Il y a 90 ans, le dimanche 3 mai 1936, la victoire historique des partis de gauche aux élections législatives allait déboucher, un mois plus tard, sur la formation du gouvernement de Front populaire dirigé par le socialiste Léon Blum. Cette date-anniversaire est une occasion pour revenir sur cette figure centrale de la vie politique de la Troisième République finissante.

Léon Blum a suscité des passions contraires : il  fut sans doute la figure politique  la plus aimée et à la fois la plus haïe dans la France des années 1930. Si l’histoire a surtout retenu le chef du gouvernement du Front populaire, les deux documents que nous présentons permettent de mettre en évidence les autres facettes d’une personnalité politique brillante et complexe.

Le premier texte est un article paru dans La République sociale, hebdomadaire de la SFIO du département de l’Aude. Le numéro du 1ᵉʳ mars 1945 est entièrement consacré à Léon Blum, que les militants ont eu l’occasion de côtoyer fréquemment, puisque Blum fut député de l’Aude. Le numéro spécial est publié à un moment particulier, puisque Léon Blum est encore déporté en Allemagne, à ce moment-là. On comprend donc l’émotion et la ferveur qui imprègnent ces lignes.  Tout sauf un portrait objectif de cette grande figure de la gauche, ce texte nous renseigne sur l’immense aura intellectuelle, politique et morale dont jouissait Léon Blum, parmi les militants et sympathisants socialistes.

Le deuxième texte est la nécrologie publiée le 1ᵉʳ avril 1950 par le quotidien Le Monde, au  lendemain de la mort de Léon Blum. Exercice difficile puisqu’il s’agit de rendre hommage au défunt, tout en gardant le recul et l’œil suffisamment critique pour faire le bilan d’une vie. Il nous semble que le journaliste André Ballet n’a pas failli à cette tâche et nous vous invitons vraiment à lire ce beau texte sur Léon Blum qui « a droit dans la mémoire des Français, au respect et à l’admiration comme tous ceux qui consacrent leur vie à une foi et sont prêts à se sacrifier pour elle. »

 

Note : les documents ont été choisis par Déborah Caquet. La présentation a été rédigée par Gilles Legroux.


La République sociale, organe du Parti socialiste du Midi, rend hommage à Léon Blum avec un numéro entièrement dédié le 1er mars 1945

Il existe à la librairie du Parti, dans nos éditions de la Liberté, une brochure qui a pour titre « Jean Jaurès » et qui a été écrite par Léon Blum…

Il fallait un tel auteur pour traiter convenablement un tel sujet. Qui donc aujourd’hui se jugerait digne d’écrire une brochure intitulée « Léon Blum »?

Bien qu’il s’agisse ici, non pas d’une étude complète, mais des quelques simples lignes d’un petit article, je me trouve singulièrement paralysé par le trop net sentiment de mon insuffisance.

Je cède pourtant à l’insistance de la République Sociale parce qu’il est impossible que le Secrétaire fédéral de l’Aude ne joigne pas sa voix, si peu autorisée soit-elle, à toutes celles qui s’élèvent pour rendre un éclatant hommage à Léon Blum, dont l’incomparable prestige rejaillit sur notre Fédération toute entière.

Depuis seize ans, pour toute la France et plus particulièrement pour les camarades socialistes, l’Aude c’est le Département de Léon Blum, Narbonne c’est la ville de Léon Blum, et il n’est pas un militant de chez nous qui n’ait éprouvé plus ou moins la fierté d’appartenir à la même Fédération que le Patron et de marcher dans son ombre.

Nul n’a comme lui provoqué l’admiration unanime à l’intérieur et en dehors de son parti. C’est que sa supériorité ne peut être discutée.

J’ai personnellement approché, vu et entendu un certain nombre d’hommes de premier plan, de « vedettes » du monde politique. Aucun ne m’a produit, il s’en faut, l’impression que j’ai toujours éprouvée en présence de Léon Blum, quelque chose comme cette sensation d’écrasement, cette conscience d’extrême petitesse que l’on prend de soi-même au pied de la masse géante du Mont-Blanc.

Récemment, devant la Section de Narbonne, au cours d’une conférence d’information, notre camarade Germaine Picard Moch, évoquant la grande figure du Maître disait avec une profonde émotion : « c’est par Léon Blum que nous avons été conduits au Socialisme, Jules Moch et moi, nous sommes ses disciples autant que ses amis.

