La banalité de la torture. L’exemple de l’Indochine dans un texte de Jacques Chégaray
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La banalité de la torture. L’exemple de l’Indochine dans un texte de Jacques Chégaray

Dominique Chathuant
mardi 21 février 2017

Trois faits simplement.

Un officier militaire m’avait invité à visiter un petit poste à Cholon.

L’adjudant de service, jovial et sympathique, m’expliqua le fonctionnement du système défensif, puis nous entrâmes dans son bureau.

- Une cigarette ?
- Volontiers.

Quelques instants après, à la recherche d’un cendrier, ma main heurta une masse ronde et blanche sur le bureau. Je n’y fis pas d’abord attention. Puis, attiré de nouveau par l’objet, je m’approchai et découvris que c’était un crâne humain.

- Ce n’est pas un vrai..., demandai-je.

- Quoi ? Ce crâne ? Mais si, bien sûr. Un sale Viet, vous savez, c’est moi qui lui ai coupé la tête. II criait... il fallait l’entendre ! Vous voyez, ça me sert de presse-papiers. Mais quelle affaire pour enlever la chair. Je l’ai fait bouillir quatre heures ; après, j’ai gratté avec mon couteau...

Quinze jours plus tard, au Tonkin cette fois, un jeune officier me faisait les honneurs de son poste de brousse, un poste bien tenu, propre, ordonné, c’était à Phul-Cong.

- Vous êtes journaliste de France ? Enchanté. Venez voir ma maison. Ici, c’est le poste de guet ; là, le P.C. de la compagnie.

Nous entrons, tout est dans un ordre impeccable. Je le félicite.

— Ici, continue-t-il, c’est mon bureau. Table, machine à écrire, lavabo ; et là, dans le coin, la machine à faire parler. Comme j’ai l’air de mal comprendre, il ajoute :

— Oui, la dynamo, quoi 1 C’est bien commode pour l’interrogatoire des prisonniers. Le contact , le pôle positif et le pole négatif ; on tourne, et le prisonnier crache !

Et il enchaîne sur le même ton :

- Là, le téléphone ; ici, le classeur pour les cartes d’état-major ; là, etc.

Huit jours plus tard, conversation avec un sous-officier de l’escadron blindé de Dau-Tièng.

- Pas toujours commodes à obtenir, les renseignements. Cette semaine, nous avons attrapé une femme, elle n’a rien voulu dire, la garce ! Je l’ai accrochée par les poignets au plafond, complètement nue. On l’a « travaillée » pendant trois jours... rien ! Vous m’entendez, rien, elle n’a rien voulu dire, et le plus fort, la troisième nuit, elle a réussi à se décrocher et elle a f... le camp dans la brousse, dans l’état où elle était ; on ne l’a pas retrouvée.

On pourrait multiplier à plaisir les faits de cet ordre. Je n’ai voulu citer que ceux dont j’étais sûr et qui m’étaient parvenus de première main. J’ai laissé de côté ces multiples anecdotes que l’on entend dans les cafés et dans les cercles, et que l’on déforme souvent par simple vantardise.

Ce qui m’a frappé, dans cette torture, c’est qu’elle est admise, reconnue, et que nul ne s’en formalise. Dans les trois cas cités plus tôt, je me suis présenté comme « journaliste de France ». L’on savait donc que je venais pour m’informer, pour noter ces informations, « pour les transmettre dans la presse ». Mais, chaque fois, on m’a présenté la chose comme normale, si normale qu’on ne songeait jamais à la cacher. Aujourd’hui, la visite « officielle » d’un poste comprend : « la machine à écrire, le téléphone, la machine à faire parler, le lavabo », etc.

C’est donc admis et pratiqué chaque jour. Admis d’ailleurs de façon si universelle que, lorsque, en plusieurs occasions, j’ai émis un peu d’étonnement devant des procédés de ce genre, on m’a regardé avec une sorte d’ahurissement béat. « D’où sort-il, celui-là ? » Et dans une discussion générale, j’étais toujours seul de mon avis. L’ambiance indochinoise joue à ce point qu’on ne se pose même plus la question de savoir si ces procédés sont ceux d’une nation civilisée.

Ainsi le capitaine ira inspecter le petit poste de Cholon sans même remarquer le crâne presse-papiers ; il ira à Fhul-Cong sans s’étonner de 1a présence de 1a dynamo ; il se rendra à Dau-Tièng sans blâmer le sous-officier bourreau, tout cela est dans l’ordre.

Le colonel était bien étonné d’ailleurs que l’on se formalisât a pour si peu ». Il m’a répondu sans se fâcher et sur le ton placide de la conversation : « Dans une guerre comme celle-ci, pas de sensiblerie. Les Nha-Qués [1]. sont encore beaucoup moins tendres que nous, vous savez. Les tortures qu’ils font subir aux nôtres sont vingt fois plus cruelles, je puis vous citer des faits. C’est donc un prêté pour un rendu. Demandez à ceux qui ont perdu toute leur famille à Hanoï le 19 décembre [2]. Il y eut des femmes françaises que les Viets ont fendues en deux et pendues à l’étal des boucheries, des enfants dépecés, des vieillards brûlés vifs. Quand on a vu ça, les interrogatoires à la dynamo ce n’est plus grand-chose...

Et puis vous savez, dans les combats de guérilla, l’importance des renseignements. Un prisonnier qui avoue l’endroit précis où il a caché une mine piégée, c’est la vie de dix gars de chez nous qui est sauvée. Il faut y songer. Cette hantise de la mine cachée dans la brousse, c’est terrible. Pouvoir la détecter grâce aux aveux d’un prisonnier, cela nous semble de la bonne guerre. La vie de dix jeunes Français ne vaut-elle pas une heure d’interrogatoire ?

« En outre, n’exagérons rien, toutes les polices du monde en sont là. Nous n’avons rien inventé, le passage à tabac ne date pas d’hier ! Bien sûr, vous arrivez de France, et cette guerre adaptée à l’Extrême-Orient vous choque. Mais faites abstraction de vos préjugés, voyez les résultats obtenus, restez ici deux ans, et vous jugerez après.
Ainsi parla le colonel.

Il y aurait beaucoup à répondre aux arguments du colonel. D’abord que 1a maxime « œil pour œil, dent pour dent n’a jamais été celle des nations civilisées.

Jacques Chegaray, « De l’Indochine » Pierre Vidal-Naquet, Les crimes de l’Armée française. Algérie (1954-1962), Éditions de Minuit, 1972, La Découverte, 2001, p. 17-19.

[1Les Vietnamiens, terme péjoratif. (N.d.E.)

[2Le 19 décembre 1946 marque le début de l’insurrection générale du Tonkin. (N.d.E.).

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