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TEXTES sur les Croisades

Cadre turco-arabe à l’arrivée des croisés en Orient

En 1071, on constate une défaite byzantine qui assure aux Turcs d’Alp Arslan la possession de l’Arménie et de l’Asie Mineure. Au milieu du XIe siècle, l’Anatolie, la Cilicie, l’Arménie et la Syrie septentrionale sont reconquises par l’Empire byzantin. A la même époque, le monde arabe est divisé entre le khalifat fâtimide du Caire, shiite ; et le khalifat abasside de Bagad, sunnite.

Dès 1038, on constate l’apparition dans l’échiquier de la puissance seljoukide turco-mongole à Bagdad. En 1055, celle-ci prend même la place du khalife. Dès 1060, la dynastie abasside est sur le trône mais le sultan régnant est turc. L’Iran et l’Irak sont unifiés sous un seul empire dominé par les Turcs. La conquête de l’ouest peut donc commencer dès 1050… harcèlement des terres byzantines ; dès 1060, on passe aux conquêtes et aux occupations. 1071 défaite byzantine de Malazgerd, désastre et début de la fin pour l’Empire de Byzance. En 1080, les Turcs prennent possession de l’Asie Mineure jusqu’à la mer Egée, Nicée 1078, Smyrne 1081.

Dès 1069-1077, des vassaux arméniens plus ou moins indépendants s’installent aux alentours d’Edesse-Antioche. Ces principautés chrétiennes vont être reprises par les Turcs vers 1085 mais les populations sont les mêmes, chrétiennes. Ces communautés et le souvenir d’une régence arménienne dans ces régions vont en quelques sortes, « préparer » le terrain à la première croisade.

Dès 1085, l’Orient musulman est divisé entre deux princes. L’Anatolie, l’Asie Mineure, de Nicée à Antioche sous la main de Sulaiman ibn Qutulmish. La Syrie, Palestine, d’Alep à Jérusalem sous la tutelle de Tutush, frère du Sultan.

Donc les conflits d’intérêts ne manquent pas de surgir entre les différents puissants. A la mort de Sulaiman, on assiste à une période de crise et de morcellement politique. L’empire est en état de désunion sévère et faiblesse. D’autant plus que cette guerre a définitivement refroidi les relations entre les deux branches turques. Peu d’aide viendra de l’Est lorsque la croisade envahira l’Asie Mineure. Les forces turques sont paralysées, les Arabes voient la faiblesse des turcomans d’un bon œil…

En 1096, la séparation est consommée. L’ancien empire est séparé en cinq sultanats rivaux sous une suzeraineté purement nominale. A la veille de la croisade, l’épée de l’Islam est brisée par les divisions indépendantistes sans pouvoir fort. Lorsque la croisade débarque, les sultanats sont en pleine guerre civile.

(résumé de Christophe Rime)

Appel aux religieux* lancé par le pape Urbain II* à Clermont*,

par Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, 1100-1127.

« Ô fils de Dieu ! Après avoir promis à Dieu de maintenir la paix dans votre pays et d’aider fidèlement l’Église à conserver ses droits, et en tenant cette promesse plus vigoureusement que d’ordinaire, vous qui venez de profiter de la correction que Dieu vous envoie, vous allez pouvoir recevoir votre récompense en appliquant votre vaillance à une autre tâche. C’est une affaire qui concerne Dieu et qui vous regarde vous-mêmes, et qui s’est révélée tout récemment (1). Il importe que, sans tarder, vous vous portiez au secours de vos frères qui habitent les pays d’Orient et qui déjà bien souvent ont réclamé votre aide.

En effet, comme la plupart d’entre vous le savent déjà, un peuple venu de Perse, les Turcs, a envahi leur pays. Ils se sont avancés jusqu’à la mer Méditerranée et plus précisément jusqu’à ce qu’on appelle le Bras Saint-Georges (2). Dans le pays de Romanie (3), ils s’étendent continuellement au détriment des terres des chrétiens, après avoir vaincu ceux-ci à sept reprises en leur faisant la guerre. Beaucoup sont tombés sous leurs coups ; beaucoup ont été réduits en esclavage. Ces Turcs détruisent les églises ; ils saccagent le royaume de Dieu.
Si vous demeuriez encore quelque temps sans rien faire, les fidèles de Dieu seraient encore plus largement victimes de cette invasion. Aussi je vous exhorte et je vous supplie – et ce n’est pas moi qui vous y exhorte, c’est le Seigneur lui-même – vous, les hérauts du Christ (4), à persuader à tous, à quelque classe de la société qu’ils appartiennent, chevaliers ou piétons, riches ou pauvres, par vos fréquentes prédications, de se rendre à temps au secours des chrétiens et de repousser ce peuple néfaste loin de nos territoires. Je le dis à ceux qui sont ici, je le mande à ceux qui sont absents : le Christ l’ordonne.

À tous ceux qui y partiront et qui mourront en route, que ce soit sur terre ou sur mer, ou qui perdront la vie en combattant les païens, la rémission de leurs péchés sera accordée. Et je l’accorde à ceux qui participeront à ce voyage, en vertu de l’autorité que je tiens de Dieu.
Quelle honte, si un peuple aussi méprisé, aussi dégradé, esclave des démons, l’emportait sur la nation qui s’adonne au culte de Dieu et qui s’honore du nom de chrétienne ! Quels reproches le Seigneur Lui-même vous adresserait si vous ne trouviez pas d’hommes qui soient dignes, comme vous, du nom de chrétiens !

Qu’ils aillent donc au combat contre les Infidèles – un combat qui vaut d’être engagé et qui mérite de s’achever en victoire –, ceux-là qui jusqu’ici s’adonnaient à des guerres privées et abusives, au grand dam des fidèles ! Qu’ils soient désormais des chevaliers du Christ, ceux-là qui n’étaient que des brigands ! Qu’ils luttent maintenant, à bon droit, contre les barbares, ceux-là qui se battaient contre leurs frères et leurs parents ! Ce sont les récompenses éternelles qu’ils vont gagner, ceux qui se faisaient mercenaires pour quelques misérables sous. Ils travailleront pour un double honneur, ceux-là qui se fatiguaient au détriment de leur corps et de leur âme. Ils étaient ici tristes et pauvres ; ils seront là-bas joyeux et riches. Ici, ils étaient les ennemis du Seigneur ; là-bas, ils seront ses amis !  »

Précisions utiles :
1. Possible allusion à la venue d’une ambassade byzantine au concile de Plaisance (mars 1095) ;
2. Le Bosphore ;
3. Empire byzantin, héritier de l’Empire romain ;
4. Urbain II s’adresse à des évêques et abbés.

