1938 contre le sénateur Bérenger en place depuis 1912. A l’arrivée de Mandel au ministère des Colonies, Éboué fut finalement rappelé à Paris pour être nommé au Tchad, riverain de la Libye italienne, ce qui était pour lui une sanction-humiliation sans nul doute liée aux liens entre Candace, Satineau et Mandel ou son secrétaire Philippe Roques. On sait que cette nomination au Tchad donna à Éboué l’occasion d’être un pionnier de la France libre.
En janvier 1939, deux jours après que le Wiener Neueste Nachrichten. ait accusé, en soulignant sa judéité, le ministre Mandel de vouloir introduire une « politique des races » aux colonies, l’Azione coloniale s’en prit en Une à Éboué dans un texte insultant et d’un niveau intellectuel plus que limité. Une traduction très sommaire de ce texte fut laissée dans les papiers Mandel au ministère. La France, dont l’essentiel du système colonial était bâti, comme les autres, sur le principe inégalitaire, faisait figure d’odieux champion de l’égalité raciale et du vernegerung1 aux yeux des nazis ou des fascistes. En retour, les Français étaient confortés dans l’idée de leur spécificité bienveillante en matière de traitement des «races de couleur».

1.  terme signifiant « négrification » dans Mein Kampf


«Excellence, je ne sais pas quel effet a produit sur vous, nègre appartenant donc à une race non dominante votre nomination au poste de gouverneur de la colonie française intitulée lac Tchad ; je ne sais pas si vous aviez ou non exprimé votre joie colorée par une de ces belles danses à pieds nus et derrière découvert à la mode de votre pays d’origine, ou si vous aviez fêté le joyeux événement en vous faisant tatouer (une autre gentille coutume que les matelots ont apprise chez les vôtres) une belle égalité fraternité et liberté entre le sternum et le nombril. Mais probablement vous étiez vous donné au Champagne comme ont l’habitude de le faire vos gouvernés […] dans le vaste et décadent sein de la IIIe République entre Montmartre et la tour Eiffel.
Cette revanche de votre race […] sur l’habituelle prédominance blanche doit vous paraître vraiment digne d’une épopée. Et certainement vous vous êtes imaginé votre vie future en felouque, hautes bottines, avec une ombrelle, chapeau haut de forme et chemise hors le pantalon.
Et certainement les fêtes que vous aviez eues à votre arrivée les visages blancs de vos nouveaux sujets non de couleur se pliant pour un salut démocratique de révérence, la grâce un peu cupide et ténébreuse de leurs dames ont bien été agréables à votre simple et primitive âme.
Mais je vous prie de ne pas vous laisser reprendre par la nostalgie du tam-tam originaire, ne renvoyez pas votre médecin blanc pour le remplacer par un sorcier de la tribu car alors pourraient renaître venant des lointaines rives du temps passé les désirs cannibalesques de vos illustres ancêtres. Vous voilà poussé à goûter la côtelette d’un petit Français colonial à la traditionnelle mode de tournebroche familial.
Ne le faites pas excellence, vous à qui par aventure est imposé un nom qui est tiré de … la boue […]
Les petits Français d’aujourd’hui sont tellement coriaces et maladifs que vous pourriez attraper une de ces coliques mortelles qui tellement épouvantaient vos sages chefs noirs, à l’époque de leurs tranquilles indigestions de chair humaine.

Signé SIM». Azione coloniale, janvier 1939.

Texte traduit très sommairement par le Cabinet Mandel dans le cadre d’une revue de presse pour le ministre, Papiers Mandel, Fonds ministériels 18 AP1, Archives nationales, Section Outre-mers (ANOM), Aix-en-Provence.

 

