Les controverses politiques sur l’enseignement de l’histoire, que ce soit sur ses contenus, ses méthodes ou ses finalités, sont récurrentes en France. L’affaire Thalamas en 1904, sous la Troisième République, en est un bon exemple : au coeur du scandale, le personnage historique de Jeanne d’Arc.
L’affaire Thalamas commence à la mi-novembre 1904 quand Amédée Thalamas, professeur d’histoire au lycée Condorcet de Paris, est accusé d’avoir tenu devant ses élève de seconde « des propos orduriers sur Jeanne d’Arc ». L’affaire est révélée par le journal nationaliste La Patrie dans son numéro du 16 novembre 1904, que nous reproduisons ci-dessous, soit deux jours après l’incident. C’est le député de Paris Georges Berry, dont le fils avait assisté au cours de Thalamas, qui a révélé l’affaire à La Patrie ; celle-ci prend donc d’emblée une tournure politique.
Le protagoniste principal, Amédée Thalamas [1867-1953], est un pur produit de l’élitisme républicain. Orphelin de père à 7 ans, élève boursier, il est reçu premier à l’agrégation d’histoire et c’est à ce titre qu’il est nommé professeur au lycée Condorcet. Son enseignement obéit aux principes de l’école méthodique qui conçoit l’histoire comme une science sociale basée sur l’étude critique rigoureuse des documents.
Mais l’affaire Thalamas doit aussi être replacée dans le contexte des relations tendues entre catholiques, dont beaucoup ne se sont ralliés à la République que du bout des lèvres, et républicains laïcs volontiers anticléricaux. En outre, depuis la fin du 19ᵉ siècle, l’extrême droite, nationaliste et catholique, a entrepris de s’approprier le mythe de Jeanne d’Arc, pour en faire la figure tutélaire d’une France chrétienne et monarchique. Ce qui est reproché à Thalamas est donc d’avoir outragé la mémoire d’une héroïne nationale providentielle.
Face à cette offensive idéologique, la presse de gauche se mobilise sans tarder pour défendre l’honneur et la réputation du professeur républicain. Le journal socialiste L’Humanité, fondé quelques mois plus tôt par Jean Jaurès, publie sa contre-enquête (voir texte 2) le jour même de l’article accusateur de la Patrie. L’affaire dépasse donc la simple question de l’enseignement de l’histoire au lycée.
Le troisième texte nous renseigne sur l’épilogue provisoire de cette affaire. Le ministre de l’Instruction publique prononce un blâme contre le professeur qui est muté du lycée Condorcet au lycée Charlemagne. L’Aurore, dont Georges Clemenceau est rédacteur en chef, accorde une large place à cette sanction dans son édition du 2 décembre 1904. Clemenceau fustige la décision du ministre qu’il considère comme une « débandade » face à ceux « qui sont les ennemis de la République d’abord ».
Il dit aussi autre chose qui, 5 ans après l’assassinat de Samuel Paty, acquiert une résonance particulière : « Il n’y a plus de sécurité pour les professeurs, puisqu’il est établi désormais qu’ils ne seront pas défendus. »
Note : Ainsi s’achève en décembre 1904 la première affaire Thalamas. Il y en aura une deuxième en 1908, plus violente et radicale, opposant le professeur et les Camelots du Roi de l’Action française. Ce sera l’objet d’un autre article.
Texte 1
L’INCIDENT DU LYCEE CONDORCET
Outrages à Jeanne d’Arc. – Une interpellation de M. Georges Berry.
Il s’est produit au lycee Condorcet, nous dit-on ce matin, un véritable scandale qui aujourd’hui même aura son écho à la tribune de la Chambre.
Un professeur de seconde, chargé du cours d’histoire, n’aurait pas craint, en pleine classe, devant les jeunes gens qu’il est chargé d’instruire, de tenir des propos orduriers sur Jeanne d’Arc.
-Jeanne d’Arc, aurait-il dit en ricanant, Jeanne d’Arc, cette fille qui a été la maîtresse de tous les capitaines de son armée, n’a jamais remporté aucune victoire : On dit que c’est elle qui a fait lever le siège d’Orléans par les Anglais ; quelle fumisterie! Elle n’était même pas à Orléans lorsque ce siège a été levé.
Et ce professeur se serait écrié, en terminant :
– D’ailleurs, on a bien fait de la condamner !Ces propos monstrueux auraient soulevé l’indignation des élèves ; plusieurs d’entre eux auraient même aussitôt quitté la classe. C’est hier, dans le courant de l’après-midi. que ces faits se seraient passés.