Notice pour aider à la compréhension du document : le 27 novembre 1095, à l’issue du concile de *Clermont (France), le pape *Urbain II s’adresse à 310 évêques et abbés afin que ceux-ci incitent les chrétiens d’Occident à se porter au secours des chrétiens orientaux. Cet appel a été retranscrit, plusieurs années après, par *Foucher (ou Foulcher) de Chartres, sans doute témoin du sermon. Celui-ci prétend donc que ce sont les paroles prononcées par le pape Urbain II (pape de 1088 à 1099) à Clermont. Ayant vécu d’environ 1058 à probablement 1127, Foucher de Chartres était un religieux intelligent et observateur, chapelain de Baudouin de Boulogne (futur roi de Jérusalem à partir de 1100). Il participa à la première Croisade (il est du moins présent en Terre sainte en 1096) sans prendre part à la prise de Jérusalem en 1099. Il rejoint Jérusalem en 1100, quelques mois après la prise de la ville par les croisés. De cette date à 1127 (date probable de sa mort), il rédige une chronique de la première Croisade (*Historia Hierosolymitana) pour inciter les chevaliers occidentaux à s’engager. La croisade est conçue comme un pèlerinage pénitentiel pour racheter les chrétiens désunis, mais aussi comme un moyen de détourner la violence des chevaliers vers une lutte utile contre les « païens ». Sous la pression du succès et à la demande de ses proches, la chronique est rédigée en trois périodes séparées de plusieurs années.
Texte originel en latin médiéval (dont il existe d’ailleurs plusieurs versions).

Cité dans un dossier fort complet de la BNF avec apports iconographiques sur : http://classes.bnf.fr/idrisi/pedago/croisades/urbain.htm


L’appel d’Urbain II, novembre 1095

Le 14 novembre 1095, Eudes de Chatillon, devenu le pape Urbain II en 1088, arrive escorté d’une nombreuse suite en la ville de Clermont pour tenir concile. La cité des Arvernes, grande ville de pèlerinage comptait à l’époque pas moins de cinquante-quatre églises. Disciple de Grégoire VII, ancien moine érudit de la puissante abbaye de Cluny, Urbain II oeuvre depuis sept ans à asseoir la réforme grégorienne. Il souhaite restaurer l’autorité de l’Eglise contre les empiètements et les abus de la féodalité. Ce concile qui va se dérouler en la présence de nombreux prélats (dont Adhémar, évêque du Puy, qui sera bientôt désigné comme chef spirituel de la Croisade), devait être officiellement consacré à des questions liturgiques et disciplinaires. A Clermont, Urbain II va prononcer l’excommunication du roi de France Philippe Ier, coupable de bigamie après avoir enlevé Bertrade de Montfort, l’épouse du son rival le compte d’Anjou.

Le Pape avait gardé un silence absolu sur son appel à la croisade, l’effet n’en est que plus retentissant. Le 27 novembre, les affaires de l’Eglise réglées, Urbain II se dirige hors de la ville et harangue la foule dans une langue romane simplifiée. Quatre chroniqueurs, dont Foucher de Chartres auraient été présents à Clermont. En dépit de versions divergentes sur quelques points, les chroniqueurs évoquent tous l’appel pour aider les chrétiens orientaux, les indulgences accordées aux dévots s’engageant pour libérer Jérusalem et la protection ecclésiastique accordée aux familles et propriétés de tous les pèlerins. Le pape conseille à tous ces chevaliers turbulents dont il a tant de mal à juguler les débordements, de tourner leur violence vers une juste cause : la lutte contre les infidèles. Il lance alors cette fameuse exclamation « Dieu le veut ! », un véritable slogan fédérateur qui, répété dans toutes les langues au fil des décennies fera bientôt avec l’étendard et la croix, le tour de la chrétienté. Dans les mois qui suivent ce premier appel, Urbain II prépare la Croisade, multiplie les sermons à travers la France, pendant que les prédicateurs reprennent et enjolivent ses propos. Orderic Vital, dans son Histoire ecclésiastique décrit la ferveur suscitée par cet appel : « Un admirable désir d’aller à Jérusalem, ou d’aider ceux qui partaient animait également les riches et les pauvres, les hommes et les femmes, les moines et les clercs, les citadins et les paysans. Les maris se disposaient à laisser leurs femmes aimées, tandis que gémissant et laissant leurs enfants avec toutes leurs richesses, celles-ci désiraient ardemment suivre leurs époux. Ces masses innombrables d’hommes se trouvèrent complètement changées d’une manière étonnante et même inconcevable ». En quelques mois, l’appel d’Urbain II suscite une grande ferveur à travers toute la chrétienté.

Le thème de la guerre sainte contre les musulmans n’est pas une nouveauté. Les guerres menées en Espagne contre les Maures engagent une partie de la France méridionale. Les Byzantins, chrétiens d’Orient en lutte contre les Turcs avaient déjà demandé de l’aide au pape Grégoire VII, prédécesseur d’Urbain II. Dès 1090, en dépit d’intrigues et de revers d’alliance, Alexis Comnène, basileus de Constantinople et chef de l’empire byzantin avait alerté Urbain II et réclamé des mercenaires pour venir à son secours. En réponse à son appel, il avait déjà reçu 500 cavaliers flamands envoyés par Robert de Flandres.

Mais au-delà de ces considérations de politique extérieure, Urbain II fermement décidé à imposer la discipline grégorienne à la chrétienté, espère se débarrasser des turbulents seigneurs féodaux qui trouveraient en Terre Sainte, un exutoire à leur soif de conquête et de pouvoir. La France compte alors de nombreux jeunes chevaliers désargentés qui se tournaient vers le brigandage et les rapines pour survivre.
Le succès de l’appel d’Urbain II est tel que le pape n’arriva pas à stopper la ferveur mystique qui entraîne une foule de pèlerins non combattants et démunis, sur la route de Jérusalem. Cette croisade « de pauvres gens » s’engage sur le chemin de Jérusalem plusieurs mois avant le départ officiel des armées de chevaliers, fixé au 15 août 1096.