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Angela Merkel : un discours en forme de testament politique – Université de Harvard, 30 mai 2019 https://clio-texte.clionautes.org/angela-merkel-un-discours-en-forme-de-testament-politique-universite-de-harvard-30-mai-2019.html https://clio-texte.clionautes.org/angela-merkel-un-discours-en-forme-de-testament-politique-universite-de-harvard-30-mai-2019.html#respond Sun, 14 Jun 2020 15:39:56 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=7839 Nous publions ici de larges extraits du discours prononcé le 30 mai 2019 par la Chancelière de la République fédérale d’Allemagne Angela Merkel, à l’occasion de la remise des dipômes de  l’université de Harvard, dont elle était l’invitée d’honneur. S’adressant aux nouveaux diplômés, elle prononce un beau discours qui est aussi une sorte de testament politique pour la femme qui domine la vie politique allemande depuis 15 ans. Elle revient sur les expériences marquantes de sa vie depuis sa jeunesse : sur vivre pendant et après la guerre froide en Allemagne ex RDA, sur les frontières, sur la démocratie, sur la puissance, les nouveaux enjeux de l’Europe et du monde. Celle qui va bientôt quitter la scène politique invite les jeunes générations à relever les défis du XXIème siècle, à prendre le relais  pour  construire le monde de demain dans le respect des valeurs fondamentales de la démocratie, du respect de l’Autre et du vivre-ensemble. 

Un texte beau et riche à exploiter pleinement pour nos enseignements d’ histoire et de  spécialité HGGSP.


«[…] Ce jour est un jour de joie. C’est votre jour. Je suis ravie d’être ici aujourd’hui et je voudrais vous narrer quelques-unes de mes expériences. Cette cérémonie marque la fin d’un chapitre intense et sans doute rude de vos vies. Maintenant s’ouvre la porte vers une nouvelle vie. C’est passionnant et inspirant.

L’auteur allemand Hermann Hesse recourait à des mots magnifiques pour de telles situations de la vie. Je vais le citer, puis poursuivre dans ma langue maternelle. Hermann Hesse écrivait: «Dans tout commencement réside un sortilège qui nous protège et nous aide à vivre.» Ces mots de Hermann Hesse m’ont inspirée lorsque, à 24 ans, j’ai achevé mes études de physique. C’était en 1978. Le monde était divisé entre Est et Ouest. C’était le temps de la guerre froide. J’ai grandi en Allemagne de l’Est, dans la partie alors non libre de ma patrie, dans une dictature. Les gens étaient opprimés et surveillés. Les opposants politiques étaient traqués. Le gouvernement de la RDA craignait que le peuple ne s’échappe vers la liberté. C’est pourquoi il a bâti le mur de Berlin. Il était fait de béton et d’acier. Ceux qui se faisaient pincer à tenter de le franchir étaient arrêtés ou abattus. Ce mur au milieu de Berlin divisait un peuple. Il divisait les familles. Ma famille aussi a été divisée.

Après mes études, j’ai décroché mon premier emploi de physicienne à l’Académie des sciences de Berlin-Est. J’habitais dans les parages du mur de Berlin. Chaque fois, en rentrant chez moi de l’institut, je m’en approchais. Derrière lui il y avait Berlin-Ouest, la liberté. Et chaque jour, quand j’étais déjà très proche du Mur, j’obliquais au dernier moment. Vers mon logis. Chaque jour, je devais obliquer peu avant la liberté. Combien de fois me suis-je dit: je ne supporte pas ça. C’était vraiment frustrant. Je n’étais pas une dissidente. Je n’ai pas foncé dans le Mur mais je n’ai pas non plus nié son existence car je ne voulais pas me mentir. Le mur de Berlin restreignait mes opportunités. Il se dressait littéralement sur mon chemin. Mais il y a une chose que ce Mur n’a pas réussi à faire au fil de toutes ces années: fixer mes propres limites intérieures. Ma personnalité, mon imagination, mes aspirations: interdits et contraintes ne pouvaient limiter tout cela.

Puis est arrivée l’année 1989. Partout en Europe une volonté commune de liberté a déchaîné des forces incroyables. En Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, mais aussi en RDA, des centaines de milliers de personnes s’aventuraient dans la rue. Les gens manifestaient, ils ont fait tomber le Mur. Ce que le plus grand nombre tenait pour impossible – et moi aussi – est devenu réalité. Là où se dressait naguère une sombre paroi s’ouvrait tout à coup une porte. Le temps était venu, pour moi aussi, de la franchir. Je n’étais plus obligée d’obliquer au dernier moment devant la liberté. Je pouvais passer cette limite et aller à l’air libre.

Durant ces mois d’il y a trente ans, j’ai personnellement fait l’expérience que rien ne doit forcément demeurer en l’état. Cette expérience, chers diplômés, j’aimerais vous la faire partager en guise de première réflexion pour votre avenir: même ce qui paraît solide et immuable peut changer.

