« Le bruit étoit grand qu’elle étoit grosse d’enfant » : enquête sur un avortement en Anjou en 1736
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« Le bruit étoit grand qu’elle étoit grosse d’enfant » : enquête sur un avortement en Anjou en 1736

Dominique Chathuant
mardi 21 mars 2017

Benoît Garnot et Didier Poton, La France et les Français au XVIIIe siècle (1715-1788). Société et pouvoirs, Ophrys, collection « Documents - Histoire », 1992.

L’affaire

Sur ce qui nous a été remontré par le procureur du roi qu’il auroit eu avis que Magdelaine La Citoleuse, veuve de Le Boucher, pescheur, demeurante au village de Noyan, paroisse de Soulaire, accoucha environ le vint deux avril dernier d’un garçon qu’on trouva mort sur le lit de la veuve Le Boucher sa mère, sans avoir eu le baptême, sur les quatre heures du matin. Qu’on accuse même cette mère d’avoir fait périr son enfant, en quoy il y a une forte présomption, parce que cet enfant avoit la délivrance de sa mère liée autour du col et n’avoit point le nombril accomodé, qu’on remarque aussi qu’il avoit le col et la gorge fort noirs, comme si on lui avoit fait violence pour l’étouffer. Que la fuite de lad. Citoleuse est une espèce de conviction contre elle. Que si lui procureur du roi en avoit eu plus tôt avis, il n’auroit pas manqué de nous en donner sa plainte. Que led. village de Noyan étant dans la paroisse de Soulaire, où le chapitre de Saint-Martin de cette ville prétend avoir droit de juridiction contentieuse, il auroit dû faire procédure extraordinairement contre lad. [1] veuve Le Boucher par ses officiers ; mais une funeste expérience ne fait que trop connoître que les officiers des seigneurs, d’intelligence avec eux, ne font que les fonctions utiles, et laissent les onéreuses aux officiers du Roy et à la charge de son domaine, d’où l’impunité du crime s’ensuit quelques fois, les officiers royaux ignorant ce qui s’est passé, mais ce qui conformément aux ordonnances et réglemens constitue les seigneurs dans le cas de la déchéance de leurs justices, et dans les frais des procès que les officiers royaux sont obligés de faire pour suppléer à leur négligence.

Pourquoy requiert le procureur du Roy décerné de sa présente plainte et remontrance, et en conséquence qu’il soit informé des faits et contenus, circonstances et dépendances, et à cet effet des témoins assignés à jours et heures précis, même si besoin est, qu’il soit obtenu, publié et fulminé monitoire, pour le procès être fait et parfait à lad. veuve Le Boucher, suivant l’ordonnance, aux frais dud. [2] chapitre de St Martin, et ensuite le tout à lui procureur du Roy communiqué, être sur ses conclusions ordonné ce qu’il appartiendra. Donné à Angers le vint trois juillet mil sept cent trente six.


Le témoignage

Jacquinne Allard, femme d’André Barré vigneron, demeurant paroisse de Soullaire, témoint assigné à la requeste du procureur du Roy par exploit de Boreau, huissier royal, qu’elle nous a représenté, en datte du vingt six du mois, de laquelle serment pris de dire vérité, a dit estre aagée de trante neuf ans ou environ, connaistre les parties, n’estre leur parente, alliée, servante ny domestique des parties. Sait qu’elle a ouy dire que son mary étoit parent de laditte veuve Le Boucher à un degré fort éloigné.

Enquize sur les faits de laditte remontrance et plainte dont luy a été donné lecture, dépoze qu’au mois d’avril dernier le matin, sans pouvoir se resouvenir du jour, le nommé Gaultier vint chez elle dépozante luy dire qu’il avoit entendu le cry d’un enfant nouvellement nay dans la maison de lad. veuve Leboucher. Et qu’il croyait que c’estait laditte Citolleuse veuve Boucher qui étoit accouchée, qu’elle témoint entra dans la maizon de cette veuve Le Boucher, laquelle luy dit qu’elle avoit été bien malade pendant la nuit, et que le mal dont elle étoit incomodée c’estoit écoullé. Qu’elle remarqua beaucoup de sang répandu dans la chambre, ce qui fit qu’elle dit à la laditte veuve Le Boucher que le bruit étoit grand qu’elle étoit grosse d’enfant, qu’elle s’en deffandit baucoup, et dît que ceux qui dizoient cela d’elle étoient ses ennemis.

Qu’elle témoint s’en retourna chez elle, et qu’une demi heure après elle retourna chez lad. veuve Le Boucher, acompagnée de a nommée Garnier, laquelle la questionna sur ce qu’on dizoit qu’elle étoît acouché, et qun de ses voisins avoit entendu crier son enfant. Qu’après s’en estre baucoup deffandüe, elle avoua qu’efectivement elle étoit acouchée, mais qu’ayant perdu connaissance dans le temps Je son acouchement, elle avoit trouvé son enfant mort après estre revenüe à elle. Qu’elle témoint vit cet enfant mort, auquel tenait encore l’arrière-faix [3], qu’il étoit sur un paillon couvert, lequel étoit sur le pied de son lit et couvert d’une juppe. Que luy ayant demandé si elle avoit baptizé cet enfant, elle dit qu’elle l’avoit baptizé, et que son fils luy avoit donné de l’eau.

Que le lendemain ladite veuve Leboucher s’apsenta de sa maison, et n’y est depuis revenüe. Ajoute en outre que laditte veuve Leboucher dît que c’estoit le nommé Cadoc, jardinier chez la dame de la Jouyère, paroisse de Contenay, et qu’elle témoint a ouy dire il y a quatre à cinq ans que ledit Cadoc avoit été l’oteur d’un autre enfant que la mère avoit fait mourir pour lui avoir fait mangé de la bouillye bouillante.

Et est tout ce qu’elle a dis scavoir [...].


Source : Archives départementales de Maine-et-Loire, 1 B (Cours et juridictions) 1115, citées dans Benoît Garnot et Didier Poton, La France et les Français au XVIIIe siècle (1715-1788). Société et pouvoirs, Ophrys, collection « Documents - Histoire », 1992, p. 135-137.

[1Ladite.

[2Dudit.

[3Le placenta.

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