Combien sommes-nous, parmi les hommes et les femmes de 25 à 50 ans qui avons été gagnés ou retenus au Socialisme par l’influence de Léon Blum ?

Son magnifique talent aux formes les plus diverses, son extraordinaire capacité de travail, son admirable désintéressement personnel ont fait de lui le plus précieux Serviteur d’un idéal et d’un parti auxquels il a voué sa vie si riche de possibilités.

Ses éditoriaux du Populaire, qui lui permettaient de puiser dans l’actualité politique les preuves chaque jour renouvelées de cette vérité socialiste inscrite partout, étaient à la fois la nourriture intellectuelle et le régal quotidien de tous les militants.

Ses retentissantes interventions au Parlement, au cours desquelles face à une réaction haineuse et intimidée, il opposait l’attitude logique du Parti à l’incohérence des solutions d’une bourgeoisie décadente et aveugle, fournissaient les éléments les plus efficaces de notre propagande.

Ses grands discours toujours écoutés par les foules innombrables dans un silence religieux démontraient lumineusement l’évidente nécessité des solutions socialistes, dans l’actuel comme dans le permanent.

Cet homme, tellement au-dessus du peuple, par son intelligence prestigieuse et sa prodigieuse culture, a toujours réussi ce tour de force de conserver le contact avec le peuple, de s’en faire comprendre et de s’en faire aimer.

Ce qu’il y a de plus remarquable sans doute, dans ses écrits comme dans ses discours, c’est l’incomparable faculté qu’il a, à force de clarté et de rigoureuse logique, de rendre simples et accessibles les idées qui paraissent les plus difficiles à exposer ou à développer.

La doctrine Socialiste analysée par lui, apparaît sous le jour séduisant d’une irréfutable démonstration mathématique.

Étrange faculté de mettre de la clarté en toutes choses, que la sienne !

Lorsque dans les congrès les plus difficiles, après des heures et des jours de débats souvent confus, il semblait que les oppositions soient irréductibles et que les questions les plus graves soient insolubles, on voyait tout à coup Léon Blum se dresser à la tribune, de toute sa haute taille, tenant dans sa main quelques feuillets qu’il consultait rarement.

Et soudain, au fur et à mesure qu’il parlait, ramenant le débat à son véritable objet, fouillant, disséquant chaque idée, pesant chaque argument, tout devenait simple, limpide, évident, et les militants qui l’instant d’avant se croyaient séparés par d’infranchissables fossés, s’apercevaient brusquement qu’ils étaient des camarades au service d’une noble et même cause.

Sa mesure, il l’a donnée en 1936, quand assurant la charge du Gouvernement en des heures particulièrement graves, ayant à triompher tout à la fois des difficultés nées des circonstances, et de celles que les hommes lui créaient de tous côtés, il a, en peu de temps, réalisé les réformes les plus profondes qu’ait enregistrées l’histoire sociale de ce pays.

Une intelligence prodigieuse, certes, mais aussi un cœur, d’une sincérité et d’une sensibilité socialistes.

J’ai pensé plus d’une fois, lorsque après un de ses discours, nous étions des milliers à nous dresser d’un seul coup pour l’applaudir frénétiquement et entonner avec des larmes dans les yeux, une de ces Internationales aux accents graves et quasi religieux, que notre hommage enthousiaste n’allait pas seulement à la haute tenue intellectuelle et à l’exceptionnelle luminosité de son exposé, mais que le grand courant qui secouait cette foule venait de son émotion à lui, de cette émotion si profondément humaine qu’il avait fait passer en nous.

C’est cet homme que le Parti Socialiste s’honore d’avoir pour chef et pour guide. Nul ne peut ni ne pourra rien là contre. Le plus bel hommage qu’on puisse ici rendre, est sans doute de dire qu’il est pleinement digne du magnifique Parti qu’il sert, et de l’idéal généreux auquel il a voué sa vie.

Mais Léon Blum serait encore plus grand à nos yeux, s’il était possible, depuis ces quatre dernières années. Tous les militants ont ressenti douloureusement, jour par jour, la somme des souffrances diverses de son long calvaire. Tandis que nous évaluons quotidiennement l’importance du vide que son absence creuse dans nos rangs, la pensée fidèle et affectueuse du Parti tout entier est avec lui.