Robert le Moine, présent au concile de Clermont, composa avant 1107 une Histoire des Croisades largement inspirée du récit de l’Anonyme. Voici sa retranscription de l’appel à la croisade d’Urbain II :

Début de l’appel à la croisade d’Urbain II

« Hommes français, hommes d’au-delà des montagnes, nations, ainsi qu’on le voit briller dans vos oeuvres, choisies et chéries de Dieu, et séparées des autres peuples de l’univers, tant par la situation de votre territoire que par la foi catholique et l’honneur que vous rendez à la sainte Eglise, c’est à vous que nous adressons nos paroles, c’est vers vous que se dirigent nos exhortations. Nous voulons vous faire connaître quelle cause douloureuse nous a amenés dans vos pays, comment nous y avons été attirés par vos besoins et ceux de tous les fidèles. Des confins de Jérusalem et de la ville de Constantinople nous sont parvenus de tristes récits ; souvent déjà nos oreilles en avaient été frappées, des peuples de royaume des Persans, nation maudite, nation entièrement étrangère à Dieu, race qui n’a point confié son esprit au Seigneur, a envahi en ces contrées les terres des chrétiens, les a dévastées par le fer, le pillage, l’incendie, a emmené une partie d’entre eux captifs dans son pays, en a mis d’autres misérablement à mort, a renversé de fond en comble les églises de Dieu, ou les a fait servir aux cérémonies de son culte, ces hommes renversent les autels après les avoir souillés de leurs impuretés ; ils circoncisent les chrétiens, et font couler le sang des circoncis ou sur les autels, ou dans les vases baptismaux, ceux qu’ils veulent faire périr d’une mort honteuse, ils leur percent le nombril, en font sortir l’extrémité des intestins, la lient à un pieu, puis à coups de fouet, les obligent de courir autour jusqu’à ce que, leurs entrailles sortant de leurs corps, ils tombent à terre, privés de vie. D’autres attachés à un poteau, sont percés de flèches, à quelques autres, ils font tendre le cou et, se jetant sur eux, le glaive à la main, s’exercent à le trancher d’un seul coup. Que dirai-je de l’abominable pollution des femmes ? Il serait plus fâcheux d’en parler que de s’en taire. Ils ont démembré l’empire grec, et en ont soumis à leur domination un espace qu’on ne pourrait traverser en deux mois de voyage. A qui donc appartient-il de les punir et de leur arracher ce qu’ils ont envahi, si ce n’est à vous, à qui le Seigneur a accordé par-dessus toutes les autres nations l’insigne gloire des armes, la grandeur de l’âme, l’agilité du corps et la force d’abaisser la tête de ceux qui vous résistent ?

Que vos coeurs s’émeuvent et que vos âmes s’excitent au courage par les faits de vos ancêtres, la vertu et la grandeur du roi Charlemagne et de son fils Louis, et de vos autres rois, qui ont détruit la domination des Turcs et étendu dans leur pays l’empire de la sainte Eglise. Soyez touchés surtout en faveur du Saint Sépulchre de Jésus-Christ, notre sauveur, possédé par des peuples immondes, et des saints lieux qu’ils déshonorent et souillent avec irrévérence de leurs impuretés. O très courageux chevaliers, postérité sortie de pères invincibles, ne dégénérez point, mais rappelez-vous les vertus de vos ancêtre ; que si vous vous sentez retenus par le cher amour de vos enfants, de vos parents, de vos femmes, remettez-vous en mémoire ce que dit le Seigneur dans son Evangile : « Qui aime son père et sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi. Quiconque abandonnera pour mon nom sa maison, ou ses frères, ou ses soeurs, ou son père, ou sa mère, sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, en recevra le centuple, et aura pour héritage la vie éternelle ». Ne vous laissez retenir par aucun souci pour vos propriétés et les affaires de votre famille, car cette terre que vous habitez, renfermée entre les eaux de la mer et les hauteurs des montagnes, tient à l’étroit votre nombreuse population, elle n’abonde pas en richesses, et fournit à peine à la nourriture de ceux qui la cultivent ; de là vient que vous vous déchirez et dévorez à l’envie, que vous élevez des guerres, et que plusieurs périssent par de mutuelles blessures. Eteignez donc entre vous toute haine, que les querelles se taisent, que les guerres s’apaisent, et que toute l’aigreur de vos dissensions s’assoupisse. Prenez la route du Saint Sépulchre, arrachez ce pays des mains de ces peuples abominables, et soumettez-le à votre puissance.
C’est de vous surtout qu’elle (Jérusalem) attend de l’aide, parce qu’ainsi que nous vous l’avons dit, Dieu vous a accordé, par-dessus toutes les nations, l’insigne gloire des armes. Prenez donc cette route, en rémission de vos péchés, et partez assurés de la gloire impérissable qui vous attend dans le royaume des cieux.
Le pape a prononcé ce discours plein d’urbanité et plusieurs autres du même genre, unit en un même sentiment tous ceux qui se trouvaient présents, tellement qu’ils s’écrièrent tous : Dieu le veut ! Dieu le veut ! »

Texte publié dans Duc de Castries, La conquête de la Terre sainte par les croisés, Paris, Albin Michel, 1973.

Traité damasquin sur le jihad – l’uléma As-Sulamî appelle au jihad – 1105

« Au nom d’Allâh, Clément et Miséricordieux. (…) Ces propos, « la guerre sainte appartient désormais aux Musulmans », sont une preuve évidente que le jihad incombe à tous les musulmans, et s’il incombe à tous, il dure jusqu’au Jour de la Résurrection. (…) Une partie [des infidèles] assaillit à l’improviste l’île de la Sicile ; (…) de cette manière [les infidèles] s’emparèrent aussi d’une ville après l’autre en Espagne. Lorsque des informations se confirmant l’une l’autre leur parvinrent sur la situation perturbée de ce pays [la Syrie] dont les souverains se détestaient et se combattaient, ils résolurent de l’envahir. Et Jérusalem était le comble de leurs vœux. Examinant le pays d’as-Sâm [la Syrie], ils constataient que les Etats y étaient aux prises l’un avec l’autre, leurs vues divergeaient, leurs rapports reposaient sur des désirs latents de vengeance. Leur avidité s’en trouvait renforcée, les encourageant à s’appliquer [à l’attaque]. En fait, ils mènent encore avec zèle le jihad contre les Musulmans ; ceux-ci en revanche font preuve de manque d’énergie et d’esprit d’union dans les guerres, chacun essayant de laisser cette tâche aux autres. Ainsi [les Francs] parvinrent-ils à conquérir des territoires beaucoup plus grands qu’ils n’en avaient eu l’intention, exterminant et avilissant leurs habitants. (…) Aussi espèrent-ils maintenant avec certitude se rendre maîtres de tout le pays et en faire prisonniers les habitants. Plût à Dieu que, dans sa bonté, il les frustre dans leurs espérances en rétablissant l’unité de la Communauté. Il est proche et exauce les vœux. (…) Il s’avère donc qu’en cas de nécessité la guerre sainte devient un devoir d’obligation personnelle, comme à l’heure actuelle où ces troupes-ci fondent à l’improviste sur le territoire musulman. (…) Chaque fois qu’une razzia a été effectuée, tous les Musulmans, libres responsables de leurs actes et capables de porter les armes, sont tenus de se diriger [contre l’ennemi] jusqu’à ce que se dresse une force suffisante pour leur faire la guerre ; cette guerre ayant pour but d’exalter la Parole d’Allâh, de faire triompher sa religion sur ses ennemis, les polythéistes, de gagner la récompense céleste qu’Allâh et son Apôtre promirent à ceux qui combattraient pour la cause de Dieu, et de s’emparer des biens [des infidèles] de leurs femmes et de leurs demeures. (…) Ne sont soustraits à cette obligation que ceux qui ont des motifs légaux d’exemption, à savoir, ceux qui en sont gravement empêchés. (…) Tout musulman n’ayant pas ces excuses [maladie, cécité, faiblesse et vieillesse], qu’il soit riche ou pauvre et [même] fils de parents [vivants] ou débiteur, doit s’engager contre eux et se précipiter pour empêcher les conséquences dangereuses de la mollesse et de la lenteur, qui sont à craindre. D’autant plus que l’ennemi est peu nombreux et que ses renforts arrivent de grande distance, tandis que les souverains des pays [musulmans] environnants [peuvent] s’entraider et faire front commun contre lui.