Et que ce soit dans le très grand ou dans le tout petit, tout changement commence dans la tête. La génération de mes parents l’a appris dans une extrême douleur. Mon père et ma mère sont nés en 1926 et en 1928. Lorsqu’ils ont atteint l’âge que vous avez aujourd’hui, la rupture civilisationnelle de la Shoah et de la Deuxième Guerre mondiale venait de se terminer. Mon pays, l’Allemagne, avait infligé une souffrance inimaginable à l’Europe et au monde. La probabilité était grande que vainqueurs et vaincu se retrouvent durablement face à face, irréconciliables. Or, en lieu et place, l’Europe a surmonté des siècles de conflits. Un ordre pacifique est né, qui mise sur les points communs plus que sur de prétendues vertus nationales. Malgré tous les débats et les revers temporaires, je suis absolument convaincue que nous, Européennes et Européens, sommes unis pour notre bonheur.

Les relations entre Allemands et Américains montrent également comment d’anciens ennemis peuvent devenir amis. Le plan de George Marshall y a très fortement contribué, celui-là même qu’il a annoncé ici en 1947 avec son «Commencement Speech». Le partenariat transatlantique, avec nos valeurs de démocratie et de droits de l’homme, nous a déjà valu plus de 70 ans de paix et de bien-être. Tout le monde en bénéficie.

Et aujourd’hui? D’ici peu, les politiciennes et politiciens de ma génération ne seront plus aux leviers du pouvoir mais, au mieux, dans les livres d’histoire.

Chère volée Harvard 2019, ces prochaines décennies, votre génération affrontera les défis du XXIe siècle. Vous faites partie de ceux qui nous conduiront vers l’avenir.

Le protectionnisme et les conflits commerciaux menacent la liberté du commerce mondial et par conséquent les fondements de notre prospérité. La numérisation touche tous les domaines de la vie. Les guerres et le terrorisme engendrent la fuite et les déplacements de populations. Le changement climatique pèse sur les fondements de la vie. A l’instar des crises qui en résultent, il est causé par l’homme. Nous devons et pouvons donc entreprendre tout ce qui est humainement possible pour véritablement maîtriser ce défi pour l’humanité. C’est encore possible. Mais pour ce faire, chacun doit apporter sa contribution et – je le dis aussi sur le mode autocritique – devenir meilleur. Je vais par conséquent m’engager de toutes mes forces pour que l’Allemagne, mon pays, atteigne l’objectif de la neutralité climatique en 2050.

Les changements pour le mieux sont possibles si nous les abordons ensemble. Ça ne marchera pas si chacun y va de son côté. Et cela m’amène à ma deuxième réflexion à votre intention: nous devons plus que jamais penser et agir de manière multilatérale et non unilatérale, de façon globale et non nationale, être ouverts au monde plutôt qu’enfermés dans un superbe isolement. En deux mots: ensemble plutôt que tout seuls.

Vous, chères diplômées, chers diplômés, vous aurez encore plus d’opportunités de le faire que ma génération. Sans doute votre smartphone a-t-il immensément plus de puissance de calcul que le maxi-ordinateur copié sur IBM par l’Union soviétique que j’ai utilisé en 1986, en RDA, pour ma thèse. […]

En tant que chancelière, je suis souvent appelée à me demander: est-ce que je fais tout juste? Est-ce que je fais une chose parce qu’elle est juste ou seulement parce qu’elle est possible? Vous devrez à votre tour vous poser sans cesse cette question. Et cela m’amène à ma troisième réflexion à votre intention: est-ce que nous fixons les règles de la technique ou la technique détermine-t-elle notre vivre-ensemble? Plaçons-nous au centre l’humain, avec sa dignité et toutes ses facettes, ou ne voyons-nous en lui qu’un client, une source de données, un objet à surveiller?

Ce sont des questions ardues. J’ai appris que l’on pouvait trouver des réponses même aux questions ardues lorsque l’on considère le monde également avec le regard de l’Autre. Lorsque l’on éprouve du respect face à l’histoire, à la tradition, à la religion, à l’identité de l’Autre. Lorsqu’on s’en tient à des valeurs inaliénables et qu’on agit en fonction. Et lorsqu’il faut absolument décider, au lieu d’obéir toujours à ses premières impulsions, on s’arrête un instant, on se tait, on réfléchit, on marque une pause.