Par Georges GUILLE, Secrétaire Fédéral

Pour retrouver le texte original, il faut consulter Gallica ici.


La nécrologie du Monde au lendemain du décès de Léon Blum

Une longue silhouette vêtue avec une correction sévère, une longue figure blême illuminée par l’intelligence toujours aux aguets derrière le lorgnon scintillant, de longs cheveux noirs, une moustache tombante recouvrant presque entièrement la bouche, une voix faible, voilée, presque chevrotante, des gestes anguleux et facilement nerveux, la main droite pétrissant un mouchoir tandis que la gauche agitait quelques feuillets couverts de notes, tel était Léon Blum à la tribune de la Chambre à l’époque du Front populaire.

Argumentation abstraite mais adroite, – d’aucuns disaient spécieuse, – style raffiné, ton volontiers dédaigneux et impatient, reparties coupantes. Au fur et à mesure qu’il parlait une étrange passion prenait possession de lui; les mots se précipitaient, la voix devenait sifflante, tout le corps trépidait et Léon Blum s’imposait à son auditoire, qu’il s’agît d’une assemblée politique riche en rhéteurs et en tribuns, ou d’une de ces immenses réunions populaires peu sensibles aux subtilités de la dialectique. Avec des dons très différents des leurs il s’égalait aux meilleurs orateurs. La force de persuasion et la séduction qui émanaient de cet homme en apparence froid et distant étaient telles que ses adversaires devaient faire effort pour se dégager de ce charme et découvrir que parmi les vérités énoncées se cachait plus d’un sophisme.

Le critique littéraire

Normalien à dix-huit ans (il était né à Paris le 9 avril 1872), auditeur au Conseil d’État à vingt-trois ans, critique littéraire à la Revue blanche et au Gil Blas, critique théâtral à Comoedia et à la Grande Revue, auteur des Nouvelles Conversations de Goethe avec Eckermann, de Stendhal et le beylisme et de cet ouvrage qui lui valut tant d’attaques : le Mariage, ce fut, après une période de brillant dilettantisme, l’homme politique, le socialiste, qui prévalut sur l’homme de lettres et le haut fonctionnaire.

L’adhésion au parti socialiste

Socialiste, il l’était, assurait-il, depuis que, âgé de quatorze ans, il avait lu dans les Effrontés d’Émile Augier :  » La fortune est héréditaire et l’intelligence ne l’est pas.  » En fait c’est en 1899 qu’il adhéra au parti avec l’existence duquel sa vie devait désormais se confondre. Existence faite de victoires et de revers, de crises graves aussi, notamment celle de 1920 qui donna naissance à ce parti communiste avec lequel il ne devait cesser, par la suite, de se réconcilier et de se brouiller (il ne fut d’ailleurs jamais battu aux élections que par un communiste, M. Jacques Duclos), et celle de 1933 qui vit le départ de Pierre Renaudel avec les  » néo-socialistes participationnistes « .

Le député de l’opposition

Il parut d’abord que la vie parlementaire de Léon Blum – il entra à la Chambre en 1919 – se déroulerait tout entière dans l’opposition : opposition à l’occupation de la Ruhr; opposition à la politique poincariste en 1926, dont il devait plus tard reconnaître le succès; opposition aux fonds secrets; opposition aux crédits militaires; refus de la  » participation – offerte par M. Herriot en 1924, nouveau refus en 1925, refus encore opposé en 1928 à M. Daladier – le  » soutien « , non sans éclipses, lui semblait un maximum frisant l’hérésie, – opposition forcenée à Tardieu, à Laval, à Doumergue…

Le président du conseil

Il n’en accepta pas moins résolument le pouvoir après le triomphe du Front populaire. N’avait-il pas écrit en 1929 :  » Je m’attribue sans excès de vanité une vue de l’ensemble des affaires, une rapidité de jugement et de décision qui ne m’en rendent nullement incapable. « 