Appliquez-vous à remplir le précepte de la guerre sainte ! Prêtez-vous assistance les uns aux autres afin de protéger votre religion et vos frère ! Saisissez cette occasion d’effectuer chez l’Infidèle cette incursion qui n’exige pas un effort trop grand et qu’Allâh vous a préparée ! C’est un paradis que Dieu fait approcher très près de vous, un bien de ce monde à posséder vite, une gloire qui durera pour de longues années. Gardez-vous de ne pas manquer cette occasion, de peur qu’Allâh dans la vie future ne vous condamne au pire, aux flammes de l’Enfer. Evertuez-vous donc dans cette guerre sainte : il se peut que vous soyez ceux qui sont destinés à obtenir le mérite de cette conquête immense, ceux qui furent choisis pour ce noble lieu ».

As-Sulamî, Incitation à la guerre sainte, cité dans Jean Flori, Guerre sainte, jihad, croisade. Violence et religion dans le christianisme et l’islam, Seuil, Paris, 2002, pp.324-327.

La région de Damas en 1185

« Les chrétiens font payer, sur leur territoire, aux musulmans une taxe, qui est appliquée en toute bonne foi. Les marchands chrétiens, à leur tour, paient en territoire musulman sur leurs marchandises ; l’entente est entre eux parfaite et l’équité est observée en toute circonstance. Les gens de guerre sont occupés à leur guerre, le peuple demeure en paix, et les biens de ce monde vont à celui qui est vainqueur. Telle est la conduite des gens de ce pays dans leur guerre. Il en va de même dans la lutte intestine survenue entre les émirs des musulmans et leurs rois ; elle n’atteint ni les peuples, ni les marchands ; la sécurité ne leur fait défaut dans aucune circonstance, paix ou guerre. »

Ibn Djubayr, Voyages. Cité et annoté par M. Balard, A. Demurger, P. Guichard dans Pays d’Islam et monde latin Xe-XIIIe siècles. Hachette, Paris, 2000.

Le départ pour la croisade de Joinville, ami de Saint Louis (1248)

texte partiellement modernisé

« Au mois d’aoust entrâmes en nos nefs à la Roche de Marseille. A celle journée fist l’on ouvrir la porte de la nef, et mist l’on touz nos chevaus ens que nous devions mener outre mer ; et puis reclost l’on la porte et l’enboucha l’on bien, aussi comme quant l’on naye un tonnel, pour ce que, quant la nefs est en la grant mer, toute la porte est en l’yaue. Quant H cheval furent ens, nostre maistres notonniers escria à ses notonniers, et leur dist: «Est arée vostre besoigne?» Et il respondirent: «Oil, sire ; vieingnent avant li clerc et li provere.» Maintenant que il furent venu, il leur escria : «Chantez, de par Dieu ! » Et tuit s’escrièrent à une voix : «Veni Creator Spiritus.» Et il escria à ses notonniers: «Faites voile, de par Dieu ! » Et si il firent. Et en brief tens li venz se feri ou voile, et nous ot tolu la veue de la terre, que nous ne veismes que ciel et yaue ; et chascun jour nous esloigna li venz des païs où nous avions esté né. Et ces chose vous monstre je que cil est bien fol hardis, qui se ose mettre en tel péril atout autrui chatel ou en pechié mortel ; car l’on se dort le soir là où on ne sait se l’on se trouvera ou font de la mer le matin.

En la mer nous avint une fière merveille: que nous trouvâmes une montaigne toute ronde, qui estoit devant Barbarie. Nous la trouvâmes entour l’eure de vespres, et najames tout le soir, et cuidames bien avoir fait plus de cinquante lieues ; et l’endemain nous nous trouvâmes devant icelle meisme montaigne ; et ainsi nous avint par deus foiz ou par trois. Quant li marinier virent ce, il furent tuit esbahi, et nous distrent que nos nefs estoient en grant péril ; car nous estions devant la terre aus Sarrazins de Barbarie. Lors nous dist un preudom prestres, que on apeloit doyen de Malrut, que nous feissions trois processions par trois samedis ; car il n’ot onques persecucion en paroisse, ne par défaut d’yaue, ne de trop pluie, ne d’autre persecucion, que aussi tost comme il avoit fait trois processions par trois samedis, que Dieus et sa Mère ne le délivrassent. Samedis estoit ; nous feimes la première procession entour les deus maz de la nef : je meismes m’i fiz porter par les braz, pour ce que je estoie grief malades. Onques puis nous ne veismes la montaigne, et venimes en Cypre le tiers samedi. »

extrait de Jean de Joinville, Vie de Saint Louis

Dossier sur les Croisades – Extraits de sources

Sources :

a. Ibn al-Athir, Ibn al-Qalanissi, Oussama Ibn Mounqidh, publiés dans Amin Maalouf, Les croisades vues par les Arabes, J’ai lu, 1983.
b. Foucher de Chartres, Histoire de la Croisade, Cosmopole, Paris, 2001
c. Sources diverses tirées de René Grousset, Histoire des croisades, vol. I, Paris 1991.