Bien sûr, pour tout cela il faut beaucoup de courage. Il faut avant tout de la sincérité envers les autres et – c’est peut-être le plus important – envers soi-même. Où serait-il mieux possible de commencer qu’en ces lieux où tant de jeunes gens du monde entier apprennent, recherchent et débattent ensemble des questions de notre temps à l’enseigne de la vérité. Pour ce faire, nous ne devons pas qualifier les mensonges de vérités ni les vérités de mensonges. Pour ce faire, nous ne devons pas accepter les abus comme une normalité.

Chères diplômées, chers diplômés, qu’est-ce qui pourrait vous, qu’est-ce qui pourrait nous en empêcher? Des murs se dressent à nouveau: des murs dans les têtes, par ignorance et étroitesse d’esprit. Ils se dressent entre les membres d’une famille comme entre les groupes sociaux, les couleurs de peau, les peuples, les religions. Je souhaite que nous abattions ces murs – des murs qui nous empêchent sans cesse de nous mettre d’accord sur le monde dans lequel, après tout, nous entendons vivre ensemble.

La réussite dépend de nous. Aussi, chères et chers diplômés, voici ma quatrième réflexion: considérez que rien ne va de soi. Nos libertés individuelles ne vont pas de soi, la démocratie ne va pas de soi, la paix non plus et la prospérité pas davantage.

Mais si nous abattons les murs qui nous corsètent, si nous sortons à l’air libre et osons des recommencements, alors tout devient possible. Les murs peuvent s’effondrer, les dictatures disparaître. Nous pouvons stopper le réchauffement de la Terre. Nous pouvons vaincre la faim. Nous pouvons éradiquer les maladies. Nous pouvons donner accès à la formation aux gens, en particulier aux filles. Nous pouvons combattre les causes de la fuite et des déplacements de populations. Tout cela, nous pouvons le faire. […]

Et c’est sur ces mots que j’entends vous confier ma cinquième réflexion: surprenons-nous avec ce qui est possible; surprenons-nous par ce que nous pouvons faire!

Dans ma vie, ce fut le mur de Berlin qui m’a permis, il y a près de trente ans, d’aller à l’air libre. En ce temps-là, j’ai laissé tomber mon travail de scientifique et je suis entrée en politique. C’était excitant et plein de magie, de même que la vie sera pour vous excitante et pleine de magie. Mais j’ai aussi connu des moments de doute et de préoccupation. Nous savions tous ce que nous laissions derrière nous, pas ce qu’il y aurait devant nous. Peut-être qu’en dépit de la joie de cette journée, il en va un peu de même pour vous.

Avec l’expérience, je peux vous le dire: le moment de l’ouverture est aussi un moment de risque. Se débarrasser de l’ancien fait partie du recommencement. Il n’y a pas de commencement sans une fin, pas de jour sans la nuit, pas de vie sans la mort. Toute notre existence est faite de la différence entre le commencement et la fin. Et nous nommons vie et expérience ce qu’il y a entre-deux.

Je crois que nous devons toujours être prêts à achever des choses pour ressentir la magie du commencement et exploiter véritablement les opportunités. C’est l’expérience que j’ai faite dans mes études, dans la science, et c’est celle que je fais en politique. Qui sait ce qu’il adviendra pour moi après ma vie de politicienne? Tout est ouvert. Une seule chose tombe sous le sens: ce sera à nouveau quelque chose de différent et de nouveau.

C’est pourquoi je veux partager avec vous ce souhait: abattez les murs de l’ignorance et de l’étroitesse d’esprit, car rien ne doit forcément rester en l’état. Coopérez dans l’intérêt d’un monde global multilatéral. Demandez-vous sans relâche: est-ce que je fais telle chose parce qu’elle est juste ou simplement parce qu’elle est possible? N’oubliez pas que la liberté ne doit jamais être tenue pour acquise. Surprenez-vous avec ce qui s’avère possible. Rappelez-vous que l’ouverture implique toujours du risque. L’abandon de l’ancien fait partie d’un nouveau commencement. Et surtout: rien n’est acquis, tout est possible.

Merci!»

Angela Merkel, université de Harvard, 30 mai 2019.

