Téléchargements De peur qu'ils périssent. Campagne de collecte de 30 000 000 $. Comité de secours américain au Proche-Orient : Arménie, Grèce, Syrie et Perse

Prémices : les massacres de la fin du XIXe siècle (1892)

par Paul Cambon, ambassadeur français à Constantinople de 1891 à 1898, puis à Londres jusqu’en 1920.Lettre du 10 octobre 1895

« Les désordres dans la rue sont arrêtés mais l’excitation des esprits est incroyable. Ces Arméniens si poltrons d’ordinaire sont comme des moutons enragés, ils veulent tous se faire tuer. Les musulmans de leur côté sont dans un état d’exaspération qui fait prévoir des horreurs si de nouvelles manifestations ont lieu.

Ce sont à tout instant chez moi des conférences avec mes collègues. Aujourd’hui tous nos drogmans se rendent dans les églises arméniennes pour déterminer les malheureux qui s’y sont réfugiés à en sortir. La Porte nous a donné l’assurance que leur vie et leur liberté seraient respectées et nous garantissons la parole du Gouvernement turc. Si nous ne parvenons pas à faire vider les églises et si les délégués du Comité révolutionnaire l’emportent nous assisterons à de nouveaux massacres. Les agitateurs veulent absolument faire couler le sang à flots pour obliger l’Europe à intervenir. Ce qu’il y a d’inquiétant c’est que les Arméniens d’ordinaire si plats et si poltrons sont dans un état d’exaltation patriotique qui leur fait souhaiter la mort. C’est un des effets les plus remarquables du sentiment national.

Quant aux Turcs ils sont aussi fanatiques, aussi cruels, aussi séparés de nous aujourd’hui qu’au moment de leur entrée à Constantinople. Ils ont commis des horreurs. Les Arméniens ont provoqué la répression par leur manifestation mais les désordres qui ont suivi ont été abominables. Le pis est que l’agitation gagne les provinces. Avant-hier à Trébizonde, ville de 50’000 âmes, la population musulmane s’est ruée sur le quartier arménien. Le massacre et le pillage ont duré de 10 heures du matin jusqu’au soir en présence d’une garnison insuffisante et complice. On n’a pu sauvegarder que les Consulats et les établissements catholiques.

J’admire avec quelle naïve ignorance nos journaux parlent de toutes ces choses. Ils voient la main de certaines Puissances, ils célèbrent les intentions du Sultan, etc. En réalité, il y a là l’éternel conflit entre chrétiens et musulmans. Les deux populations ne se sont nullement amalgamées, depuis la conquête des Turcs. Ceux-ci sont les vainqueurs, ils occupent militairement le pays, ils sont campés en Europe et même en Asie Mineure. Leur administration, leurs prétendues institutions européennes ne sont qu’apparence.

Cette semaine dans les maisons turques où se trouvaient des domestiques arméniens, et il y en a partout, leurs camarades musulmans les ont maltraités ou tués. A l’usine à gaz huit ouvriers arméniens catholiques ont été massacrés par leurs compagnons de travail musulmans. Le jour où la crainte de l’Europe ne retiendrait plus le Turc, la population chrétienne risquerait d’être réduite à l’esclavage. C’est ce que ne soupçonnent pas les utopistes qui croient à la régénération de la Turquie, les touristes qui sont bien reçus par le Sultan et les gogos de Paris ou des capitales européennes qui fraient dans les cercles avec d’aimables secrétaires d’Ambassade ottomans habillés à la dernière mode et abonnés de l’Opéra. Lundi dans la journée ces jolis messieurs du Ministère des Affaires étrangères ont écrasé eux-mêmes à coupes de talon un arménien expirant qui après la manifestation avait été jeté dans la cour du Ministère. Imagines-tu nos jeunes gens du Quai d’Orsay piétinant par plaisir un blessé après une émeute ?

(…) L’intérêt de la France est dans le maintien de la Turquie mais il ne faut pas être dupe ; il faut être ami mais ami sans illusions et il faut poursuivre la veille et éternelle politique européenne en Orient, la seule sage et la seule vraie, il faut considérer la Turquie comme une mineure et la maintenir sous la tutelle européenne. De toutes les erreurs de Napoléon III, la moindre n’a pas été de laisser galvauder la situation après la guerre de Crimée et d’admettre la Turquie dans le concert européen.

L’Asie Mineure est véritablement en feu. On massacre presque partout. (…) Notre Consul est enfermé dans sa maison avec 500 réfugiés et voit à travers ses fenêtres la gendarmerie faire cause commune avec des bandes de kurdes sauvages venus du dehors et les musulmans de la ville. On massacre tous les chrétiens sans distinction. Nous avons là des Capucins qui ont échappé jusqu’à présent, j’espère. Le plus terrible est de savoir ce qui se passe et d’être impuissant. (…) Nous savons en dix minutes ce qui se passe au fond de l’Asie et il faut des mois pour y envoyer des secours. En Syrie on signale une grande effervescence et à l’autre extrémité de l’Empire, à Mossoul, on annonce le réveil du fanatisme. Nous sommes donc en présence d’un mouvement général que le Gouvernement est aujourd’hui impuissant à réprimer et dont la plupart des fonctionnaires et des officiers sont complices. Il peut en sortir de grandes catastrophes et de conséquences politiques incalculables. »

Source : Paul Cambon, Correspondance 1870 – 1924, tome I, Grasset, Paris, 1940, pp. 394-397.

