La sécurité sociale vue d’en-haut en 1948
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La sécurité sociale vue d’en-haut en 1948

Dominique Chathuant
mardi 6 décembre 2016

Pierre Laroque (1907-1997). Maître des requêtes au Conseil d’État, il fut nommé à la tête de l’administration de la Sécurité sociale, en 1944 par Charles de Gaulle, président du GPRF.

La plupart des pays du monde s’efforcent aujourd’hui de concevoir et de réaliser des plans de sécurité sociale [... I. Cette unanimité, cette communauté d’orientation de l’effort social résultent de la conjonction de deux courants d’idées d’origine très différente : c’est, d’une part, la tendance à combattre la misère au nom de la morale et de la justice, la volonté d’abolir le besoin ; c’est, d’autre part, l’effort constant de la classe ouvrière pour s’affranchir de sa situation de dépendance, pour réagir contre un complexe d’infériorité dont l’une des causes profondes tient à l’insécurité dans laquelle se trouvent les salariés, à l’incertitude du lendemain pesant sur tous ceux qui vivent de leur travail.

La guerre de 1939-1945 a largement contribué à développer chez tous les peuples qui y ont participé un désir profond de sécurité, de sécurité contre la guerre, d’abord, sans doute, mais de sécurité aussi contre tous les facteurs économique,, et sociaux qui peuvent menacer le travailleur dans son existence individuelle et. familiale. De plus, dans les pays les plus éprouvés par la guerre, l’effort considérable indis pensable pour la reconstruction de l’économie nécessitait un large appel aux travailleurs à qui il fallait demander des sacrifices pendant de longues années peut-être [... 1. II n’était pas possible de réclamer des travailleurs cet effort sans leur donner certaines garanties [...].

Quel que soit le motif plus ou moins conscient qui commande aujourd’hui les réactions de chaque peuple et de chaque gouvernement, tous sont d’accord sur le but à atteindre. Il s’agit de garantir chaque homme qu’en tout (-circonstance, il sera mis à même d’assurer dans des conditions convenables sa subsistance et. celle des personnes à sa charge.

La sécurité sociale ainsi définie a une très large portée Elle est d’abord, premièrement, la sécurité de l’emploi. El Elle doit fournir à tous les hommes et à toutes les femmes en état de travailler, à tous ceux qui vivent de leur travail et ne peuvent vivre que de leur travail, une activité rémunératrice Elle commande l’élimination du chômage.

Elle suppose ainsi une organisation économique permet tant. d’éviter les crises et d’assurer en toutes circonstances le 244

plein emploi. Elle implique une organisation de la main d’œuvre permettant l’adaptation constante et aussi parfaite que possible des offres aux demandes de travail, et cela par une politique coordonnée du placement, de l’orientation professionnelle et de la formation professionnelle [... ]

En second lieu, la sécurité sociale est la sécurité du gain. 11 faut que l’activité fournie à chaque travailleur lui procure des ressources suffisantes. Ainsi s’inscrit dans la sécurité sociale toute la politique des salaires dans la mesure même où cette politique tend à déterminer les taux des salaires non pas seulement par la productivité, par le rendement du travail fourni, mais aussi en fonction des besoins des individus [...]

En troisième lieu, la sécurité sociale est la sécurité de la capacité de travail. Pour que le travailleur soit assuré de conserver cette activité professionnelle dont il tire la totalité des ressources nécessaires à son existence, il faut le garantir contre les facteurs qui peuvent lui faire perdre, en tout ou en partie, sa capacité physique de travail. C’est ainsi que s’inclut dans le cadre de la sécurité sociale, tout le problème de l’organisation médicale, le problème des soins [... ], le problème de la prévention de la maladie et de l’invalidité [...]

Si la sécurité sociale est ainsi entendue, l’on voit qu’elle apparaît comme l’élément d’unité, de coordination, de poli-tiques multiples aux incidences nombreuses. La politique de la sécurité sociale résulte en réalité de la conjonction de trois politiques différentes.

C’est d’abord une politique économique commandée par le souci du plein emploi.

C’est en second lieu une politique d’équipement sanitaire et d’organisation médicale permettant de lutter contre la maladie en la prévenant d’abord, en la soignant ensuite dans les meilleures conditions possibles, politique qui trouve son complément naturel dans une politique d’équipement technique permettant de prévenir les accidents du travail et les maladies professionnelles.

En troisième lieu, c’est une politique de répartition des revenus tendant à modifier la répartition qui résulte du jet] aveugle des mécanismes économiques pour adapter les ressources de chaque individu et de chaque famille aux besoins de cet individu et de cette famille, compte tenu de toutes les circonstances qui peuvent affecter l’évolution de ces ressources.

Pierre Laroque, « De l’assurance sociale à la sécurité sociale. L’expérience française », Revue internationale du travail, vol. LVII, n°6, juin 1948, cité par Pierre Milza, Sources de la France du XXe siècle, Paris, Larousse-Bordas, 1997, cité par Serge Berstein, La démocratie aux États-Unis et en Europe occidentale (1918-1989), éd. Jacques Marseille, Paris, 1999, p. 243-246.

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