Dans la France de Vichy, dont plus de la moitié du territoire est occupée par les Allemands, la période de Noël demeure un moment fort de l’année, pendant lequel une attention particulière est accordée aux enfants. Le texte que nous proposons en est un témoignage parmi d’autres.
Ce conte de Noël a été publié dans le quotidien régional breton, L’Ouest-Éclair, dans son édition du 24 décembre 1941. Fondé en 1899, L’Ouest-Éclair suit une ligne qu’on pourrait qualifier de démocrate-chrétienne et s’impose comme le principal quotidien du Grand-Ouest. Continuant à paraître sous le régime de Vichy, il soutient le régime du maréchal Pétain et sa politique de collaboration, ce qui lui vaut d’être interdit en août 1944, lors de la libération de Rennes. Il est remplacé par Ouest-France qui prend le relais en revenant à la ligne modérée et démocrate-chrétienne d’avant-guerre.
Le conte de Noël est publié en première page de l’édition du 24 décembre 1941, soit la veille du deuxième Noël sous occupation. L’autrice, Yvonne Meynier, installée à Rennes avec son mari, est une spécialiste de la littérature pour enfants et a fait une belle carrière dans ce domaine après la guerre.
La rédaction soignée est adaptée à un public infantile et le texte a, semble-t-il, été conçu pour être conté devant un parterre d’enfants. On y trouve évoquées les difficultés du temps : l’absence des pères et des proches prisonniers en Allemagne, les pénuries et, bien sûr, l’importance du courrier (et des colis) comme seul lien unissant les familles séparées par la guerre.
C’est plein de bons sentiments, puisque « cette année, les petits enfants de France n’ont pas pensé à eux! » et même le père Noël en a la larme à l’œil. C’est normal, c’est Noël !
Conte de Noël
C’est Incroyable se lamentait le Père Noël en caressant sa longue barbe de soie…
– Oui. Incroyable ! répétait, en écho, le chœur des anges blonds…
– Je n’y comprends rien! soupirait le Père Noël, en caressant sa longue barbe de soie.
– Nous n’y comprenons rien non plus, répétait en écho, le choeur des anges blonds.
– Et pourtant le 20 décembre !
– Oui, le 20 décembre !
– Et pas une seule lettre !
– Pas une seule lettre !
– Ma boîte aux lettres est vide !
– Vide !Et le Père Noël se mit à marcher de long en large. Et les anges blonds le suivaient attristés, leur auréole un peu de travers, les bras ballants : ces petits bras qui les autres années, n’en flnissaient pas de préparer, de scier, de clouer, d’ajuster, de peindre. d’empaqueter, de ficeler, d’envoyer des jouets, des tas de jolis jouets, de collines de très jolis jouets, des montagnes de fort jolis jouets.
Le Père Noël s’arrêta, Il étendit le bras – comme ça – et dit : « Evidemment Je n’ai pas grand chose à leur donner, mais tout de même, par ma barbe de soie, je voudrais bien savoir pourquoi, cette année, les petits de France ne m’ont pas écrit !”Et les anges blonds chuchotèrent : “Nous aimerions aussi savoir pourquoi cette année les petits de France n’ont pas écrit. ». Et ils se poussèrent du coude, d’un petit air malicieux.
Le Père Noël fit un autre signe – comme ça – et tous les vents du ciel, le petit vent du soir et la brise matinale, le grand ouragan et le petit zéphyr, le vent léger et le vent parfumé et tous les oiseaux de l’air, les oiseaux piailleurs et les petits curieux et tous les rayons, les rayons-de-lune blanche, et le lendemain le rayon-du-soleil brillant : tous partirent sur la terre, à la recherche de nouvelles.
A bientôt ! A bientôt ! fit le Père Noël et sa longue barbe de soie s’agitait au départ des vents.
A bientôt, à bientôt! firent les anges blonds ; et leurs auréoles brillaient davantage au passage des rayons d’or. ».******
Le rayon de soleil, faisant valser les grains de poussière, sautilla jusqu’à une chambre d’enfant de France ; les petits oiseaux piailleurs chantèrent devant les fenêtres ouvertes ; le soir, le rayon-de-lune se glissa dans une rayure d’un volet qui avait échappé aux bouchons de papier et aux rideaux opaques de la nuit de guerre.