Le problème arménien

L’aide apportée par les Arméniens à l’avance russe sert de prétexte à l’élimination des Arméniens de Turquie, qui prend les caractères d’un génocide en 1915.

 » [Le Premier ministre turc] Talaat niait que l’expulsion de la population arménienne fit partie d’un programme prémédité, et assurait même que celle-ci ne serait point inquiétée.

Cependant les détails arrivant de l’intérieur se firent plus précis et plus inquiétants. Le rappel de la flotte alliée des Dardanelles changea la face des choses. Jusqu’alors on pressentait qu’il se passait des choses anormales dans les provinces arméniennes ; mais lorsqu’on apprit d’une façon certaine que les amis traditionnels de l’Arménie, la Grande-Bretagne, la France et la Russie, ne pourraient plus venir en aide à ce peuple malheureux, le masque tomba. Au mois d’avril, je fus subitement obligé de télégraphier en clair à nos consuls ; on appliqua de même une censure très sévère à la correspondance (…). Quoique l’on rendit les voyages extrêmement difficiles, certains Américains, principalement des missionnaires, réussirent à passer ; ils vinrent s’asseoir dans mon bureau et, pendant des heures, me retracèrent, tandis que des larmes coulaient sur leurs joues, toutes les horreurs dont ils avaient été témoins. Quelques-uns m’apportèrent des lettres de consuls américains, confirmant les détails les plus affreux de leurs récits et en ajoutant d’autres qu’on ne saurait publier. »

Mémoires de l’ambassadeur américain H. Morgenthau, cité par Chaliand et Ternon, Le Génocide arménien , Ed. Complexe, 1984.

Justifications ottomanes

« Nos concitoyens, les Arméniens, qui forment un des éléments des races de l’Empire ottoman, ayant adopté, depuis des années, à l’instigation d’étrangers, bien des idées perfides de nature à troubler l’ordre public ; ayant provoqué des conflits sanglants (…). Ayant en outre osé se joindre à l’ennemi de leur existence [la Russie], et aux ennemis actuellement en guerre avec notre empire, notre gouvernement se voit forcé de prendre des mesures extraordinaires et de faire des sacrifices, aussi bien pour le maintien de l’ordre et de la sécurité du pays, que pour le bien-être et la conservation de la communauté arménienne. En conséquence, et comme mesure mise en vigueur pour la durée de la guerre, les Arméniens devront être envoyés à des destinations qui ont été préparées à cet effet dans l’intérieur des vilayets ; et il est rigoureusement enjoint à tous les Ottomans d’obéir de la façon la plus absolue aux ordres ci-après :
1° Tous les Arméniens, à l’exception des malades, seront forcés de partir dans un délai de cinq jours de la date de la présente proclamation, par villages ou quartiers, et sous escorte de la gendarmerie.
2° Bien qu’il leur soit permis d’emporter avec eux, pour leur voyage, s’ils le désirent, les objets transportables leur appartenant, il leur est défendu de vendre leurs propriétés et leurs autres biens, ou de confier ces derniers à d’autres personnes car leur exil n’est que temporaire (…).»

Source : Affiche apposée à Trébizonde au moment des déportations. Cité par CHALIAND Gérard, Le Génocide des Arméniens, Bruxelles, Complexe, 1980, pp.132-134.

TÉMOIGNAGE

« Au mois de juillet 1915, nous vîmes un jour, un long convoi de nos compatriotes arméniens, conduits par les gendarmes. Ils étaient au moins 5 000, pour la plupart des femmes, des vieillards, des enfants (…). Le lendemain notre compagnie reçut l’ordre de traverser la montagne, on nous recommanda de ne pas oublier nos pelles et nos pioches (…). A peine arrivés sur les hauteurs du défilé, nous aperçûmes une foule compacte ; c’étaient les déportés arméniens que nous avions vus la veille, mais cette fois ils étaient entourés par des « brigands » turcs et kurdes (…). Je ne me sens ni la patience, ni la force de vous décrire cette orgie de sang car ce qui se passa sous nos yeux fut horrible.
Partout le carnage, l’épouvantable poursuite, partout du sang (…). Plusieurs jeunes et jolies Arméniennes liées ensemble, que les chefs avaient choisies pour leur harem, regardaient comme nous le carnage, pétrifiées, hallucinées. On nous ordonna d’enterrer immédiatement les corps et de faire disparaître les traces de sang. Nous avons creusé de grandes fosses, mais à peine à un mètre de profondeur, nous mîmes au jour des cadavres de soldats arméniens habillés comme nous. Ces malheureux avaient creusé quelques jours auparavant des fosses pour d’autres victimes et à leur tour avaient été massacrés ».

Source : Le Livre bleu du gouvernement britannique concernant le traitement des Arméniens dans l’Empire ottoman, 1917, réed. Paris, Payot, 1997, pp.524-528.