Première Croisade

a.1
« Depuis, les Byzantins se méfient des Franj, mais les armées impériales, constamment à court de soldats expérimentés, sont tenues de recruter des mercenaires. Pas uniquement des Franj, d’ailleurs : les guerriers turcs sont nombreux sous les drapeaux de l’empire chrétien. Précisément, c’est grâce à des congénères engagés dans l’armée byzantine que Kilij Arslan apprend, en juillet 1096, que des milliers de Franj s’approchent de Constantinople. Le tableau que lui brossent ses informateurs le laissent perplexe. Ces Occidentaux ressemblent fort peu aux mercenaires qu’on a l’habitude de voir. Il y a bien parmi eux quelques centaines de chevaliers et un nombre important de fantassins armés, mais aussi des milliers de femmes, d’enfants, de vieillards en guenilles : on dirait une peuplade chassée de ses terres par un envahisseur. On raconte aussi qu’ils portent tous, cousues sur le dos, des bandes de tissu en forme de croix. »
(pp. 17-18)

a.2
« Le 21 octobre 1096, à l’aube, les Occidentaux quittent donc leur camp. Kilij Arslan n’est pas loin. Il a passé la nuit dans les collines proches de Civitot. Ses hommes sont en place, bien dissimulés. Lui-même, d’où il est, peut apercevoir au loin la colonne des Franj qui soulève un nuage de poussière. Quelques centaines de chevaliers, la plupart sans armure, avancent en tête, suivis d’une foule de fantassins en désordre. Ils marchent depuis moins d’une heure quand le sultan entend leur clameur qui s’approche. Le soleil qui se lève derrière lui les frappe en plein visage. Retenant son souffle, il fait signe à ses émirs de se tenir prêts. L’instant fatidique arrive. Un geste à peine perceptible, quelques ordres chuchotés ça et là, et voici les archers qui bandent lentement leurs arcs. Brusquement, mille flèches jaillissent en un seul et long sifflement. La plupart des chevaliers s’écroulent dès les premières minutes. Puis les fantassins sont décimés à leur tour.
Quand le corps à corps s’engage, les Franj sont déjà en déroute. Ceux qui étaient à l’arrière sont revenus en courant vers le camp où les non-combattants sont à peine réveillés. (…) L’arrivée des fugitifs avec les Turcs à leurs trousses jette l’effroi. Les Franj fuient dans toutes les directions. (…) Les femmes les plus jeunes ont été enlevées par les cavaliers du sultan pour être distribuées aux émirs ou vendues sur les marchés d’esclaves. Quelques jeunes garçons connaissent le même sort. Les autres Franj, près de vingt mille sans doute, sont exterminés. »
(pp. 21-22)

a.3
« Mais, le jour de cette bataille de Dorylée, le sultan, installé avec son état-major sur un promontoire, constate avec inquiétude que les vieilles méthodes turques n’ont plus leur efficacité habituelle. Les Franj n’ont, il est vrai, aucune agilité et ils ne semblent pas pressés de riposter aux attaques répétées. Mais ils maîtrisent parfaitement l’art de la défensive. La force principale de leur armée réside dans ces épaisses armures dont les chevaliers couvrent tout leur corps, et même parfois celui de leur monture. Si leur avancée est lente, pesante, les hommes sont magnifiquement protégés contre les flèches. Après plusieurs heures de combats, ce jour-là, les archers turcs ont certes fait de nombreuses victimes, surtout parmi les fantassins, mais le gros de l’armée franque reste intact. Faut-il engager le corps à corps ? Cela semble hasardeux : au cours des nombreuses escarmouches qui se sont produites autour du champ de bataille, les cavaliers des steppes n’ont nullement fait le poids face à ces véritables forteresses humaines. Faut-il prolonger indéfiniment la phase de harcèlement ? Maintenant que l’effet de surprise est passé, l’initiative pourrait bien venir du camp adverse.
Certains émirs conseillent déjà d’opérer un repli lorsque apparaît au loin un nuage de poussière. C’est une nouvelle armée franque qui s’approche, aussi nombreuse que la première. Ceux contre lesquels on se bat depuis le matin ne sont que l’avant-garde. Le sultan n’a pas le choix. Il doit ordonner la retraite. (…) Profitant du seul atout qui leur reste, la vitesse, de nombreux cavaliers parviennent à s’éloigner à leur tour sans que les vainqueurs puissent les poursuivre. Mais la plupart des soldats demeurent sur place, encerclés de toutes parts. (…) Les Franj taillèrent en pièces l’armée turque. Ils tuèrent, pillèrent et prirent beaucoup de prisonniers qu’ils vendirent comme esclaves.
(…) Seule la nature semble encore résister à l’envahisseur. L’aridité des sols, l’exiguïté des sentiers de montagne et la chaleur de l’été sur des routes sans ombre retardent quelque peu la progression des Franj. Il leur faudra, après Dorylée, cent jours pour traverser l’Anatolie, alors qu’un mois aurait dû suffire. Entre-temps, les nouvelles de la débâcle turque ont fait le tour de l’Orient. « Quand fut connue cette affaire honteuse pour l’islam, ce fut une véritable panique », note le chroniqueur de Damas, « la frayeur et l’anxiété prirent d’énormes proportions ». »
(pp. 30-31)

c.1
« Les Turcs, les Arabes et tous les peuples barbares s’enfuirent à travers les défilés des montagnes et les plaines. Ils s’enfuirent avec une vitesse extraordinaire jusqu’à leurs tentes, mais ils ne purent y demeurer longtemps. Ils reprirent leur fuite et nous les poursuivîmes tout un jour, et nous prîmes un butin considérable, de l’or, de l’argent, des chevaux, des ânes, des chameaux, des brebis, des boeufs et beaucoup d’autres choses ».
(Tiré de l’Histoire anonyme, p. 34)

c.2
« (…) en plein mois de juillet, dans un pays où il n’y a, en fait d’eau, que des marécages et des étangs salés. Nous poursuivions les Turcs à travers les déserts et une terre dépourvue d’eau et inhabitable d’où nous eûmes du mal à sortir vivants. La faim et la soif nous pressaient de toutes parts, et nous n’avions presque rien à manger sauf les épines que nous arrachions et frottions dans nos mains. Là mourut la plus grande partie de nos chevaux. Par pénurie de montures nous nous servions de boeufs en guise de destriers et dans cette extrême nécessité, des chèvres, des moutons, des chiens étaient employés à porter nos bagages. »
(Tiré de l’Histoire anonyme, p. 36)

c.3
« La cour de Constantinople pouvait croire Antioche et la croisade perdues car « Qui trovoit un chien mort ou un chat, il le menjoient à granz délices… Là poist l’en veoir les chevaliers et les sergenz qui avoient esté si fort et si dur et si preu en totes besoignes, or estoient si febles et si ateint qu’il s’en aloient par les rues, les testes abessiées et demandant du pain. »  »
(Tiré de Guillaume de Tyr, p. 101)