En rentrant dans leur famille, à l’heure du déjeuner, les lycéens se seraient empressés de raconter le scandale à leurs parents.
Quelques-uns de ceux-ci se seraient rendus auprès du proviseur, M. Blanchet, pour lui demander des explications. Il faut croire qu’elles ne furent pas satisfaisantes, puisque M. Georges Berry, député de l’arrondissement où est situé le lycée. fut saisi de l’incident par quatre pères de familles légitimement indignés.
– Tout d’abord, nous a dit l’honorable M. Berry, je ne voulus pas croire à la véracité du récit. Mais je dus bientot m’incliner devant l’évidence, puisque tous les enfants s’accordaient à répéter, dans les mêmes termes, les propos imputés à leur professeur.
Sur un seul point, cependant, il y avait une légère variante. Les uns affirment, en effet, que le professeur a dit « qu’on aurait bien fait de condamner Jeanne d’Arc; les autres déclarent qu’il a dit a qu’on avait bien fait de la brûler ».
Quoi qu’il en soit, j’ai jugé immédiatement qu’un incident pareil ne devait pas rester sans sanction et j’ai écrit au ministre de l’instruction publique pour le prévenir que je lui demanderais des explications à la tribune. J’ai ajouté dans ma lettre que, pour lui laisser le temps de aire une enquête sérieuse, je ne le questionnerais que jeudi.
– Alors c’est seulement après-demain que l’affaire viendra devant la Chambre ?
– Non. Je l’évoquerai cet après-midi, lorsque viendra en discussion le chapitre 63 relatif aux lycées nationaux, en demandant a M. Chaumié d’accepter ma question pour jeudi. S’il refuse, je la lui poserai immédiatement.
Ajoutons que le professeur incriminé serait M. Thalamas, qui fut déporté après la Commune. – FELIX METENIER.
La Patrie, Journal de la défense nationale, mercredi 16 novembre 1904, page 2
Texte 2
LE PETIT COMPLOT DE CONDORCET
M. Georges Berry et la Patrie se son mis en campagne, l’un poussant, l’autre suivant, pour faire naître un scandale au lycée Condorcet. Ils en seront pour leurs frais. Mais nous retiendrons de ce menu incident une leçon qui, pour n’avoir pas été faite dans un lycée, n’en aura pas moins son utilité. Comment les nationalistes travestissent la vérité quand il s’agit de « couler » un universitaire républicain.
La Patrie a prêté les propos suivants à M. Thalamas,professeur d’histoire :Jeanne d’Arc, aurait-il dit en ricanant, Jeanne d’Arc, cette fille qui a été la maîtresse de tous les capitaines de son’ armée, n’a jamais remporté aucune victoire On dit que c’est elle qui a fait lever le siège d’Orléans par les Anglais ; quelle fumisterie ! Elle n’était même pas à Orléans lorsque ce siège a été levé.
Et le professeur se serait écrié en terminant : « D’ailleurs, on a bien fait de la condamner!»
La Patrie ajoute :
Ces propos monstrueux auraient soulevé.l’indignation des élèves ; plusieurs auraient aussitôt quitté la classe.
Enfin, pour terminer par un renseignement. Très sûr, le journal nationaliste affirme que M. Thalamas fut déporté après la Commune.
C’est sur ce dernier point que nous commencerons à rassurer la Patrie, les familles et M. Georges Berry. M. Thalamas, jeune professeur récemment nommé à Paris, n’avait que quelques années en 1871. Si les réactionnaires du temps l’avait déporté, ils auraient été bien féroces.La vérité
Le reste des informations de la Patrie et de M. Georges Berry n’a pas une moindre valeur. Voici exactement ce qui s’est passé, d’après les détails recueillis au cours de notre enquête :
Lundi matin, un élève de seconde B faisait devant M. Thalamas un court exposé sur le rôle de Jeanne d’Arc, à propos de la formation politique de la France.