Les grèves avec occupation d’usines avaient commencé avant même son accession au pouvoir. Certains purent craindre qu’il ne se laissât déborder par des éléments révolutionnaires. Il n’y eut que des troubles et une  » grande peur « . Un peu hâtivement sans doute, et à une époque où la France eût dû se préoccuper de la menace allemande, il mit en chantier une réforme sociale et économique considérable : amnistie, congés payés, semaine de quarante heures, conventions collectives, grands travaux, nationalisation des fabrications de guerre, office du blé, prolongation de la scolarité, réforme du statut de la Banque de France. Mais plusieurs de ces mesures figuraient dans les programmes d’autres partis que la S.F.I.O. En tout cas ce n’était pas là ce bouleversement que redoutait une  » société bourgeoise  » dont il avait dit, en mai 1936 :  » Sa ruine est une réalité déjà, une chose accomplie.  » N’allait-on pas pouvoir prétendre au contraire que le chef du Front populaire sauvait cette  » société bourgeoise  » en obtenant le 7 juin, la signature des accords Matignon entre le patronat et la C.G.T.? El puis, Léon Blum n’était pas l’homme de la violence –  » En l’exerçant, disait-il, nous irions contre notre propre but  » – ni même de l’illégalité : auteur du fameux article du Populaire du 5 février 1927 sur les vacances de la légalité, il n’en reconnaissait pas moins que les occupations d’usines n’étaient pas  » conformes aux règles et aux principes de la loi civile française « .

Il devait constater bientôt que la santé de la nation ne résisterait pas à un traitement trop brutal : dès février 1937 il recommandait la  » pause « . Il avait beau dire :  » Je ne conviens pas de l’échec « , c’était l’aveu – et le désaveu de la politique qu’il avait caractérisée en décembre 1936 quand il avait déclaré :  » Nous avons agi comme si la prospérité était certaine.  » En fait de prospérité il y avait eu une dévaluation du franc, alors qu’il avait proclamé :  » Nous ne couvrirons pas les murs des affiches blanches d’un coup d’État monétaire.  » Puis, la situation s’étant aggravée, l’homme qui avait violemment combattu les pleins pouvoirs réclamés en 1926 par Briand et son ministre des finances Caillaux, se voyait conduit en juin 1937, à les demander pour lui-même; celui qui déniait au Sénat le droit de  » dire le dernier mot  » et donc ne posait pas la question de confiance devant lui, démissionnait cependant pour avoir été mis par lui en minorité – ce à deux reprises, puisque son deuxième gouvernement (mars-avril 1938) devait finir de façon identique.

Ce deuxième gouvernement il l’a d’abord voulu allant  » de Maurice Thorez à Paul Reynaud  » – alors qu’il avait le 13 novembre 1924, crié aux modérés du haut de la tribune de la Chambre :  » Je vous hais, vous et votre politique.  » Ne pouvant réaliser ce projet il s’assure le soutien communiste en autorisant le transit à travers la France de matériel de guerre destiné aux républicains espagnols – alors que dès le 1er août 1936 il a proposé aux puissances la non-intervention en Espagne. En même temps, devant la menace que fait peser sur le monde d’Hitler dont il avait écrit, le 9 novembre 1932 :  » Hitler est désormais exclu du pouvoir; il est même exclu, si je puis dire, de l’espérance du pouvoir « , il veut accélérer les fabrications de guerre. Aussitôt grève de la métallurgie parisienne avec occupation des usines. Peut-être certains grévistes n’ont-ils pas oublié que celui qui leur demande un tel effort est le même qui, en 1918, s’est opposé à Renaudel, partisan de la lutte jusqu’au bout contre l’Allemagne de Guillaume II, le même qui, en 1930, s’est prononcé pour le désarmement même unilatéral de la France, le même qui, au congrès socialiste de 1931, a fait voter la motion Lagorgelte :  » Pas un sou, pas un homme pour l’appareil militaire de la bourgeoisie. « 

Il est vrai que, tiré à hue et à dia par ses associés radicaux et ses alliés communistes, qui le combattent d’ailleurs sournoisement Léon Blum n’était pas entièrement libre de ses mouvements. Mais le drame qu’il vécut alors ne tenait pas tant à l’extrême difficulté de sa tâche qu’aux contradictions parmi lesquelles il se débattait et aux démentis qu’une cruelle réalité ne cessait d’infliger à ses généreuses illusions.

La détention et la déportation

Il lui restait à connaître le pire : juin 1940, les hideurs de l’antisémitisme, l’arrestation, dès octobre 1940 par ordre de Vichy, l’internement à Chazeron, puis à Bourrassol, le procès de Riom, en février 1942, où plus encore que son œuvre il défendit la République avec un rare courage, l’internement au fort du Portalet où il devait être livré aux Allemands qui l’envoyèrent en résidence forcée près de Buchenwald, puis près de Dachau. La VIIe armée américaine le délivra dans le Haut-Adige, où il avait été finalement transféré.

