L’ordonnance signée à Alger par de Gaulle le 21 avril 1944, après avis de l’Assemblée consultative, disposait l’inéligibilité de tous les élus qui avaient voté les pleins pouvoirs à Pétain, le 10 juillet 1940.

On sait aujourd’huiOlivier Wierviorka, Les orphelins de la République, Le Seuil, 2001. que tous ne furent pas des collaborateurs  et que les Quatre-vingt ne furent pas non plus tous résistants, contrairement à ce que nous raconte la rotonde des Quatre-Vingts inaugurée en leur hommage par Philippe Seguin, président de l’Assemblée nationale dans les années 1990. Olivier Wierviorka a montré que le partage des eaux entre collaborateurs, attentistes et résistants intervint beaucoup plus tard qu’en 1940. Après l’ordonnance d’Alger, on mit en place un jury d’honneur du Conseil d’État présidé par René Cassin. Ce jury put revenir sur certaines décisions sur la base de mémoires en défense préparés par les parlementaires frappés d’inéligibilité et aujourd’hui conservés dans les archives du Conseil d’État. On a d’ailleurs pu établir qu’on fut plus généreux pour les modérés (vocabulaire désignant les droites) que pour les gauches, à la fois par souci d’une image d’équilibre – les droites avaient été surreprésentées à Vichy – et par méfiance vis-à-vis du PCF.

Dans un article du Monde naguère cité par Jérôme CotillonJérôme Cotillon, Ce qu’il reste de Vichy, Armand Colin, 2003, p. 172., Jacques Fauvet, alors jeune journaliste du service politique, rendait compte du Banquet des Mille rassemblant des anciens de la Troisième République frappés par l’inéligibilité du 21 avril 1944. Plutôt que de donner la priorité à une profession de foi pétainiste – certains avait aussi subi Vichy et Marchandeau, député-maire de Reims, patron de presse et ancien garde des Sceaux, avait payé ses décrets de 1939 contre le racisme -, ces hommes mettaient en avant leurs situations d’anciens élus de la Troisième République et fustigeaient l’épuration politique en lui opposant le suffrage universel, d’ailleurs devenu plus universel depuis la libération, avec le vote accordé aux femmes par l’ordonnance du 21 avril 1944.

Entré au service politique du Monde en 1945, Jacques Fauvet (1914-1922) en fut le responsable à partir de 1948, le rédacteur en chef (1963) puis le directeur (1969-1982).


Le banquet des « mille » ou le retour des anciens

 

Les « représentants du peuple de la IIIe République » et « leur famille » tenaient banquet hier au l’arc des expositions de la porte de Versailles.

 

Plutôt qu’une exposition ce fut une rétrospective. Le banquet seul, ses mille couverts et sa demi-douzaine de discours étaient bien dans cette « tradition républicaine » qui savait et pouvait en faire. Les hommes ensuite d’avant et de pendant la guerre justement on non, volontairement ou non écartés aujourd’hui des honneurs politiques. Et les idées enfin.

Un repas de famille présidé par un ecclésiastique, le chanoine Desgranges, mais une manifestation politique aussi qui doit, selon M. Paul Faure, ouvrir une campagne de banquets qui dans chaque département, chaque canton et chaque ville doivent rassembler les anciens élus, frappés ou non d’inéligibilité, comme celui d’hier « réunissait sur ses bancs la majorité de l’Assemblée nationale de 1940L’Assemblée nationale de 1940 est composée des membres de la Chambre des députés et du Sénat présent au Casino de Vichy le 10 juillet 1940. Il ne s’agit donc pas d’une assemblée à majorité Front populaire puisqu’elle compte le Sénat – qui n’est pas de majorité Front populaire – et qu’elle est de surcroît amputée des membres du PCF, parti mis hors la loi à la suite du pacte germano-soviétique., la seule dont la légitimité n’ait été contestée par personne ».

 

Un ancien président du conseil : M. Pierre-Étienne FlandinOn se souvient de son télégramme de félicitations à Hitler après Munich (1938). Il fut également chef du gouvernement de Vichy en 1940-1941 avant Darlan.; un ancien ministre d’État : M. Paul Faure; d’anciens ministres : MM. Lamoureux, Marchandeau, LémerySénateur de la Martinique qui fut un des premiers secrétaires d’État aux colonies de Vichy et dont une légende martiniquaise tenace veut qu’il ait été évincé sur ordre de Hitler pour des raisons racistes. Cette affirmation est tout à fait fantaisiste., Frot, Gaston-Gérard, Miellet, Barety, Dignac, etc.; des anciens parlementaires : MM. Portmann, Taittinger, Montigny, CandaceLe Guadeloupéen Gratien Candace critiquait déjà en 1943 l’Assemblée consultative d’Alger au nom de la légitimité de la Troisième. Sa proximité avec Pétain était connue : il avait encore ses entrées à l’hôtel du Parc où Pétain lui montrait des photos de sa villa de Villeneuve-Loubet., G. Potut, Milliès-Lacroix, Gounin, Deschizeaux, beaucoup d’autres encore dont deux élus d’aujourd’hui au moins : MM. Frédéric-Dupont[Un jeune député de la Fédération républicaine qui dénonçait dans les années 1930 la paupérisation de Paris du fait des étrangers. On le retrouve député FN en 1986.  et Pinay, des conseillers généraux enfin, et des maires.

Si l’on en croit M. Lamoureux cette assemblée, qui singulièrement rappelle la fin de la IIIe République, « préface aussi celle d’un régime à qui trois années à peine ont suffi à ruiner l’autorité et le prestige ». La chance des anciens repose en effet dans la malchance des nouveaux ou leur maladresse. M. Lamoureux est sans ménagements y compris et surtout pour les juridictions exceptionnelles qu’il convient d’abolir et l’inéligibilité que l’assemblée conspue généreusement. M. Milliès-Lacroix, que ses électeurs se sont obstinés à porter à la mairie de Dax, donne un peu longuement son cas en exemple. On l’applaudit comme un modèle et une espérance.

Paul Faure est plus nuancé. Il écarte ceux qui ont trahi par intérêt sous le signe de l’argent et ceux qui se sont rendus coupables de crime de droit commun sous le signe de la résistance ». Tous les autres, munichois ou antimunichois, vichystes ou antivichystes, doivent être réconciliés et rassemblés,

 

Pierre-Étienne Flandin ne veut pas s’attarder comme d’autres aux critiques faciles des « successeurs ». Il ne polémique pas. Il philosophe. C’est la solution du problème humain qui le retient. Le reste viendra par surcroît ou presque. Mais que « la France soit une fois encore menacée par la barbarie », que « l’offensive républicaine doive être lancée contre le mensonge, l’imposture et la tyrannie », qu’un « État fort et juste enfin doive être créé », voilà, qui ranime la passion un moment déçue de l’auditoire pour qui la revanche revêt également l’aspect d’un fauteuil retrouvé.

Trois heures ont passé en discours. Mais trois ans aussi ont passé.

 

Jacques Fauvet, Le Monde, 16 mars 1948.