Or, cette petite leçon résumait, tout simplement le plaidoyer actuel pour la béatification de Jeanne d’Arc. En particulier, les idées suivantes s’y étalaient :
Jeanne d’Arc est un personnage surnaturel. On ne s’explique son rôle qu’en faisant appel au miracle. Elle n’est pas venue pour sauver le roi et la patrie ; elle n’est pas une déesse païenne (sic) du patriotisme. Elle a été envoyée par le ciel pour conquérir la France au Christ.Cet exposé achevé, l’élève fut félicité par le professeur, pour la clarté et la netteté de son petit travail. Ensuite, M. Thalamas reprit l’exposé et montra que l’histoire ne peut pas faire appel au miracle. Il expliqua que Jeanne d’Arc fut un personnage « naturel” et que sa mission fut de désigner le roi légitime et de le conduire à Reims. Cette mission terminée, elle a continué à vivre au milieu des gens de guerre, fut prise, condamnée, brûlée.
Ensuite, résumant le procès, M. Thalamas a montré qu’il ne choqua point les contemporains, parce qu’il fut conforme à leurs préjugés, parce qu’il était facile de représenter Jeanne comme une hérésiarque. La condamnation, conclut-il, n’a rien d’ inexplicable : au contraire. Finalement, la parole fut donnée, selon la coutume, aux élèves qui avaient des objections à formuler.
M. Thalamas avait invoqué l’autorité de l’éminent historien qui dirige aujourd’hui l’Ecole normale. Un élève demanda « si l’on pouvait avoir confiance en M. Lavisse, qui n’est pas un catholique croyant ». Il fallut expliquer à ce jeune sectaire que l’histoire est une science ; et que la religion de l’historien n’a rien à voir avec les faits qu’il expose.
Et ainsi du reste. Le professeur répondit toujours avec impartialité, comme l’exige l’esprit critique, sans opposer un dogme au dogme qu’on lui présentait.Un intéressé
Quant aux désordres signalés, ils n’ont eu lieu que dans l’imagination de la Patrie. Aucune plainte de parents n’est arrivée à l’administration.
En revanche, nous poserons à M. Georges Berry, dont le fils fréquente les cours de Condorcet, une très simple question :
Qui a fait distribuer hier aux élèves du lycée plusieurs centaines de numéros de la Patrie ?
Qui a fomenté, parmi les élèves de la classe qui prépare à Saint-Cyr, la petite manifestation qui s’est produite contre M. Thalamas, à l’intérieur du lycée, et qui, d’ailleurs, s’est heurtée immédiatement à une contre-manifestation sympathique au professeur ?
Il paraît que le proviseur du lycée fait une enquête. Nous espérons hier en voir sortir la lumière la plus complète.
Nous saurons alors qui a intérêt à introduire la politique au lycée Condorcet, en calomniant odieusement les professeurs républicains.MAURICE LAUZEL
L’Humanité, 16 novembre 1904, page 1
Texte 3
LE CAS THALAMAS (extraits)
M. Thalamas est blamé. On ne sait pas pourquoi. Lui-même pas plus que les autres. Mais M. Chaumié [ministre de l’instruction publique], qui pourrait le savoir, le blâme de confiance comme s’il avait fait ce qu’il faut pour en savoir plus long que nous. Ce n’est pas tout. Ayant muni son professeur de ce passeport, le ministre l’envoie du lycée Condorcet au lycée Charlemagne. Il le juge inapte à enseigner l’histoire de France dans le quartier Saint Lazare. Mais pour le quartier Saint-Antoine il le trouve excellent. Telle est la charade universitaire qu’on nous donne à débrouiller.
Prenez garde qu’il y a toute une procédure instituée à l’égard des professeurs contre qui l’on allègue quelque faute. Il faut tout d’abord qu’il y ait une plainte. En vérité, comment pourrait-on se passer de ce préliminaire ? Va-t-on à tout propos, en dehors de toute imputation autorisée, soumettre les professeurs de l’Université à l’enquête ? Dans le cas de M. Thalamas aucune plainte des parents n’est produite. M. Georges Berry, accusateur public, qui ne pouvait assister à la leçon, nous communique les notes incohérentes d’un ou de plusieurs élèves qui ont plus ou moins bien compris les paroles du professeur. Est-ce là-dessus qu’on peut juger un homme ? Va-t-il être établi, comme une règle de l’Université désormais, que tout élève de nos lycées pourra prendre sa revanche d’un pensum en faisant déplacer son professeur, sur le vu d’une feuille blanche où il aura noté plus ou moins exactement des paroles du maître dont le sens aura pu se dénaturer au filtre hasardeux de son intelligence ?
