À la suite de la capitulation allemande, le 8 mai 1945, les puissances alliées victorieuses — États-Unis, Royaume-Uni, Union soviétique et France — décident de créer un tribunal militaire international pour juger les crimes commis par les Nazis. Il s’agit alors de la première étape de la mise en œuvre concrète d’une juridiction pénale internationale. Quatre chefs d’accusation sont invoqués : complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
Si l’idée de juger les responsables d’une guerre est ancienne (certains, en Angleterre, y avaient songé en 1815 pour Napoléon), c’est finalement la Seconde Guerre mondiale qui voit se concrétiser l’idée d’une justice internationale. Formulée dès le 12 juin 1941 avec la Déclaration du Palais de Saint James, elle est finalement concrétisée par la signature de l’Accord de Londres, le 8 août 1945, qui fonde le Tribunal militaire international.
Les vainqueurs de la guerre sont représentés par un juge et un juge suppléant :
Pour les États-Unis : Francis Biddle, John Parker suppléant ;
Pour l’URSS : le major général Iona T. Nikitchenko, le lieutenant-colonel A. F. Volchov suppléant.
Pour le Royaume-Uni : Geoffrey Lawrence, Normann Birkett suppléant ;
Pour la France : Henri Donnedieu de Vabres, Robert Falco suppléant ;
Nuremberg est choisie avant tout pour des aspects pratiques : la prison et le palais de justice sont intacts et réunissent toutes les conditions matérielles nécessaires à la tenue de ce procès hors norme, le symbole politique se rajoutant.
Les procès de Nuremberg débutent le 20 novembre 1945. Mais les jours qui ont précédé, entre le 14 et le 19 novembre, ont eu lieu les audiences préliminaires. Les 20 et 21 novembre, le procès débute en lui-même. Ces deux premières journées sont marquées par la lecture de l’acte d’accusation et par la stratégie des accusés (dont Hermann Göring, Rudolf Hess, Albert Speer …) qui décident de plaider non coupables.
C’est dans ce contexte que se place le réquisitoire du procureur américain Robert Jackson [1892-1954] dont voici le début.
Plaise à Vos Honneurs. Le privilège d’inaugurer dans l’Histoire le premier procès pour ces crimes contre la paix du monde impose de graves responsabilités. Les crimes que nous cherchons à condamner et à punir ont été si prémédités, si néfastes et si dévastateurs, que la Civilisation ne peut tolérer qu’on les ignore, car elle ne pourrait survivre à leur répétition. Que quatre grandes nations, exaltées par leur victoire, profondément blessées, arrêtent les mains vengeresses et livrent volontairement leurs ennemis captifs au jugement de la loi, est l’un des plus grands tributs que la Force paya jamais à la Raison.
Ce Tribunal, bien que nouveau et expérimental, n’est pas le résultat de spéculations abstraites. Il n’est pas créé pour justifier d’obscures théories de droit. Ce Procès représente l’effort d’ordre pratique de quatre des plus puissantes nations avec l’appui de dix-sept autres, pour recourir au Droit international afin de faire face à la plus grande menace de notre temps, la guerre d’agression. Le sens commun de l’Humanité exige que la loi ne soit pas limitée à la simple punition de crimes ordinaires commis par de petites gens. Il faut que la loi atteigne également les hommes qui possèdent de grands pouvoirs et qui en font un usage délibéré et concerté, afin de mettre en mouvement une série de maux qui n’épargnent aucun foyer dans le monde. C’est un procès de cette importance que les Nations Unies présenteront à Votre Honneur.
Au banc des accusés sont assis une vingtaine d’hommes déchus. Accusés aussi amèrement par l’humiliation de ceux qu’ils ont dirigés, que par la misère de ceux qu’ils ont attaqués, leur pouvoir personnel pour le mal est à jamais détruit. Il est difficile aujourd’hui de déceler dans ces êtres captifs la puissance avec laquelle, en tant que chefs nazis, ils dominèrent un jour une grande partie du monde et le terrorisèrent presque en entier. En tant que simples individus, leur destin est de peu d’importance pour le monde.
Ce qui constitue l’importance de ce Procès, c’est que ces prisonniers représentent des influences sinistres qui se dissimuleront de par le monde, bien longtemps après qu’eux-mêmes seront retournés en poussière. Nous montrerons qu’ils sont des symboles vivants des haines raciales, du terrorisme et de la violence, de l’arrogance et de la cruauté du pouvoir. Ce sont des symboles d’un nationalisme et d’un militarisme farouches, d’intrigues et de guerres qui ont jeté la confusion en Europe, génération après génération, écrasant ses hommes, détruisant ses foyers et appauvrissant sa vie. Ils se sont identifiés à un tel point avec leurs idéologies et les forces dirigées par eux, que tout acte de compassion à leur égard constitue un triomphe et un encouragement donné à tous les maux qui s’associent à leurs noms. La Civilisation ne peut pas admettre de compromis avec les tendances sociales qui verraient leurs forces se renouveler si nous traitions d’une manière équivoque ou indécise ces hommes en qui ces forces survivent encore temporairement.
Ce que ces hommes représentent, nous le révélerons patiemment et posément. Nous vous donnerons des preuves indéniables d’actes inimaginables. Il ne manquera à la liste de leurs crimes aucun acte pouvant être conçu par un orgueil et une cruauté pathologiques et par la passion de la puissance. Ces hommes créèrent en Allemagne, sous l’égide du « Führerprinzip », un despotisme national-socialiste qui n’a pour égal que les dynasties de l’ancien Orient. Ils enlevèrent au peuple allemand toutes les dignités et libertés que nous considérons comme droits naturels et inaliénables de tout être humain. En compensation, le peuple allemand fut animé d’une haine enflammée et exaltante envers ceux qui étaient marqués comme « boucs émissaires ». Contre leurs adversaires, y compris les Juifs, les catholiques et les syndicats libres, les nazis dirigèrent une campagne d’arrogance, de brutalité et de dévastation, telle que le monde n’en avait connue depuis les âges antérieurs au Christianisme. Ils poussèrent l’ambition des Allemands à être une « race de seigneurs », ce qui naturellement comporte l’asservissement des autres. Ils entraînèrent leur peuple dans un risque insensé pour atteindre la domination. Ils détournèrent les forces et les ressources sociales afin de créer ce qu’ils pensaient être une machine de guerre invincible. Ils envahirent leurs voisins ; pour soutenir « la race des seigneurs » dans ses activités guerrières, ils réduisirent en esclavage des millions d’êtres humains et les amenèrent en Allemagne où ces infortunés errent encore comme « personnes déplacées ». Enfin la bestialité et la mauvaise foi atteignirent de tels excès qu’elles éveillèrent les forces dormantes de la civilisation en péril, dont les efforts concertés ont broyé la machine de guerre allemande ; mais cette lutte a fait de l’Europe une terre libérée bien qu’abattue où des peuples démoralisés s’efforcent de survivre. Telles sont les conséquences des forces sinistres représentées par ces hommes assis au banc des accusés.[…]
Extrait du réquisitoire du procureur Jackson, extrait des minutes du procès de Nuremberg, journée du mercredi 21 novembre 1945, audience du matin.
Les minutes sont disponibles ICI