a.4
« La puissante armée musulmane s’est ainsi désintégrée, « sans avoir donné un coup d’épée ou de lance, ni tiré une flèche ». Les Franj eux-mêmes craignaient une ruse, car il n’y avait pas encore eu de combat qui justifie une telle fuite. Aussi préférèrent-ils renoncer à poursuivre les musulmans. (…) Antioche (…) est maintenant solidement tenue par les Franj. Et pour fort longtemps. Mais le plus grave après cette journée de la honte, c’est qu’il n’y a plus en Syrie aucune force capable d’enrayer l’avance des envahisseurs.  »
(p. 52)

b.4
« Les Turcs voyant l’armée entière des Francs prête à fondre sur eux avec fureur, commencent à courir ça et là en lançant leurs traits. Mais bientôt le Seigneur envoie sur eux sa terreur, et tous fuient en désordre comme si le monde entier allait les écraser dans sa chute ; les Francs les poursuivent et les pressent tant qu’ils le peuvent, mais n’ayant que peu de chevaux, auxquels même la faim ôte toute vigueur, ils ne font pas autant de prisonniers qu’il l’aurait fallu, cependant ils se rendent maîtres de toutes les tentes des Païens, ainsi que des richesses diverses qui s’y trouvent (…) que les Turcs, saisis d’effroi, et fuyant épars à travers les champs, ont abandonnées ou jettent derrière eux. Tout devient notre proie (…). Ce Corbogath lui-même, qui, dans ses propos féroces, s’était vanté si souvent de massacrer les Francs, il fuit plus léger que le cerf. Pourquoi fuit-il ainsi, cet homme qui commandait à une armée si nombreuse et si bien fournie en chevaux ? C’est qu’il voulait dans son audace combattre contre Dieu (…). Beaucoup d’entre ces infidèles et particulièrement des Sarrasins qui combattaient à pied, périrent par le glaive ; les nôtres au contraire perdirent fort peu de monde et ils passèrent au fil de l’épée toutes les femmes qu’ils trouvèrent dans les tentes des Turcs.  »
(pp. 60-63)

a.5
« A aucun moment, ces derniers (les Franj) ne rencontrent de vraie résistance et, dès la matinée du 7 juin 1099, les habitants de Jérusalem les voient apparaître au loin, là-bas, sur la colline, près de la mosquée du prophète Samuel. On entend presque leur clameur. En fin d’après-midi, ils campent déjà sous les murs de la cité. »
(p. 65)

a.6
La population de la ville sainte fut passée au fil de l’épée, et les Franj massacrèrent les musulmans pendant une semaine. Dans la mosquée al-Aqsa, ils tuèrent plus de soixante-dix mille personnes. (…) Bien des gens furent tués. Les Juifs furent rassemblés dans leur synagogue et les Franj les y brûlèrent vifs. Ils détruisirent aussi les monument des saints et le tombeau d’Abraham.  »
(p. 69)

b.6
« (…) Et le vendredi à l’heure de midi, les Francs pénètrent dans la ville, sonnent leurs trompettes, remplissent tout de tumulte, marchent avec un courage d’homme (…). Les Païens confus perdent complètement leur audace, et se mettent tous à fuir en hâte par les ruelles qui aboutissent aux carrefours de la ville. (…) Le nôtres les attaquent (…) avec la plus violente des ardeur ; nulle part ces infidèles ne trouvent d’issue pour échapper au glaive des Chrétiens ; de ceux qui, en fuyant étaient montés jusque sur le faite du temple de Salomon, la plupart périssent percés à coups de flèches, et tombent misérablement précipités du haut du toit en bas, environ dix mille Sarrasins sont massacrés dans ce temple. Qui se fût trouvé là aurait eu les pieds teints jusqu’à la cheville du sang des hommes égorgés. (…) Aucun des infidèles n’eut la vie sauve ; on n’épargna ne les femmes ni les petits enfants. (…) Après s’être ainsi rassasiés de carnage, nos gens commencèrent à se répandre dans les maisons, et y prirent tout ce qui leur tomba sous la main. »
(pp. 80-81)

a.7
« Chams est heureux, mais sur un fond d’amertume. Dès que les premiers émirs de l’expédition de secours l’ont rejoint dans son réduit, il les harcèle de mille questions. Pourquoi venir si tard ? Pourquoi avoir laissé aux Franj le temps d’occuper Antioche et de massacrer ses habitants ? A son grand étonnement, tous ses interlocuteurs, loin de justifier l’attitude de leur armée, accusent Karbouka de tous les maux ; Karbouka l’arrogant, le prétentieux, l’incapable, le lâche. Il ne s’agit pas seulement d’antipathies personnelles, mais d’une véritable conspiration dont l’instigateur n’est autre que le roi Doukak, de Damas, qui a rejoint les troupes de Mossoul dès leur entrée en Syrie. L’armée musulmane n’est décidément pas une force homogène, mais une coalition de princes aux intérêts souvent contradictoires. Les ambitions territoriales de l’atabek ne sont une secret pour personne, et Doukak n’a eu aucune difficulté à convaincre ses pairs que leur ennemi est Karbouka lui-même. »
(pp. 49-50)

Plus loin l’auteur nous dit aussi :
« En février 1099, la citadelle devient, pour quelques jours, le quartier général des Franj. On y assiste à un spectacle déconcertant. De toutes les villes voisines, et même de certains villages, des délégations arrivent, traînant derrière elles des mulets chargés d’or (…). Le morcellement politique de la Syrie est tel que le plus petit bourg se comporte comme un émirat indépendant. Chacun sait qu’il ne peut compter que sur ses propres forces pour se défendre et traiter avec les envahisseurs.
(p. 58)

Et plus loin :
« Les sultans ne s’entendaient pas, dira Ibn al-Athir en une belle litote, et c’est pour cela que les Franj ont pu s’emparer du pays. »
(p.75)

b.7
« Il arrivait de là que la Sainte Terre de Jérusalem demeurait toujours sans population, et n’avait pas assez de monde pour la défendre des Sarrasins, si toutefois ils eussent osé nous attaquer. Pourquoi donc ne l’osaient-ils pas ? Comment tant de peuples, tant d’Etats puissants, craignaient-ils de tomber sur notre pauvre petit royaume et notre peuple si peu nombreux ?(…) Pourquoi ces gens, aussi nombreux que ces sauterelles innombrables qui ont coutume de dévorer la récolte d’un champ, ne venaient-ils pas nous dévorer et nous détruire entièrement (…) ? Nous n’avions pas alors, en effet, plus de trois cents chevaliers et autant de gens de pied pour garder Jérusalem, Joppé, Ramla et le château de Cayphe (…).
(p. 111)

