Une mémoire antillaise de l’école républicaine : l’exemple du Martiniquais Raphaël Confiant dans Le Nègre et l’Amiral (Grasset, 1988)
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Une mémoire antillaise de l’école républicaine : l’exemple du Martiniquais Raphaël Confiant dans Le Nègre et l’Amiral (Grasset, 1988)

Dominique Chathuant
mercredi 1er novembre 2017

Oraliture et littérature antillaises sont habitées par le souvenir de l’école républicaine, instrument de l’ascension sociale des plus humbles. L’instituteur comme artisan de la réussite et statut social à atteindre en est un des personnages-clefs. Il est ainsi au cœur de Rue Case-Nègres (Présence africaine, 1950), autobiographie du Martiniquais Joseph Zobel magnifiquement adaptée au cinéma par la Martiniquaise Euzhan Palcy (SUMAFA productions 1983, César de la meilleure première œuvre 1984) avec, entre autres, Gary Cadenat dans le rôle de l’enfant et la Guadeloupéenne Darling Légitimus dans celui de la grand-mère M’man Tine. Pour nombre d’Antillais du début du XXe siècle, devenir instituteur fut un moyen de réussir en échappant à la canne mais pouvait aussi apparaître comme une limite de l’ascension sociale. C’est ce à quoi renvoie également le début du roman de Raphaël Confiant, Le Nègre et l’amiral (Grasset, 1988), dont le sujet est l’An Tan Wobé (temps de l’amiral Robert/époque de Vichy appelé en Guadeloupe An Tan Sorin/temps du gouverneur Sorin). Dans une société où le statut social épouse les contours de l’expérience raciale, la suite du texte nous explique que le statut social du nouvel instituteur majore sa valeur sur le marché matrimonial en lui permettant de retrouver à son bras une femme à la peau plus claire mais qui ne possède pas le quart de savoir-vivre.

L’arrivée du messie annuel

Raphaël Confiant, Le Nègre et l’Amiral, Grasset, 1988.

« Un instituteur [...] une de ces comètes qui brillaient de temps à autre dans les coins les plus reculés de nos campagnes et que tout le monde, parents, amis, voisins, abbés et maires, s’empressait de couver afin qu’ils passent leur brevet supérieur dans les meilleures conditions possibles. On n’avait jamais pu expliquer ce phénomène : de quelle façon, au beau mitan d’une rafale de petits négrillons barbotant dans le créole [...], les bougies qui esquintaient les yeux à force de trembloter et de s’éteindre brutalement [...] les kilomètres sur kilomètres qu’il fallait abattre avant d’atteindre l’école, l’un d’entre eux se réveillait un matin et se mettait à lire couramment tout son livre de lecture jusqu’à l’ultime leçon (alors qu’on n’était qu’en février ou mars) au grand ébahissement des maîtresses d’école. Aussitôt, on le signalait à madame la directrice qui le convoquait dans son bureau et lui tenait le premier discours sérieux de sa jeune vie puisque dans la case, les parents ne faisaient que se chamailler à coups de paroles dénuées de sens.
« Petit nègre, ouvre bien tes oreilles. Tu es sorti de rien mais Dieu a mis une étincelle dans ta caboche. Pourquoi ? Je n’en sais trop la raison. En tout cas, sache en profiter désormais et n’imite plus tes camarades. Ne t’abaisse plus à parler créole [...] ne mets pas tes mains dans la terre [...] : ouvre plutôt tes cahiers. C’est ta seule et unique chance d’échapper à la déveine, mon petit. Toi au moins tu mérites le titre de Français [...] Je vais te pousser au maximum. »
Et l’on se cotisait pour lui acheter livres, souliers, chemises. On l’envoyait au coiffeur deux fois par mois afin de dompter les grains de poivre de ses cheveux et l’on rendait visite de temps en temps à la mère pour lui rappeler qu’elle possédait un prodige dans sa couvée et qu’il fallait absolument qu’elle aide les autorités à lui donner le balan qui le propulserait aux plus hautes marches possibles pour un nègre dans cette société, à savoir au grade d’instituteur. Alors sa mère [...] mettait tous les autres frères et sœurs au service absolu de celui qui plus tard deviendrait leur arbre nourricier. Les aînés (inexplicablement les génies n’étaient jamais des aînés) le portaient sur leur dos jusqu’au perron de l’école pour que sa chemise blanche et ses chaussures ne soient pas souillées par la poussière rougeâtre des chemins de pierre. Les filles lui enlevaient avec soin le caca du nez, le caca des oreilles, le caca des yeux et repassaient son linge chaque matin au lieu de le défroisser comme pour les autres. En classe, le prodige peaufinait son français jusqu’à finir par savoir employer le subjonctif imparfait des verbes les plus rares. Sa prière quotidienne se résumait ainsi : « Il ne faut pas que je finisse dans la canne du béké [1] avec un coutelas à la main sous le maudit soleil de onze heures ». Effectivement, le miracle se concrétisait : notre petit nègre passait le brevet supérieur haut la main, entrait à l’École normale et en ressortait auréolé du titre si convoité d’instituteur.

Raphaël Confiant, Le Nègre et l’Amiral, Grasset, 1988.

[1Martiniquais appartenant à la minorité blanche-créole, formant un groupe social endogamique persuadé de n’avoir que des ancêtres blancs. Le groupe des blancs-créoles de la Guadeloupe (auquel appartenait le diplomate Alexis Léger dit « Saint-John Perse ») est moins structuré que celui des békés de la Martinique, certains blancs-créoles guadeloupéens étant eux-mêmes descendants de familles békés de la Martinique. La béké la plus célèbre de France fut Joséphine Tascher de la Pagerie qui épousa Napoléon Bonaparte.

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