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1922 – Regards de la presse sur des violences impliquant des gardiens de la paix https://clio-texte.clionautes.org/1922-regards-de-la-presse-sur-des-violences-impliquant-des-gardiens-de-la-paix.html https://clio-texte.clionautes.org/1922-regards-de-la-presse-sur-des-violences-impliquant-des-gardiens-de-la-paix.html#respond Thu, 11 Jun 2020 16:16:28 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=7823
Un quotidien de droite[1] : l’Action française, organe du « nationalisme intégral »

« Suites d’une bagarre tragique

Nous avons relaté, hier, la sanglante bagarre qui avait éclaté la nuit précédente, devant un débit du boulevard Blanqui. Le charron Francis Boucher, qui avait reçu une balle dans la tête, est mort à l’hôpital Cochin. Une enquête très serrée est menée sur ces faits douloureux par la police judiciaire. Dès que les rapports seront parvenus au cabinet de M. Leullier, des sanctions très sévères seront prises contre l’agent Goujon, dont le manque de sang-froid n’a pas d’excuse. Le gardien Menu, auxiliaire, qui sortait du cabaret où, violant sa consigne, il buvait et qui fut le premier auteur de l’incident, est suspendu. Une mesure plus rigoureuse sera prise d’ici peu à son égard. L’agent Goujon est également suspendu. M. Jousselin, chargé de l’instruction, l’a interrogé hier et l’a inculpé de « coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner. »

Il a ensuite été écroué à la Santé. »

L’Action française, 27 juin 1922.

 

« À l’instruction

La bagarre du boulevard Blanqui

Jousselin a interrogé l’agent Goujon, qui, dans la nuit du 24 au 25 juin, croyant sa vie en danger, avait fait usage de son revolver, tuant net M. Francis Bouchet et blessant grièvement M. Arrous. Goujon a déclaré qu’attiré par des cris et le tumulte d’une bagarre, il s’était dirigé vers l’endroit d’où partaient les cris. Il a vu alors un groupe, qui ressemblait à une mêlée et au milieu duquel paraissaient se débattre deux agents. Un homme avait roulé par terre, puis, se relevant, s’était dirigé vers lui, s’étant cru menacé, il avait tiré.

L’agent Menu, qui fut involontairement la cause de la bagarre, a expliqué au magistrat qu’il avait été pris à partie par des consommateurs d’un bar dans lequel il était entré se faire servir une tasse de café. Ces consommateurs, soucieux à l’excès du règlement, lui avaient reproché en termes grossiers d’entrer dans un bar tandis qu’il était de service. Ce fut le point de départ de la bagarre. Cependant l’agent Menu, qui n’est pas tolérant à l’excès, se rebiffa un peu vivement contre ces récriminations bruyantes et frappa l’un des consommateurs. Inculpé de violences par M. Jousselin, il a répondu :  « Je n’ai fait que me défendre. » »

L’Action française, 2 juillet 1922.

 

 

Dans la presse modérée[2] : le Temps, le quotidien du soir et de la rue des Italiens

« Deux gardiens de la paix devant le jury

Deux gardiens de la paix, Ange-Marie Goujon et Edmond Menu, étaient assis, hier, sur les bancs de la cour d’assises de la Seine, le premier pour coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner et le second pour violences et voies de fait.

Dans la nuit du 24 au 25 juin, alors qu’il était de service boulevard Blanqui, Edmond Menu, pris de boisson, avait, dans un bar, provoqué une bagarre en insultant et bousculant les consommateurs qui s’y trouvaient. Avisés du fait, des agents étaient accourus. Pour dégager leur collègue Menu, ils avaient dû tirer des coups de revolver en l’air, mais l’un d’eux, l’agent Goujon, avait malheureusement fait feu sur un groupe qui fuyait, un homme avait été tué et un autre blessé. Mes Alcide Delmont[3] et Serge Martin, qui, hier, défendaient les deux agents, ont plaidé l’affolement et l’hostilité de la foule, et la cour a condamné Goujon à deux ans de prison et Menu à trois mois de la même peine, leur accordant à chacun, en raison de leur dossier qui est excellent, le bénéfice de la loi de sursis. »

Le Temps, daté 11 novembre 1922.

 

 

Dans la presse communiste[4]

« Les flics qui tuent

Les magistrats sont d’une grande mansuétude pour eux

Je me rappelle avoir assisté à un pénible débat en Cour d’assises. Un tout jeune homme très considéré et parfait à tous égards, avait, un jour, au cours d’une manifestation syndicaliste tiré un coup de feu sur un groupe d’agents dont la brutalité l’avait révolté. Il n’avait tué personne. Il avait seulement blessé deux agents.