Le retour en France

De retour en France on le voit maigri, voûté et grisonnant, au procès Pétain : sa déposition provoqua d’autant plus d’émotion que nul n’avait pu espérer qu’il reviendrait vivant de sa déportation. Tout en reprenant ses activités au sein de la S.F.I.O., il ne voulut plus faire partie d’aucune Assemblée. Il accepta toutefois de mener à Washington de difficiles négociations financières, puis de diriger la délégation française à l’U.N.E.S.C.O. Il accepta encore de présider le gouvernement socialiste homogène qui, du 18 décembre 1946 au 16 janvier 1947, allait assurer la transition entre le régime provisoire issu de la libération et les débuts de la Quatrième République – non sans avoir réussi à freiner pour quelque temps le désordre des prix par le  » choc psychologique  » de la baisse autoritaire. Sa joie fut grande de voir accéder à la première magistrature de l’État un socialiste en la personne de son ami Vincent Auriol.

Il devait revenir une dernière fois devant le Parlement C’était le 21 novembre 1947, après la démission du cabinet Ramadier. Ses cheveux étaient devenus tout blancs; sa démarche hésitante et sa voix cassée étaient celles d’un vieillard; mais jamais son esprit n’avait paru plus élevé ni son désintéressement plus complet. En dépit de l’âge et d’une santé chancelante, Léon Blum ne reculait pas devant une tâche qui s’annonçait écrasante. Il mettait ses dernières forces au service du pays, tout en proclamant sa fidélité à ses idées de toujours et à son parti. Mais l’Assemblée nationale n’approuva pas son programme, et à l’issue d’un débat émouvant au cours duquel – à l’exception des communistes qui eurent le cœur de l’injurier – il reçut de ses adversaires plus d’hommages peut-être que de ses amis, elle lui refusa l’investiture.

Retiré dans sa petite propriété de Jouy-en-Josas, Léon Blum réduisit son activité à de brèves apparitions aux congrès socialistes et à la rédaction de ses éditoriaux dans ce Populaire qu’il avait fondé en 1920 quand l’Humanité avait fait sécession avec les communistes. La qualité de ses écrits demeurait remarquable; certains firent du bruit, tel celui du 28 octobre 1948, où il dénonçait le parti communiste comme une  » caste fanatique… qui a mis ouvertement son autorité au service des intérêts d’un État étranger « .

 » À l’échelle humaine « 

La mort de Léon Blum décapite la S.F.I.O., dans l’affection et la confiance de laquelle il avait succédé à Jean Jaurès, et qu’il a pour ainsi dire incarnée pendant un quart de siècle avec ses qualités et ses défauts. On pouvait penser qu’arrivé à la sérénité qui marque souvent la période finale des grandes existences, et qui imprègne son dernier livre : A l’échelle humaine, publié en 1945, il définirait la doctrine nouvelle d’un parti du peuple devenu un vrai parti de gouvernement. Il ne fit que s’y essayer, sans grande conviction, semble-t-il, et peut-être avec le sentiment qu’il ne serait guère suivi. Depuis la libération, la S.F.I.O. avait été constamment au pouvoir dans les gouvernements tripartis puis dans les combinaisons  » Troisième Force  » : cela n’était-il pas suffisant aux yeux de bien des socialistes ? Lui-même était resté, en son for intérieur, un opposant. À son image, la S.F.I.O. est demeurée hésitante, partagée, en proie aux contradictions, et comme scandalisée que la réalité ne se plie pas à ses conceptions théoriques.

Léon Blum avait rêvé de devenir le leader du monde du travail. Il put croire un moment y être parvenu. Ses dernières années auront vu la majorité de la classe ouvrière se détourner de lui, non sans ingratitude. L’homme était trop grand pour en concevoir du dépit et trop sûr de lui pour admettre qu’il se fût trompé. Il a droit dans la mémoire des Français, au respect et à l’admiration comme tous ceux qui consacrent leur vie à une foi et sont prêts à se sacrifier pour elle.

André Ballet, Le Monde, samedi 1er avril 1950