Moses I. Finley (1912-1986) est un historien spécialiste de l’Antiquité grecque. D’abord professeur à l’Université Rutgers aux Etats-Unis, il est victime du maccarthysme et rejoint la Grande-Bretagne où il obtient un poste à l’Université de Cambridge. Il est l’auteur de nombreux ouvrages « classiques » en Histoire Ancienne dont le célèbre Le monde d’Ulysse.

Le texte proposé ci-dessous est extrait du chapitre deux d’un ouvrage publié aux éditions de La Découverte , en 1987, sous le titre Sur l’histoire ancienne. la matière, la forme et la méthode. Moses I.Finley avait  réalisé une série de conférences en novembre 1983 à l’université de Cambridge, aux universités de Bâle, de Munich et à l’institut Gramsci de Rome et il les a présentées sous une forme révisée dans ce livre. L’historien y invite le chercheur, et plus largement celui qui s’intéresse à l’histoire ancienne, à la prudence méthodologique lorsqu’il se penche sur l’histoire des premiers siècles de Rome, en estimant qu’il est bien malaisé d’avoir des connaissances fiables sur cette période.


« L’historien moderne qui traite d’histoire ancienne ne peut se contenter d’imiter la pratique antique. Il ne peut pas, pour faire l’histoire de Rome, traduire dans une langue moderne le latin de Tite-Live comme Tite-Live a paraphrasé ou traduit le grec de Polybe. Le « patrimoine commun de la recherche historique » constitué à la fin du XVIIe siècle a rendu cette procédure inacceptable. Pourtant ce patrimoine, notons-le, ne semble pas avoir mis beaucoup d’obstacles à la pratique qui consiste à « sauver » Tite-Live et les autres par une réécriture de leur texte, au lieu d’une simple répétition ou paraphrase ; une réécriture qui, en dernière analyse, aboutit à valider tacitement l’essentielle vérité de l’original. Malheureusement, pour l’histoire de la Rome républicaine, période qui aujourd’hui pose les problèmes les plus graves et les plus largement débattus, les deux exposés antiques les plus longs sont ceux de Tite-Live et de Denys d’Halicarnasse, qui furent écrits cinq cents ans après la date de fondation traditionnelle de la fondation de la République, et deux cents ans après la victoire sur Hannibal (en chiffres très arrondis). Nous aurons beau faire, nous ne ferons remonter au-delà d’environ 300 avant notre ère aucune des sources écrites sur lesquelles ces historiens fondent leur exposé, et le plus souvent nous n’irons même pas au-delà de l’époque de Marius et Sylla. Pourtant Tite-Live et Denys d’Halicarnasse racontent en détail les premiers siècles de la République, et les siècles encore plus lointains qui l’ont précédée. D’où tiennent-ils leurs informations ? Quelques sources plus anciennes que nous puissions déterminer ou supposer -et sans poser la question de leur valeur- nous finissons par atteindre le vide. Les écrivains anciens, comme tous les historiens depuis lors, ont horreur du vide. Ils le remplissent comme ils peuvent et, en dernier recours, ils inventent.

On s’obstine à sous-estimer la propension des Anciens à inventer et leur capacité à croire. Une fois que des antiquaires érudits eurent observé qu’il s’était écoulé des siècles entre la destruction de Troie et la « fondation » de Rome, que pouvaient-ils faire d’autre, pour combler les lacunes flagrantes de leur savoir, que d’inventer une liste des rois d’Albe qui reliât les deux événements ? Comment auraient-ils pu contester un récit existant autrement qu’en en fabriquant un autre, dans le but, par exemple, de fournir un appui idéologique à tel groupe ethnique comme les Étrusques ou les Sabins, qui jouèrent un rôle majeur dans les débuts de l’histoire romaine (ou au contraire une raison de les haïr) ? Rien d’étonnant que, en dépit de l’état désespérément fragmentaire des matériaux qui nous restent pour cette époque, il existe un nombre prodigieux de versions différentes, nombre qui ne cesse d’augmenter jusqu’au début du Principat.

Je suppose qu’aujourd’hui tout le monde admet que la liste des rois albains n’est qu’une fiction ; essayez pourtant d’avancer que la liste des rois romains n’est pas suffisamment établie, vous serez accueilli par des huées, on criera à l' »hypercritique » (…). Mais ces protestations indignées ne résolvent rien. Pour commencer, qu’il y ait eu sept rois seulement pour occuper sans interruption une période de deux cent cinquante ans, c’est démographiquement peu probable, voire impossible : au temps du Principat, les sept premiers empereurs n’occupent qu’un siècle à eux tous. Ces sept rois ne sont que six, d’ailleurs, car il faut bien ôter le deuxième, Numa Pompilius, si l’on conclut que « le seul fait historique » en lui est son nom, et que sa biographie est « légendaire ». Je pourrais continuer ainsi longtemps : sur un point, notre faiblesse est sans remède ; nous n’avons pas pour faire l’histoire de Rome la moindre source littéraire originale antérieure au IIIe siècle de notre ère, et nous en avons fort peu d’antérieures au IIe. Mis à part une poignée de documents divers et souvent inintelligibles, la situation de Tite-Live et des autres écrivains latins postérieurs n’était pas différente de la nôtre. »

Moses I. Finley, « L’histoire ancienne et ses sources » in Sur l’histoire ancienne. la matière, la forme et la méthode, La Découverte, 2001, pp.43-45.