Bien qu’il fût ancien combattant et travailleur honnête, on lui infligea 10 ans de réclusion.

Hier la cour d’assises jugeait deux agents spécialement chargés d’assurer l’ordre et la sécurité de la rue. L’un d’eux, l’agent Menu, en état d’ivresse avait, un soir, interpellé grossièrement une femme, brutalisé son ami sans la moindre provocation. Et comme le couple menacé avait pu appeler au secours, d’autres agents intervinrent. L’un d’eux, l’agent Goujon, tira stupidement quatre coups de feu sur des passants paisibles et sans armes. Il tua l’un d’eux, blessa l’autre grièvement. Naturellement, le parquet laissa en liberté ces deux individus. Mieux même, il ne retint contre eux que les « coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner » et les « coups et blessures simples ».

Aussi, après un réquisitoire-plaidoirie de M. l’avocat général Béguin demandant la loi de sursis, la Cour sans y être invitée par le jury a-t-elle condamné les deux flics, l’un à deux ans, l’autre à 3 mois d’emprisonnement et les a-t-elle fait bénéficier tous deux du sursis.

Notre amie Suzanne Lévy qui se présentait comme partie civile a justement flétri les procédés scandaleux de la police qui lui valut un rappel à l’ordre du président.

La Cour ne statuera sur les réparations civiles que mardi prochain. »

L’Humanité, 10 novembre 1922.

 

 

Dans la presse de centre-gauche[5]

« Condamnation de deux gardiens de la paix

Dans la nuit du 24 au 25 juin, le gardien de la paix Edmond Menu, du 13e arrondissement, prenait à partie des passants qu’il injuria grossièrement.

Ceux-ci s’enfuirent, mais l’agent, qui était en état d’ivresse, les poursuivit rue de la Santé, les fuyards arrêtèrent une voiture d’ambulance qui transportait une femme en couches à la Maternité.

À ce moment, d’autres gardiens de la paix accoururent et l’un des nouveaux arrivants, le gardien Ange Goujon, tira plusieurs coups de revolver sur le groupe, tuant un passant nommé Bouchet et traversant de part en part le forgeron Arroux, qui survécut à sa blessure.

Hier, la Cour d’assises, après plaidoiries de Mes Alcide Delmont et Serge Martin, a condamné Goujon à deux ans de prison avec sursis et Menu à trois mois également avec sursis. »

L’Œuvre, 10 novembre 1922.

Source : Gallica BNF – https://gallica.bnf.fr/

Notes :

[1] Durant la Troisième République, le terme « droite » ou « droite nationale » est réservé à l’extrême-droite du spectre politique, qui refuse la République. Dans la Chambre « bleu horizon » de 1919, le seul groupe intitulé « la droite » est un groupe parlementaire constitué de royalistes dont beaucoup sont nobles.

[2] Durant la Troisième République, ce qui correspond géométriquement au centre-droit de la Chambre et à un libéralisme socialement conservateur récuse le terme « droite » et lui préfère « modéré ». Les groupes parlementaires modérés usent volontiers du terme « gauche » qui renvoie à l’identité républicaine en vertu d’un vocabulaire datant de la seconde moitié du XIXe : « indépendants de gauche », « républicains de gauche », « gauche démocratique », « gauche radicale ».

[3] Avocat martiniquais et membre bien connu du barreau parisien. Il est élu en 1924 député (républicain socialiste puis indépendant de gauche) de la Martinique. Tardieu le nomme sous-secrétaire d’État aux colonies en 1929, ce qui suscite l’étonnement du militant et sociologue africain-américain W. E. B. Du Bois, leader de la NAACP. Celui-ci sollicite le député guadeloupéen noir Candace pour obtenir une photo du « colored man » membre d’un gouvernement français.

[4] Si les communistes se considèrent bien comme la seule gauche digne de ce nom, ils ne sont pas perçus ainsi par les observateurs de la vie politique. Ceux-ci classent en effet les socialistes SFIO à l’extrême-gauche en s’interrogeant sur la pertinence de classer à gauche un PCF opposant la révolution prolétarienne à la République.