Et un peu plus loin, l’auteur nous confie les effectifs restants aux Croisés, une fois Jérusalem tombée :
« A cette nouvelle, le prince rappelle toutes ses troupes, (…) tous ceux qui le purent, firent, par l’ordre du roi, des hommes d’armes de leurs écuyers : de cette manière nous eûmes en tout deux cents soixante hommes d’armes et neuf cents hommes de pied [= 1160 hommes !]. »
(p.125)

en 1291, la fin…

a.8
Pour l’armée musulmane, c’est à nouveau une marche triomphale (…). La liste des conquêtes est longue. Il serait plus simple d’énumérer ce qui reste aux Franj en Orient : Tyr, Tripoli, Antioche et son port, ainsi que trois forteresses isolées.
(p. 235)

Et un peu plus loin :
« C’est le vendredi 17 juin 1291 que, disposant d’une supériorité militaire écrasante, l’armée musulmane pénètre enfin de force dans la cité assiégée (Acre). Le roi Henry et la plupart des notables s’embarquent à la hâte pour se réfugier à Chypre. Les autres Franj sont tous capturés et tués. La ville est entièrement rasée. Après la conquête d’Acre, Dieu jeta l’épouvante dans les cœurs des Franj qui restaient encore sur le littoral syrien. Ils évacuèrent donc précipitamment (…) toutes les autres villes. »
(p. 294)

Vu par les Arabes

Un chroniqueur arabe qui observe les méthodes de justice et médicales des Francs écrit :

« On avait installé une grande barrique remplie d’eau. Le jeune homme qui était l’objet des suspicions fut garrotté, suspendu par ses omoplates à une corde et précipité dans la barrique. S’il était innocent, disaient-ils, il s’enfoncerait dans l’eau, et on l’en retirerait au moyen de cette corde. S’il était coupable, il lui serait impossible de plonger dans l’eau. Le malheureux, quand on le jeta dans la barrique, fit des efforts pour aller jusqu’au fond, mais il n’y réussit pas, et dut se soumettre aux rigueurs de leur loi, que Dieu les maudisse ! On lui passa alors sur les yeux un poinçon d’argent rougi au feu et on l’aveugla (…).

Un jour, le gouverneur franc de Mouneitra, dans le mont Liban, écrivit à mon oncle Soultan, émir de Chayzar, pour le prier de lui envoyer un médecin pour soigner quelques cas urgents. Mon oncle choisit un médecin de chez nous nommé Thabet. Celui-ci ne s’absenta que quelques jours, puis il revint vers nous. Nous étions tous très curieux de savoir comment il avait pu obtenir aussi vite la guérison des malades, et nous le pressâmes de questions. Thabet répondit : « On a fait venir devant moi un chevalier qui avait un abcès à la jambe et une femme atteinte de consomption [Tuberculose pulmonaire ou amaigrissement]. Je mis un emplâtre au chevalier ; la tumeur s’ouvrit et s’améliora. A la femme, je prescrivis une diète pour lui rafraîchir le tempérament ».

Mais un médecin franc arriva alors et dit : « Cet homme ne sait pas les soigner ! ». Et s’adressant au chevalier, il lui demanda : « Que préfères-tu, vivre avec une seule jambe ou mourir avec les deux ? ». Le patient ayant répondu qu’il aimait mieux vivre avec une seule jambe, le médecin ordonna : « Amenez-moi un chevalier solide avec une hache bien aiguisée. » Je vis bientôt arriver le chevalier et la hache. Le médecin franc plaça la jambe sur un billot de bois en disant au nouveau venu : « Donne un bon coup de hache pour la couper net ! ». Sous mes yeux, l’homme assena à la jambe un premier coup, puis comme elle était toujours attachée, il la frappa une seconde fois. La moelle de la jambe gicla et le blessé mourut à l’instant même.

Quant à la femme, le médecin franc l’examina et dit : « Elle a dans la tête un démon qui est amoureux d’elle. Coupez-lui les cheveux ! ». On les lui coupa. La femme recommença alors à manger leur nourriture avec de l’ail et de la moutarde, ce qui aggrava la consomption. « C’est donc que le diable est entré dans la tête » affirma leur médecin. Et, saisissant un rasoir, il lui fit une incision en forme de croix, fit apparaître l’os de la tête et le frotta avec du sel. La femme mourut sur le champ. Je demandai alors : « Vous n’avez plus besoin de moi ? » Ils me dirent que non, et je m’en revins après avoir appris sur la médecine des Franj bien des choses que j’ignorais. »

Extrait de: Usama Ibn Munqidh (1095-1188), Kitab al-Itibar, Le livre de l’enseignement par l’exemple, 97-98, cité par Amin Maalouf, Les croisades vues par les Arabes, Livre de poche, 1988, p. 156-157.

Djihad

Extrait d’un traité de djihad composé vers 1105 par Al-Sulami à Damas

« Une partie des infidèles assaillit à l’improviste l’île de la Sicile [entre 1070 et 1091], mettant à profit des différends et des rivalités qui y régnaient ; de cette manière les infidèles s’emparèrent d’une ville après l’autre en Espagne [à partir de 1085]. Lorsque des informations se confirmant l’une l’autre leur parvinrent sur la situation perturbée de ce pays [la Syrie], dont les souverains se détestaient et se combattaient, ils résolurent de l’envahir. Et Jérusalem était le comble de leurs voeux.
Examinant le pays de Syrie, les Francs constataient que les Etats étaient aux prises l’un avec l’autre, leurs vues divergeaient, leurs rapports reposaient sur des désirs latents de vengeance. Leur avidité s’en trouvait renforcée, les encourageant à s’appliquer à l’attaque. En fait, ils mènent encore avec zèle le djihad contre les musulmans ; ceux-ci, en revanche, font preuve de manque d’énergie et d’union dans la guerre, chacun essayant de laisser cette tâche aux autres. Ainsi les Francs parvinrent-ils à conquérir des territoires beaucoup plus grands qu’ils n’en avaient l’intention, exterminant et avilissant leurs habitants. Jusqu’à ce moment, ils poursuivent leurs efforts afin d’agrandir leur entreprise ; leur avidité s’accroît sans cesse dans la mesure où ils constatent la lâcheté de leurs ennemis, qui se contentent de vivre à l’abri du danger. Aussi espèrent-ils maintenant avec certitude se rendre maîtres de tout le pays et en faire prisonnier les habitants (…).
Vos doutes s’étant dissipés, vous devez maintenant être sûr quant à votre obligation personnelle de guerroyer pour la foi. Cette tâche incombe plus spécialement aux souverains, puisque Allah leur a confié les destinées de leurs sujets, et prescrit de veiller à leurs intérêts et de défendre le territoire musulman. Il faut absolument que le souverain s’emploie chaque année à attaquer le territoire des infidèles et les en chasser ainsi qu’il est enjoint à tous les chefs [musulmans], pour exalter dorénavant la parole de la foi et abaisser celle des mécréants, enfin pour dissuader les ennemis de la religion d’Allah de désirer entreprendre de nouveau une telle expédition. On est saisi d’un étonnement profond à la vue de ces souverains qui continuent à mener une vie aisée et tranquille lorsque survient une telle catastrophe, à savoir la conquête du pays par les infidèles, l’expatriation forcée des uns, et la vie d’humiliation des autres sous le joug des infidèles, avec tout ce que cela comporte : carnage, captivité et supplices qui continuent jour et nuit. »

Al-Sulami, Traité de la guerre sainte, 1105, texte cité par Cl. Cahen, Orient et Occident au temps des croisades, Aubier, 1983, p. 219-220.

