Connu par les peuples amérindiens avant l’arrivée des Espagnols, le pétrole au Venezuela ne fit l’objet d’une exploitation intensive « moderne » qu’au début du 20ème siècle. Dans les années 1920, le pétrole devint même la base de l’économie du pays, à tel point que  le Venezuela était déjà en 1929 le deuxième producteur de pétrole au monde après les Etats-Unis et le premier exportateur mondial. L’essor spectaculaire de l’industrie pétrolière était donc  en train de transformer profondément la structure de l’économie du Venezuela mais la manne générée par le pétrole  n’était pas sans poser un certain nombre de problèmes de fond analysés par le texte que nous présentons ci-dessous.

Ce texte, intitulé Sembrar el petróleo, a été publié en éditorial du quotidien vénézuelien Ahora dans son numéro du 14 juillet  1936. Son auteur Arturo Uslar Pietri [1906- 2001] est un jeune intellectuel et  écrivain promis à une belle carrière politique.

Dans cette analyse d’une grande lucidité, Arturo Uslar Pietri critique la dépendance économique et financière  croissante de son pays envers les revenus issus de l’exploitation du pétrole qui représentent au milieu des années 30 « près d’un tiers des revenus totaux » du budget national, avec les risques de dépendance que cette situation comporte. Il propose une politique de développement  consistant à tirer profit des « revenus des mines pour les investir entièrement dans l’aide, les facilités et la stimulation de  l’agriculture, de  l’élevage et des  industries nationales », politique que l’auteur définit comme  « un véritable acte d’indépendance ».

Cet article a marqué les esprits et a valu à son auteur une renommée durable, car il est l’un des premiers à exprimer clairement ce qu’on appelle de nos jours en économie « la malédiction des ressources naturelles » ou « malédiction de la rente » ou bien encore « le syndrome hollandais ».

De nos jours, l’économie du  Venezuela, membre fondateur de l’OPEP, demeure basée sur les recettes que procure au pays et à l’Etat la rente pétrolière. Nul n’est prophète en son pays…

 


Semer le pétrole

Lorsqu’on considère avec une certaine attention le panorama économique et financier du Venezuela, l’idée de la grande part d’économie destructrice qui existe dans la production de nos richesses devient angoissante, c’est-à-dire de  celle qui consomme sans se soucier de maintenir ou de reconstituer les quantités existantes de  matières premières  et d’énergie. En d’autres mots, l’économie destructrice est celle qui sacrifie l’avenir au présent et  qui, pour reprendre  les termes du fabuliste, ressemble à  la cigale  et non à la fourmi.
En effet, sur  un budget  de 180 millions de revenus effectifs, les mines représentent  58 millions, soit près d’un tiers des revenus totaux […].   La richesse publique vénézuélienne repose actuellement, pour plus d’un tiers, sur l’utilisation destructrice des gisements du sous-sol , dont la durée de vie est non seulement limitée pour des raisons naturelles, mais dont la productivité dépend entièrement de facteurs et de volontés extérieurs à l’économie nationale. Cette grande proportion de richesses d’origine destructrice augmentera sans aucun doute le jour où les impôts miniers deviendront plus justes et rémunérateurs, jusqu’à s’approcher du rêve suicidaire de certains ingénus qui voient comme idéal du trésor vénézuélien de financer l’ensemble du Budget avec les seuls revenus des mines, ce qui se traduirait plus simplement ainsi : faire du Venezuela un pays improductif et oisif, un immense parasite du pétrole, nageant dans une abondance momentanée et corruptrice et voué à une catastrophe imminente et inévitable. 
 Non seulement la nature destructrice de notre économie atteint ces graves  proportions, mais cela va même plus loin, atteignant une ampleur tragique. La richesse du sol chez nous non seulement n’augmente pas, mais elle tend même à disparaître. Notre production agricole décline en quantité et en qualité à un rythme alarmant. Nos rares  produits  d’exportation ont perdu leur  place sur les marchés internationaux au profit de concurrents plus actifs et plus habiles. Notre bétail dégénère et s’appauvrit à cause des épizooties, des tiques et du manque de croisements adéquats. Les terres  sans engrais deviennent stériles, les cultures se font avec les méthodes  les plus archaïques, d’immenses  forêts sont détruites sans être replantées pour être transformées en bois de chauffage et en charbon de bois. […]
La leçon de ce tableau menaçant est simple : il est urgent de créer solidement au Venezuela une économie reproductive et progressiste. Il est urgent de profiter de la richesse transitoire de l’économie destructrice actuelle pour créer les bases saines, vastes et coordonnées de cette future économie progressiste qui sera notre véritable acte d’indépendance. Il est nécessaire de tirer les plus grands revenus des mines pour les investir entièrement dans l’aide, les facilités et la stimulation de  l’agriculture, de  l’élevage et des  industries nationales. Au lieu que le pétrole soit une malédiction qui nous transforme en un peuple parasite et inutile, qu’il  soit  l’heureuse conjoncture  qui permettra, avec sa richesse soudaine, d’accélérer et de fortifier l’évolution de la production  du peuple vénézuélien dans des conditions exceptionnelles.
La part qui, dans nos budgets actuels, est consacrée à cette véritable promotion et création de richesses est encore faible et ne dépasse pas  le septième du montant total des dépenses. Il faut que ces dépenses destinées à créer et  à garantir le développement initial d’une économie de progrès atteignent au moins le niveau  des revenus miniers.
La seule politique économique sage et salvatrice que nous devons pratiquer est de transformer les revenus miniers en crédit agricole,  stimuler l’agriculture scientifique et moderne, importer des étalons et des pâturages, replanter les forêts,  construire tous les barrages et les canaux nécessaires pour régulariser l’irrigation et le régime imparfait  des  eaux , mécaniser et industrialiser les campagnes, créer des coopératives pour certaines cultures et des petits propriétaires fonciers pour d’autres.
Ce serait là l’action véritable  de  construction nationale, la mise en valeur véritable  de la richesse nationale et tel devrait être l’effort de tous les Vénézuéliens conscients. Si nous devions proposer une devise pour notre politique économique, nous proposerions  la suivante, qui nous semble résumer dramatiquement cette nécessité d’investir les richesses produites par le système destructeur de la mine, dans la création de richesses agricoles, reproductrives et progressistes : semer du pétrole.