[5] L’Œuvre est un journal à la confluence des idées des républicains socialistes – gauche rétive à l’unification socialiste de 1905 et qui évolue vers des positions modérées (Viviani, Barthou, Augagneur, Briand,…) –  et des radicaux (gauche-centre-gauche de l’entre-deux guerres). Son fondateur Gustav Téry est anticlérical, pacifiste, volontiers indigénophile et antisémite. Le journal évolue plus tard par pacifisme vers les positions du Rassemblement national populaire de l’ex-socialiste Marcel Déat devenu collaborationniste.

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L’individu face au totalitarisme : un duel inégal https://clio-texte.clionautes.org/lindividu-face-au-totalitarisme-un-duel-inegal.html https://clio-texte.clionautes.org/lindividu-face-au-totalitarisme-un-duel-inegal.html#respond Fri, 08 May 2020 16:09:16 +0000 https://clio-texte.clionautes.org/?p=7768 Le texte proposé ci-dessous est extrait du livre “Histoire d’un allemand- souvenirs 1914-1933” écrit par Sebastian Haffner en 1939, alors qu’il vivait en exil en Angleterre. Retrouvé dans les papiers de l’auteur par ses enfants après sa mort en 1999, le manuscrit a été édité à titre posthume en Allemagne en 2000 et y a connu un immense succès de librairie. La version française a éte publiée en 2002 par les éditions Actes Sud. Né à Berlin en 1907, Sebastian Haffner est issu du milieu de la bourgeoise prussienne cultivée et  attachée au service de l’État. Sans véritable engagement politique, S. Haffner est en revanche un anti-nazi convaincu. Il considère le nazisme comme une catastrophe pour son pays et le produit d’une sorte de « folie collective ». Dans ce texte issu du prologue, il exprime son rejet absolu de l’ agression permanente et multiforme par l’État nazi à ce qu’il considère comme un droit fondamental de l’individu : être et faire ce que l’on veut dans sa vie privée. Cette violation constante du for intérieur et de la vie privée par l’État n’est pas  la moindre caractéristique des régimes totalitaires…


Je vais conter l’histoire d’un duel.

C’est un duel entre deux adversaires très inégaux : un État extrêmement puissant, fort, impitoyable, – et un petit individu anonyme et inconnu. Ils ne s’affrontent pas sur ce terrain qu’on considère communément comme le terrain politique ; l’individu n’est en aucune façon un politicien, encore bien moins un conjuré, un “ennemi de l’État”. Il reste tout le temps sur la défensive. Il ne veut qu’une chose ; préserver ce qu’il considère, à tort ou à raison, comme sa propre personnalité, sa vie privée, son honneur. Tout cela, l’État dans lequel il vit et auquel il a affaire, l’attaque sans arrêt avec des moyens certes rudimentaires, mais parfaitement brutaux.

En usant des pires menaces, cet État exige de l’individu qu’il renonce à ses amis, abandonne ses amies, abjure ses convictions, adopte des opinions imposées et une façon de saluer dont il n’a pas l’habitude, cesse de boire et de manger ce qu’il aime, emploie ses loisirs à des activités qu’il exècre, risque sa vie pour des aventures qui le rebutent, renie son passé et sa personnalité, et tout cela sans cesser de manifester un enthousiasme reconnaissant.

[…]

l’État, c’est le Reich allemand ; l’individu, c’est moi. Notre joute, comme tout match, peut être intéressante à regarder – et j’espère bien qu’elle le sera ! Mais je ne la relate pas seulement pour distraire. Mon récit a un autre but, qui me tient encore plus à cœur.

Mes démêlés avec le Troisième reich ne représentent pas un cas isolé. Ces duels dans lesquels un individu cherche à défendre son individualité contre les agressions d’un État tout-puissant, voilà six ans qu’on en livre en Allemagne, par milliers, par centaines de milliers, chacun dans un isolement absolu, tous à huis clos. Certains des duellistes, plus doués que moi pour l’héroïsme ou le martyre, sont allés plus loin : jusqu’au camp de concentration, jusqu’à la torture, jusqu’à voir le droit de figurer un jour sur un monument commémoratif. D’autres ont succombé bien plus tôt : aujourd’hui, ils récriminent sous cape dans la réserve de la SA ou sont chefs d’ilôt dans la NSV. Mon cas se situe sans doute entre les deux. Il permet fort bien d’évaluer ce qu’est aujourd’hui la situation de l’homme en Allemagne.

On verra qu’elle est à peu près désespérée. (…)

Histoire d’un allemand-Souvenirs 1914-1933, Sebastan Haffner, Ed. Actes Sud, 2002,

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