« Pour moi, la direction de notre politique n’était pas déterminée par un but confessionnel, mais uniquement par la volonté de consolider de la manière la plus durable possible l’unité conquise sur les champs de bataille. De tous temps j’ai été, au point de vue religieux, tolérant jusqu’aux limites que fixe aux prétentions de chaque croyance particulière la nécessité de la vie commune des différentes confessions dans le même organisme politique (…). Mais le clergé catholique, s’il veut pleinement remplir sa mission théorique, doit sortir du terrain religieux et prétendre prendre sa part du pouvoir laïc. Il est, sous des formes religieuses, une institution politique, et il fait partager à tous ses membres la conviction que sa liberté consiste dans sa domination, et que, partout où l’Eglise ne domine pas, elle a le droit de se plaindre de persécutions dioclétiennes.

J’eus quelques explications dans ce sens avec M. de Ketteler au sujet de la prétention qu’il accentuait plus nettement d’obtenir pour son Eglise, c’est-à-dire pour son clergé, le droit constitutionnel de disposer de bras séculier. Nos négociations s’étaient terminées sans amener de résultats. La reconstitution du groupe catholique, fondé en 1860 et qui s’appelait à présent le Zentrum, fut dès lors poussée avec un zèle croissant (…).

Quand j’engageai le Kulturkampf j’y étais principalement déterminé par le côté polonais de la question, les tableaux de statistiques ne permettaient plus de mettre en doute les progrès rapides du nationalisme polonais, aux dépens du germanisme. Dans le grand-duché de Posen et dans la Prusse orientale, comme le démontraient les rapports officiels, des milliers d’Allemands et des villages entiers qui, dans la génération précédente, passaient officiellement pour allemands, avaient reçu, avec l’appui de la « division catholique », l’instruction en polonais et étaient officiellement désignés comme « polonais » (…). Le chef de la « division catholique » était alors Krätzig, qui avait été auparavant fonctionnaire particulier du prince Radziwill et l’était sans doute resté tout en entrant au service de l’Etat. Par le changement de ses membres elle était devenue peu à peu une autorité qui défendait contre la Prusse, au sein de l’administration prussienne, des intérêts romains et polonais. J’ai plus d’une fois expliqué au roi que cette division faisait plus de mal qu’un nonce du pape à Berlin. Je ne réussis pas à triompher de l’aversion que l’empereur montrait pour la nomination d’un nonce à Berlin. Mais il se convainquit du moins du danger qu’offrait la « division catholique », et il donna l’autorisation de la supprimer, malgré la résistance de l’impératrice. (…)

Jamais je n’aurais songé à m’engager dans le travail détaillé d’ordre juridique des lois de mai. Il m’était étranger n’étant pas de mon département, et il n’était ni dans mon intention ni de ma compétence de contrôler ou de corriger Falk en tant que jurisconsulte (…). La pratique seule me convainquit que les dispositions juridiques de la nouvelle législation n’avaient pas été bien prises, au point de vue psychologique. L’erreur m’apparut clairement quand je vis des gendarmes prussiens, braves gens mais maladroits, courant en faisant sonner leurs éperons et en traînant leur sabre derrière des prêtres souples et agiles par de fausses portes et des alcôves (…).

Falk succomba aux mêmes menées qui avaient été employées à la cour contre moi, non pas avec le même succès, mais avec des procédés semblables. Il y succomba à la fois parce qu’il était plus sensible que moi aux agissements de la cour, et parce qu’il n’était pas soutenu par la sympathie de l’empereur au même degré que moi. Tous les récits d’après lesquels je l’aurais poussé hors du ministère reposent sur des inventions. J’ai été surpris que lui-même ne les ait jamais contredits en public, quoiqu’il eût toujours gardé avec moi des rapports d’amitié (…).

Dans le Kulturkampf, la politique gouvernementale parlementaire était paralysée par suite de la défection du parti progressiste et de sa coalition avec le Zentrum. Elle se trouvait au Reichstag en présence d’une majorité de démocrates de toute nuance joints aux Polonais, aux Guelfes aux Alsaciens protestataires et aux ultramontains, qui s’unissaient dans une hostilité commune contre le gouvernement, sans que ce dernier pût compter sur l’appui des conservateurs. L’affermissement de l’unité dans notre empire à peine né était entravé par cette situation, et si elle se fût prolongée ou aggravée, cette unité en eût été compromise. Si on persévérait dans cette voie, on pouvait faire à la nation un mal plus grand que si on se décidait à renoncer à la partie, à mon sens, non indispensable de la législation de Falk.

Dès lors j’étais d’autant plus disposer à préparer la paix que nous étions parvenus à placer les écoles sous le contrôle de l’Etat, à supprimer les articles constitutionnels et la section catholique.

J’avais ainsi atteint un modus vivendi qui, en somme, comparé avec le statu quo d’avant 1871, forme un bilan du Kulturkampf en faveur de l’Etat. »

Source : Otto von BISMARCK, Pensées et souvenirs, trad. Française, t.II, pp.148-161, Paris, Le Soudier, 1899.