L’Union européenne se trouve à une croisée des chemins. Elle fait face à l’hostilité d’un allié historique devenu prédateur, depuis le retour au pouvoir de Donald Trump début 2025 – les Etats-Unis ; à la violence impériale d’un État mafieux russe à ses frontières depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine début 2022 ; et à la rivalité chinoise qui vise sa mise sous dépendance économique depuis les débuts de la présidence de Xi jinping en 2012.
Sylvain Kahn
Sylvain Kahn est chercheur au Centre d’histoire de Sciences Po Paris. Il est le responsable et le co-auteur du mooc Géopolitique de l’Europe, diffusé en ligne en français et en anglais sur les plates-formes Coursera et Fun.
Il est l’auteur de multiples ouvrages sur l’Europe, dont voici les deux derniers :
- L’atlantisme est mort. Vive l’Europe ! Editions de l’Aube, août 2025.
- L’Europe : un État qui s’ignore, CNRS, janvier 2026
Un texte-signature
Les textes-signatures des Clionautes sont libres de droit et pensés pour une exploitation en classe auprès des élèves du secondaire. Ils sont volontairement synthétiques et rédigés par les meilleurs spécialistes. Ils abordent des questions d’actualité qui n’ont pas encore trouvé leur place dans les manuels classiques. L’association remercie vivement tous les auteurs, et ici Sylvain Kahn en particulier, d’avoir trouvé le temps d’écrire pour nos collégiens et lycéens.
L’Union européenne est au programme de géographie en Troisième et en Terminale. Le programme d’HGGSP, notamment en Première avec les thèmes de la démocratie et des frontières, y accorde une large place en « Objet de travail conclusif ».
Les analyses de Sylvain Kahn
1. Le défi économique de la République populaire de Chine : vers une dépendance critique ?
La Chine a été identifiée par la Commission européenne, alors présidée par le luxembourgeois Jean-Claude Juncker, comme un rival systémique en 2019. L’administration de l’Union européenne a en effet conclu que l’Etat chinois menace l’indépendance européenne par des pratiques de concurrence déloyale dans la compétition économique et les échanges commerciaux. La Commission européenne mène depuis 2023 des enquêtes sur les subventions d’État chinoises dans les secteurs du ferroviaire, du véhicule électrique, du photovoltaïque et de l’éolien qui faussent les prix sur le marché européen. L’industrie automobile, qui fut pourtant l’un des secteurs moteurs de la seconde Révolution industrielle en Europe, est menacée de disparition. L’interdépendance avec la Chine est devenue un risque de dépendance sur fond de rivalité géopolitique et idéologique.
L’UE tente de réagir avec le « Pacte vert industriel », l’instrument anti-coercition qui permet de sanctionner des entreprises ou d’instaurer rapidement des droits de douanes exceptionnels et le « Chips Act » (loi sur les puces) pour relancer la production de semi-conducteurs et sécuriser l’approvisionnement en matières premières critiques. Le but est d’extraire en Europe 10% et de raffiner 40% des métaux rares consommés.2. La menace existentielle de l’État mafieux russe
La Russie est devenue pour les Européens un ennemi au sens classique : un État susceptible de les menacer vitalement, de déclencher une guerre ou de les envahir. Le régime de Poutine repose sur des valeurs opposées point par point à celles de la construction européenne : le pluralisme, le droit, l’échange et la négociation. Le pouvoir russe cherche à fragiliser la démocratie représentative dans l’UE par la corruption, l’ingérence numérique, la désinformation et la guerre hybride. Pour Moscou, l’UE est un rival car elle exerce un vif pouvoir d’attraction sur les pays de l’espace qu’elle nomme post-soviétique, une concurrence que Poutine choisit de résoudre par la violence militaire. L’Etat russe refuse que l’Ukraine soit un pays indépendant et l’a donc envahi le 24 février 2022. Depuis, les Ukrainiens, qui sont quatre fois moins nombreux, résistent avec un grand courage et beaucoup d’inventivité. Tandis que la Russie occupe l’Est de l’Ukraine et bombarde chaque jour les villes et les civils qui sont à l’arrière du front, les Européens les soutiennent financièrement, par l’envoi d’armes et par l’accueil de réfugiés. L’Union européenne partage près de 2300 km de frontières avec la Russie, et près de 1300 km avec l’Ukraine.
3. Le choc de la politique prédatrice américaine de Trump
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, les Européens font face à un défi inédit : leur allié historique s’est transformé en prédateur. La Stratégie de Sécurité Nationale (NSS) américaine de novembre 2025 formalise cette rupture idéologique radicale : l’Europe n’y est plus une alliée défendue dans le cadre de l’Alliance atlantique (l’Otan) mais y est reléguée au rang de simple marché ou de gisement de ressources à exploiter qui devrait être dirigée partout par des partis d’extrême droite.
Dans cette nouvelle doctrine américaine, les Européens, tout en étant présentés comme des partenaires, deviennent les tributaires d’une puissance qui les domine et les extorque. L’administration Trump utilise le soutien à l’Ukraine — priorité européenne — comme un levier pour intimider l’UE. En suspendant quelques semaines l’accès au renseignement américain, Washington a rendu l’armée ukrainienne aveugle et les Européens borgnes, les forçant à accepter des droits de douane inégaux et unilatéraux de 10 à 15%. Cette logique quasi mafieuse repose sur la coercition économique et l’infériorisation de partenaires devenus des obligés. Le gouvernement américain veut profiter du fait que les Européens sont dépendants des entreprises américaines dans deux secteurs : le numérique et le digital (Google, Apple, Amazon, Microsoft) ; l’armement et la défense.4. L’UE : une sorte d’Etat supranational plus robuste qu’on ne le voit
Cette situation est un défi crucial pour les Européens. En effet, depuis 1950, au sortir d’une guerre de trente ans (1914-1945) particulièrement et atrocement dévastatrice, les Européens ont fait le choix de ne plus utiliser la domination, la coercition et la guerre dans leur relation entre eux. Cette préférence pour la coopération entre égaux leur a permis d’inventer une association progressivement très poussée de pays indépendants. Celle-ci s’est d’abord appelée Communauté européenne (1951-1993) puis Union européenne (depuis 1993). Avec cette construction, de la politique commerciale à la monnaie unique, de la politique agricole à l’émission de bons du trésor, du marché économique à la délivrance visas, du passage des frontières librement à la Cour de Justice, les Européens mutualisent progressivement des éléments toujours plus nombreux de souveraineté et d’étaticité. Ils le font dans le cadre d’un régime politique singulier : le Parlement européen (PE) est la chambre des citoyens, le Conseil de l’UE est la chambre des Etats-membres, une loi est adoptée lorsqu’elle est votée dans les mêmes termes par les deux chambres. La Commission européenne organise le bon déroulement de ce travail délibératif et législatif, rédige les projets de lois. Le Conseil européen (des chefs d’Etat et de gouvernement) est le chef d’Etat collectif de ce régime politique supranational : il incarne l’UE et lui donne les impulsions politiques.
Le défi pour les Européens n’est donc pas tant de devenir une puissance guerrière classique que d’atteindre une robustesse suffisante pour dissuader toute agression de leur territoire et préserver leur liberté et leur indépendance. Cela suppose de l’audace et des choix collectifs. Fort des éléments déjà là, cela pourrait passer par la mise en place d’une Union européenne de défense reposant sur une politique industrielle de l’armement à l’échelle européenne. Des signaux faibles en témoignent déjà dans le cadre du soutien à l’Ukraine.