Le commerce dans les États latins d’Orient vu par un voyageur arabe

L’auteur de ce journal de voyage, Ibn Jubayr, est un musulman andalou qui accomplit le pèlerinage à La Mecque en 1184. Il revint par la Syrie pour prendre le bateau à Saint-Jean d’Acre, afin de revenir en Andalousie.

« Nous avons été témoins ce mois-là du départ de Saladin avec toute l’armée musulmane pour aller assiéger Hisn al-Karak qui est une citadelle chrétienne des plus importantes. En effet elle barre la route du Hedjaz et empêche les musulmans de circuler en terre ferme ; elle se trouve à environ une journée de marche de Jérusalem. C’est le point névralgique de la Palestine. De là on a une vue dégagée sur tout le pays. Cette forteresse est entourée d’habitations et on dit qu’elle comprendrait jusqu’à quatre cents villages. Saladin l’assiégea et l’encercla pendant longtemps. Alors, le va-et-vient des caravanes d’Egypte vers Damas à travers le pays franc ne fut pas interrompu ainsi que celui des Musulmans de Damas à Akka [Saint-Jean-d’Acre]. On n’empêchait aucun marchand de commercer, ni ne l’inquiétait. Les Chrétiens font payer une taxe aux Musulmans qui traversent leur territoire, ceux-ci jouissant d’une sécurité extrême ; les marchands chrétiens versent aussi en territoire islamique une taxe sur leurs produits, l’entente régnant entre eux et l’équité étant de rigueur en toutes circonstances. Les hommes de guerre s’occupent de leurs conflits pendant que les autres sont en paix, les biens matériels appartenant aux vainqueurs. C’est ainsi que les gens de ce pays se comportent alors qu’ils sont en guerre (…).
Mardi 10 de ce mois [18 septembre], nous arrivâmes le matin à Akka -que Dieu la détruise ! On nous conduisit vers le Diwan [la douane] qui est un caravansérail réservé au logement des
3caravanes. Devant la porte, on vit des banquettes recouvertes de tapis sur lesquelles se tenaient des secrétaires chrétiens de la douane qui avaient des écritoires en ébène ornées de dorures. Ils écrivaient et parlaient l’arabe. Leur chef, fermier de la douane, porte le nom de Sahib [seigneur], titre qui lui est donné à cause de l’importance de sa fonction ; en effet c’est le titre qu’on donne à toute personne haut placée qui a une fonction autre que militaire. Toutes les taxes collectées reviennent aux fermiers qui ont pour cette douane des fermages importants. Les marchands déposèrent leurs marchandises dans le caravansérail et logèrent dans la partie supérieure. Un employé demanda qui n’avait pas de marchandises afin de vérifier s’il n’y en avait pas de dissimulées. Alors les marchands eurent la possibilité d’aller loger où ils voulaient (…).
[Saint-Jean d’Acre] C’est la capitale des Francs en Syrie, l’escale des bateaux aussi grands que des montagnes, le port que fréquentent tous les navires, comparable par son importance à celui de Constantinople, le rendez-vous des vaisseaux et des caravanes, le lieu de rencontre des marchands musulmans et chrétiens venus de tous les horizons. Ses places et ses rues sont si animées qu’on ne peut y mettre un pied. Dans cette ville, partout sévissent l’incroyance et l’iniquité, partout on voit des porcs et des croix. C’est une cité puante et sale qui regorge d’immondices et d’excréments. Les Francs l’ont conquise sur les Musulmans au cours des dix premières années du VIe siècle [XIIIe siècle]. L’Islam l’a pleurée à chaudes larmes et ce fut l’une de ses afflictions. Ses mosquées ont été transformées en églises et leurs minarets en clochers. »

Ibn Jubayr, Relation de voyage, 1184-1185, dans Voyageurs arabes, La Pléiade, 1995, p. 309, 325-326 et 332.

Echange de correspondance entre Richard Cœur de Lion et Saladin, septembre 1191

Richard d’Aquitaine (Cœur de Lion), roi d’Angleterre, a dirigé la Troisième croisade contre le sultan Saladin en 1191. Après plusieurs mois de combats indécis, il sollicite une trêve auprès de Saladin.

[Lettre de Richard]

« Les nôtres et les vôtres sont morts, le pays est en ruines et l’affaire nous a complètement échappé à nous tous. Ne crois-tu pas que cela suffit ? En ce qui nous concerne, il n’y a que trois sujets de discordes : Jérusalem, la Vraie Croix et le territoire. S’agissant de Jérusalem, c’est notre lieu de culte et nous n’accepterons jamais d’y renoncer, même si nous devions nous battre jusqu’au dernier. Pour le territoire, nous voudrions qu’on nous rende ce qui est à l’Ouest du Jourdain. Quant à la Croix elle ne représente pour vous qu’un bout de bois alors que sa valeur nous est inestimable. Que le sultan nous la donne et qu’on mette fin à cette lutte épuisante. »

[Réponse de Saladin]

La ville sainte est autant à nous qu’à vous ; elle est même plus importante pour nous car c’est vers elle que notre Prophète a accompli son merveilleux voyage nocturne et c’est là que notre communauté sera réunie le jour du jugement dernier. Il est donc exclu que nous l’abandonnions. Jamais les Musulmans ne l’admettraient. Pour ce qui est du territoire, il a toujours été nôtre et votre occupation n’est que passagère. Vous avez pu vous y installer en raison de la faiblesse des Musulmans qui alors le peuplaient, mais tant qu’il y aura la guerre, nous ne vous permettrons pas de jouir de vos possessions. Quant à la croix, elle représente un grand atout entre nos mains et nous ne nous en séparerons que si nous obtenons en contrepartie une concession importante en faveur de l’Islam.

Amin Maalouf, Les croisades vues par les Arabes, Paris, Le Livre de Poche, 1988, p. 242-243.