Et que virent-ils tous, le petit vent du soir et la brise matinale, le grand ouragan et le petit zéphyr, le vent léger et le vent parfumé ? Les oiseaux piailleurs et les petits curieux ? Les rayons-de-lune et les rayons-de-soleil ?…Tous virent des enfants penchés sur leur bureau, un petit bout de langue rose pointant de la bouche ronde, des petits doigts nerveux crispés sur des crayons rongés et sur des porte-plume gouttelants d’encre, tous ces petits enfants appliqués et sérieux traçaient des signes noirs sur des cartes de format étrange, oui, étrange, en vérité. Tous avec la même ardeur et tous avec le même soin, et tous avec la même application pour ne pas mettre un mot de trop, tout en remplissant quand même toutes les lignes – et c’est difficile, je vous assure..
Alors, les vents et les oiseaux et les rayons rapportèrent vite la bonne nouvelle.
“Patience, les lettres vont arriver ! ».
Le Père Noël et les anges blonds commencèrent donc à préparer de petites choses, de bien petites choses, car les forêts n’avaient pas envoyé beaucoup de bois, et les moutons pas beaucoup de laine et les usines pas beaucoup de fer ; mais, enfin, un tout petit peu, pour quelques poupées et des ballons, quelques quilles et des trains mécaniques, quelques “ménages » et de petits avions.
Et puis, encore une fois,LES LETTRES N’ARRIVÈRENT PAS !
– “Par ma barbe de soie, c’est bien la première fois que les petits enfants de France ne m’écrivent pas !”
Le Père Noël réfléchit, puis il fit encore un geste – comme çà – et les vents et les oiseaux et les rayons repartirent aux nouvelles.
Les petits enfants de France étaient encore penchés sur des cartes semblables, et si curieuses, ces cartes qui se ferment comme de petits volets! Ces lettres partaient, cela est certain, et elles n’arrivaient jamais au Père Noël. Alors une pie risqua un oeil et le rayon d’or se posa sur le papier et le vent léger souleva une boucle brune qui l’empêchait de lire et ils déchiffrèrent :
“ A mon Papa” ou « A mon grand Frère” ou “A mon petit Oncle” et des mots curieux… OFLAG, STALAG, et des numéros, et des numéros. et des numéros! Et puis quelques lettres pourtant avec la mention “Au Père Noël”. Le petit zéphyr et le vent parfumé et les oiseaux revinrent sur les ailes de l’ouragan pour aller plus vite, et dans un grand tumulte ils sifflèrent tous à la fols :“J’ai lu oflag, J’ai lu stalag, j’ai lu VII D. J’ai lu colis, lainages, J’ai lu cigarettes. J’ai lu, oui. J’ai bien lu étiquettes de colis !”
Alors, le Père Noël devint grave.
Les anges blonds devinrent graves.
Les oiseaux et les vents s’arrêtèrent gravement.
« Des lainages, des cigarettes ! murmura le Père Noël en hochant la tête, les yeux embués. Ils ne demandent ni poupée, ni jouets, les bons petits ! Les bons petits ! répéta le Père Noël ; cette année, les petits enfants de France n’ont pas pensé à eux. Non! Cette année, les petits enfants de France n’ont pas pensé à eux ! ».
Et deux larmes tranquilles glissèrent doucement dans la barbe de soie.
Puis, le Père Noël se redressa, sa figure s’éclaira, il sourit et s’écria :
“Au travail, mes amis! et des lainages, et des cigarettes. et puis des jouets et des jouets, et encore des jouets pour ces petits enfants, ces petits enfants de France qui n’ont pas pensé à eux !”
Le Père Noël, entouré de ses anges blonds affairés, finissait les paquets lorsque la vent du soir arriva, tout essouflé.Une petite fille qui ne savait pas écrire, la petite Marie-France, l’avait chargé d’une commission :
A MON PAPA PRISONNIER. UN GROS BAISER ».
La nuit de Noël, derrière les barbelés, dans le baraquement où se glisse un rayon de lune, un soldat endormi sentit comme une caresse sur sa joue mal rasée. C’était le vent du soir qui apportait, par-dessus les frontières, le tendre baiser de Marie-France.
Yvonne Meynier
L’Ouest-Eclair, 24 décembre 1941, page 1