Point de plainte des parents : voilà le fait tout cru. Des notes d’élèves qui ne sont pas sans ressemblance avec des fiches de délation et qui ne fournissent, en tout cas, aucune des garanties d’exactitude nécessaires pour que qui que ce soit puisse rendre en conscience un verdict autorisé. Cependant, c’est là-dessus que M. Chaumié entre en campagne contre M. Thalamas, avec une vigueur qui n’a d’égale que celle de Jeanne d’Arc contre les Anglais. Le ministre n’a pas de plainte entre les mains, mais il a un accusé, et avec l’accusé, des accusateurs dont, leur bonne foi se trouvant hors de cause, il n’est pas interdit de mettre en doute la perspicacité.En pareil cas, les règlements prévoient des tribunaux administratifs pour instruire et juger l’affaire. Il y a d’abord l’enquête du proviseur, qui représente l’instruction. Puis le conseil académique, tribunal de première instance. Enfin le conseil supérieur de l’instruction publique, faisant office de cour d’appel. Tout cela c’est la règle. Mais M. Chaumié a supprimé la règle dans le grand procès du professeur accusé d’ hétérodoxie historique par quelques-uns de ses élèves. […] C’est M. Chaumié en personne qui prononcera sur le point de savoir quel fut le rôle exact de Jeanne d’Arc au siège d’Orléans. Il dira le dogme, et comme tout autre point d’histoire est sujet à contestation, nous attendons de lui, au premier jour, un catéchisme de son diocèse fixant les propositions d’histoire ou de philosophie que des conciles d’élèves, après débats, voudront bien faire à leurs professeurs la grâce d’autoriser.
[…] Mais voici précisément qu’il dessaisit le conseil d’académie et le conseil supérieur de l’Université. L’affaire va se traiter entre lui et M. Georges Berry par l’entremise des élèves. Il s’érige en juge suprême aux lieu et place des Juges réguliers. Et tout aussitôt deux Inspecteurs reçoivent la mission d’inviter les élèves de M. Thalamas à s’aligner contre leur professeur. Quelle récréation ! C’est bien plus amusant qu’une partie de barres. Jamais nos lycéens ne s’étaient vus à pareille fête.
Ce qu’ils ont dit, nous le savons fort mal. Peut-être eux-mêmes seraient-ils bien embarrassés de le redire si on le leur demandait à nouveau sans leur remettre sous les yeux le texte de leurs déclarations. Mais le plus extraordinaire de cette extraordinaire aventure c’est que l’accusé, M. Thalamas, n’a pas été entendu à l’enquête. On s’est borné à lui mettre sous tes yeux des dépositions écrites sans lui avoir permis de contrôler par ses questions la sincérité ou les conditions mentales des signataires. […]
Vraiment de pareils procédés d’enquête sont-ils acceptables ? Est-il admissible qu’en dehors de l’accusé on présente à la signature de ces jeunes gens une déposition toute rédigée qu’il faut approuver ou rejeter en bloc, sans aucune nuance d’adhésion, bien qu’elle contienne plusieurs propositions différentes ? Si c’est là ce que M. Chaumié, robin de son métier, appelle une instruction judiciaire, c’est qu’il ne comprend la justice, faut-il croire, qu’à la façon de Torquemada. Les républicains, semble-t-il, ont une autre conception des droits de l’accusé.La vérité trop claire est que de reculade en reculade, on en est arrivé à savoir peur de tout et à se mettre en déroute devant toute offensive antirépublicaine. Le lâcher-pied est devenu le mot d’ordre universel. Voilà toute l’administration universitaire, avec son grand chef, en débandade à l’aspect d’une simili-levée de boucliers dans la classe d’un lycée. Où s’arrêtera-t-on ? On déplace M. Thalamas pour n’avoir pas de conflit avec trois collégiens. Et l’on livre ainsi du coup toute l’Université à la merci de ses pires ennemis, qui sont les ennemis de la République d’abord.
Tout le monde sait d’ailleurs que Jeanne d’Arc ne figure en cette affaire qu’à titre de prétexte. Il suffit, pour s’en assurer, de lire la fameuse déclaration des lycéens où l’on voit figurer au premier rang le grief de l’Eglise romaine alléguant que c’est Dieu lui-même qui est en cause dans l’affaire Thalamas. Il n’y a plus de sécurité pour les professeurs, puisqu’il est établi désormais qu’ils ne seront pas défendus. Ou plutôt il n’y a de sécurité pour eux que dans la protection de l’Eglise, l’Etat républicain se refusant à remplir son devoir. Il vous appartient, mes amis, de déduire les conséquences de cet état de choses.G. CLEMENCEAU.