Arturo Uslar Pietri, Diario Ahora, Caracas, 14 juillet 1936

Traduction proposée par Gilles Legroux.


Sembrar el petróleo

Cuando se considera con algún detenimiento el panorama económico y financiero de Venezuela se hace angustiosa la noción de la gran parte de economía destructiva que hay en la producción de nuestra riqueza, es decir, de aquella que consume sin preocuparse de mantener ni de reconstituir las cantidades existentes de materia y energía. En otras palabras la economía destructiva es aquella que sacrifica el futuro al presente, la que llevando las cosas a los términos del fabulista se asemeja a la cigarra y no a la hormiga.
En efecto, en un presupuesto de efectivos ingresos rentísticos de 180 millones, las minas figuran con 58 millones, o sea casi la tercera parte del ingreso total, sin numerosas formas hacer estimación de otras numerosas formas indirectas e importantes de contribución que pueden imputarse igualmente a las minas. La riqueza pública venezolana reposa en la actualidad, en más de un tercio, sobre el aprovechamiento destructor de los yacimientos del subsuelo, cuya vida no es solamente limitada por razones naturales, sino cuya productividad depende por entero de factores y voluntades ajenos a la economía nacional. Esta gran proporción de riqueza de origen destructivo crecerá sin duda alguna el día en que los impuestos mineros se hagan más justos y remunerativos, hasta acercarse al sueño
suicida de algunos ingenuos que ven como el ideal de la hacienda venezolana llegar a pagar la totalidad del Presupuesto con la sola renta de minas, lo que habría de traducir más simplemente así: llegar a hacer de Venezuela un país improductivo y ocioso, un inmenso parásito del petróleo, nadando en una abundancia momentánea y corruptora y abocado a una catástrofe inminente e inevitable.

Pero no sólo llega a esta grave proporción el carácter destructivo de nuestra economía, sino que va aún más lejos alcanzando magnitud trágica. La riqueza del suelo entre nosotros no sólo no aumenta, sino tiende a desaparecer. Nuestra producción agrícola decae en cantidad y calidad de modo alarmante. Nuestros escasos frutos de exportación se han visto arrebatar el sitio en los mercados internacionales por competidores más activos y hábiles. Nuestra ganadería degenera y empobrece con las epizootias, la garrapata y la falta de cruce adecuado. Se esterilizan las tierras sin abonos, se cultiva con los métodos más anticuados, se destruyen bosques enormes sin replantarlos para ser convertidos en leña y carbón
vegetal. De un libro recién publicado tomamos este dato ejemplar: «En la región del Cuyuní trabajaban más o menos tres mil hombres que tumbaban por término medio nueve mil árboles por día, que totalizaban en el mes 270 mil, y en los siete meses, inclusive los Nortes, un millón ochocientos noventa mil árboles. Multiplicando esta última suma por el número de años que se trabajó el balatá, se obtendrá una cantidad exorbitante de árboles derribados y se formará una idea de lo lejos que está el purguo». Estas frases son el brutal epitafio del balatá, que, bajo otros procedimientos, hubiera podido ser una de las mayores riquezas venezolanas.
La lección de este cuadro amenazador es simple : urge crear sólidamente en Venezuela una economía reproductiva y progresiva. Urge aprovechar la riqueza transitoria de la actual economía destructiva para crear las bases sanas y amplias y coordinadas de esa futura conomía progresiva que será nuestra verdadera acta de independencia. Es menester sacar la mayor renta de las minas para invertirla totalmente en ayudas, facilidades y estímulos a la agricultura, la cría y las industrias nacionales. Que en lugar de ser el petróleo una maldición que haya de convertirnos en un pueblo parásito e inútil, sea la afortunada coyuntura que permita con su súbita riqueza acelerar y fortificar la evolución productora
del pueblo venezolano en condiciones excepcionales.
La parte que en nuestros presupuestos actuales se dedica a este verdadero fomento y creación de riquezas es todavía pequeña y acaso no pase de la séptima parte del monto total de los gastos. Es necesario que estos egresos destinados a crear y garantizar el desarrollo inicial de una economía progresiva alcance por lo menos hasta concurrencia de la renta minera.
La única política económica sabia y salvadora que debemos practicar, es la de transformar la renta minera en crédito agrícola, estimular la agricultura científica y moderna, importar sementales y pastos, repoblar los bosques, construir todas las represas y canalizaciones necesarias para regularizar la irrigación y el defectuoso régimen de las aguas, mecanizar e industrializar el campo, crear cooperativas para ciertos cultivos y pequeños propietarios para otros.
Esa sería la verdadera acción de construcción nacional, el verdadero aprovechamiento de la riqueza patria y tal debe ser el empeño de todos los venezolanos conscientes. Si hubiéramos de proponer una divisa para nuestra política económica lanzaríamos la siguiente, que nos parece resumir dramáticamente esa necesidad de invertir la riqueza producida por el sistema destructivo de la mina, en crear riqueza agrícola, reproductiva y progresiva : sembrar el petróleo.

Arturo Uslar Pietri, Diario Ahora, Caracas,  14 de Julio de 1936

 

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