L’Azione coloniale insulte le gouverneur noir Félix Éboué, regardé comme sauvage et cannibale (janvier 1939)
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L’Azione coloniale insulte le gouverneur noir Félix Éboué, regardé comme sauvage et cannibale (janvier 1939)

Dominique Chathuant
lundi 7 août 2017

Couverture de Brian Weinstein, Éboué, New York, Oxford University Press, 1972.

En 1937, le Dresdner Anzeiger avait déjà traité Édouard Herriot de traître à la race blanche pour son accolade au député Candace lors du jubilé parlementaire de celui-ci au Cercle interallié. La nomination par Marius Moutet (SFIO-Front populaire) du Guyanais noir Félix Éboué au poste de gouverneur de la Guadeloupe suscita nombre de commentaires dans la presse allemande. Pris dans des querelles politiques locales, Éboué dût subir les pressions de Candace et de son allié Maurice Satineau pour qui les élections et les décisions administratives à portée politique devaient assurer les conditions d’une victoire de Candace aux sénatoriales de 1938 contre le sénateur Bérenger en place depuis 1912. A l’arrivée de Mandel au ministère des Colonies, Éboué fut finalement rappelé à Paris pour être nommé au Tchad, riverain de la Libye italienne, ce qui était pour lui une sanction-humiliation sans nul doute liée aux liens entre Candace, Satineau et Mandel ou son secrétaire Philippe Roques. On sait que cette nomination au Tchad donna à Éboué l’occasion d’être un pionnier de la France libre.
En janvier 1939, deux jours après que le Wiener Neueste Nachrichten. ait accusé, en soulignant sa judéité, le ministre Mandel de vouloir introduire une « politique des races » aux colonies, l’Azione coloniale s’en prit en Une à Éboué dans un texte insultant et d’un niveau intellectuel plus que limité. Une traduction très sommaire de ce texte fut laissée dans les papiers Mandel au ministère. La France, dont l’essentiel du système colonial était bâti, comme les autres, sur le principe inégalitaire, faisait figure d’odieux champion de l’égalité raciale et du vernegerung [1] aux yeux des nazis ou des fascistes. En retour, les Français étaient confortés dans l’idée de leur spécificité bienveillante en matière de traitement des « races de couleur ».

« Excellence, je ne sais pas quel effet a produit sur vous, nègre appartenant donc à une race non dominante votre nomination au poste de gouverneur de la colonie française intitulée lac Tchad ; je ne sais pas si vous aviez ou non exprimé votre joie colorée par une de ces belles danses à pieds nus et derrière découvert à la mode de votre pays d’origine, ou si vous aviez fêté le joyeux événement en vous faisant tatouer (une autre gentille coutume que les matelots ont apprise chez les vôtres) une belle égalité fraternité et liberté entre le sternum et le nombril. Mais probablement vous étiez vous donné au Champagne comme ont l’habitude de le faire vos gouvernés [...] dans le vaste et décadent sein de la IIIe République entre Montmartre et la tour Eiffel.
Cette revanche de votre race [...] sur l’habituelle prédominance blanche doit vous paraître vraiment digne d’une épopée. Et certainement vous vous êtes imaginé votre vie future en felouque, hautes bottines, avec une ombrelle, chapeau haut de forme et chemise hors le pantalon.
Et certainement les fêtes que vous aviez eues à votre arrivée les visages blancs de vos nouveaux sujets non de couleur se pliant pour un salut démocratique de révérence, la grâce un peu cupide et ténébreuse de leurs dames ont bien été agréables à votre simple et primitive âme.
Mais je vous prie de ne pas vous laisser reprendre par la nostalgie du tam-tam originaire, ne renvoyez pas votre médecin blanc pour le remplacer par un sorcier de la tribu Car alors pourraient renaître venant des lointaines rives du temps passé les désirs cannibalesques de vos illustres ancêtres. Vous voilà poussé à goûter la côtelette d’un petit Français colonial à la traditionnelle mode de tournebroche familial.
Ne le faites pas excellence, vous à qui par aventure est imposé un nom qui est tiré de ... la boue [...]
Les petits Français d’aujourd’hui sont tellement coriaces et maladifs que vous pourriez attraper une de ces coliques mortelles qui tellement épouvantaient vos sages chefs noirs, à l’époque de leurs tranquilles indigestions de chair humaine.

Signé SIM »

Texte traduit très sommairement par le Cabinet Mandel dans le cadre d’une revue de presse pour le ministre, Papiers Mandel, Fonds ministériels 18 AP1, Archives nationales, Section Outre-mers (ANOM), Aix-en-Provence.

[1Terme pour « négrification » dans Mein Kampf.

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