En 186 av. J.-C., Rome est secouée par l’une des plus grandes affaires de répression religieuse de son histoire. Le culte de Bacchus, importé de Grande-Grèce, s’était profondément enraciné en Italie depuis son introduction vers 300 av. JC. Il attirait des milliers d’adeptes — hommes et femmes confondus — lors de cérémonies nocturnes secrètes appelées Bacchanalia.

L’affaire éclate grâce à la dénonciation d’un jeune homme, Publius Aebutius, et d’une ancienne esclave initiée au culte de Bacchus, Hispala Faecenia. Le consul Spurius Postumius Albinus ouvre une enquête, puis s’adresse au Sénat et au peuple dans un discours alarmiste où il décrit les Bacchanales comme un État dans l’État, un réseau clandestin capable de corrompre la jeunesse romaine et de fomenter des crimes. La réponse du Sénat est d’une ampleur inédite. Après avoir ordonné des arrestations par milliers dans toute la péninsule (7000 au total) qui n’épargne pas l’élite de Rome, il promulgue un texte juridique sans précédent : le sénatus-consulte de Bacchanalibus. Ce dernier met sous surveillance sévère les associations bacchiques car considérées comme étant une menace trop sérieuse mettant en péril la cohésion politique et religieuse de Rome. Deux sources principales permettent d’appréhender cette affaire hors norme :

-Tite-Live, avec son œuvre principale Ab urbe condita, est de loin la source la plus complète. Rédigée environ 150 ans après les faits, elle contient le récit complet de l’enquête, les discours reconstitués du consul, les délibérations du Sénat et les chiffres des victimes. Si le témoignage de Tite-Live est incontournable, il reste cependant sujet à caution : Tite-Live, hostile au culte de Bacchus, a pu amplifier la menace pour glorifier la réaction du Sénat, garant de l’ordre et de la morale traditionnelle.

-Le sénatus-consulte de Bacchanalibus est le seul document contemporain des faits. Gravé sur une tablette de bronze découverte en Calabre en 1640, il transcrit mot pour mot le décret sénatorial. C’est une source juridique de première importance pour comprendre les mesures réellement prises. La tablette, découverte en 1640, est actuellement exposée au Kunsthistorisches Museum de Vienne (Autriche), dans la section Antikensammlung (Collection des Antiquités grecques et romaines), salle XII, sous la cote CIL I², 581.


Extrait n°1

[…] Il y avait à Rome une courtisane fameuse, l’affranchie Hispala Faecénia : c’était une femme au-dessus du métier auquel elle s’était livrée quand elle était esclave, et que, depuis son affranchissement, elle avait continué par besoin. Le voisinage avait fait naître entre elle et Aebutius des relations qui ne nuisaient ni à la fortune ni à la réputation du jeune homme. C’était elle qui l’avait aimé et recherché la première, et la générosité de la courtisane lui fournissait ce que lui refusait l’avarice de ses parents. Elle avait même fini par s’attacher tellement à Aebutius, qu’après la mort de son patron elle demanda un tuteur aux tribuns et au préteur pour se faire autoriser à contracter, et elle rédigea un testament où elle institua Aebutius son légataire universel.

Après de pareils gages d’amour, ils n’eurent plus de secrets l’un pour l’autre. Un jour, le jeune homme dit en plaisantant à sa maîtresse de ne pas s’étonner si pendant plusieurs nuits elle le voyait découcher. « Un motif religieux l’y obligeait, ajouta-t-il, afin d’acquitter un vœu fait pour sa guérison ; il voulait se faire initier aux mystères de Bacchus. – Les dieux vous en préservent ! s’écria aussitôt Hispala tout éperdue, plutôt la mort et pour vous et pour moi qu’une pareille extravagance ! » Puis elle se répandit en menaces et en imprécations contre ceux qui lui avaient donné ce conseil. Le jeune homme, étonné des paroles et de l’émotion de sa maîtresse, l’engagea à modérer ses transports, puisqu’il ne faisait qu’obéir aux ordres que sa mère lui avait donnés, avec l’aveu de son beau-père.  « Votre beau-père, reprit-elle, car je n’oserais accuser votre mère, a donc hâte de vous enlever tout à la fois l’honneur, la réputation, l’avenir et la vie ? » Aebutius, de plus en plus étonné, la pressa de s’expliquer. Alors Hispala, demandant aux dieux et aux déesses de pardonner à l’excès de son amour la révélation de ces secrets qu’elle aurait dû taire, lui déclara qu’étant esclave elle était entrée dans ce sanctuaire avec son maître, mais que depuis son affranchissement elle n’y avait jamais mis le pied. « Elle savait, dit-elle, que c’était une école d’abominations de toute sorte, et il était constant que depuis deux années on n’avait initié personne au-dessus de l’âge de vingt ans. Dès qu’on y était introduit, on était livré comme une victime aux mains des prêtres, et ils vous conduisaient en un lieu où des hurlements affreux, le son des instruments, le bruit des cymbales et des tambours étouffaient les cris de la pudeur outragée. » Elle le pria ensuite et le conjura de rompre à tout prix son engagement et de ne pas se précipiter dans un abîme où il aurait d’abord à supporter toutes les infamies, pour les exercer à son tour sur d’autres ; enfin elle ne le laissa partir qu’après avoir obtenu sa parole qu’il éviterait cette initiation.

Lorsqu’il fut rentré chez lui, sa mère lui énuméra toutes les formalités qu’il devait remplir le jour même et les jours suivants afin de se préparer à la cérémonie ; mais il protesta qu’il n’en ferait rien, et qu’il ne voulait pas se faire initier. Le beau-père était présent. « Quoi ! » reprit aussitôt Duronia. « Il ne pouvait se passer pendant dix nuits de sa concubine Hispala ; enivré par les caresses empoisonnées de cette vipère, il ne respectait plus ni sa mère, ni son beau-père, ni les dieux mêmes ! » Des reproches qu’ils lui adressaient tour à tour, Rutilus et Duronia en vinrent à le chasser de chez eux avec quatre esclaves. Le jeune homme se retira chez Aebutia, sa tante paternelle, et lui raconta pourquoi sa mère l’avait chassé. Le lendemain il alla, d’après les conseils de cette dame, trouver le consul Postumius sans témoins et lui faire sa déposition. Le consul lui dit de revenir au bout de trois jours et le renvoya. Puis il s’informa lui-même auprès de sa belle-mère Sulpicia, qui jouissait d’une grande considération, si elle connaissait une dame âgée, du nom d’Aebutia, demeurant sur l’Aventin. Sulpicia répondit qu’elle la connaissait, et que c’était une femme d’honneur, qui avait conservé toute la pureté des mœurs antiques. « J’ai besoin de la voir, reprit le consul. Envoyez-la prier de venir auprès de vous. » Aebutia se rendit à l’invitation de Sulpicia, et le consul arrivant peu de temps après, comme par hasard, fit tomber la conversation sur Aebutius. À ce nom, la dame se prit à pleurer et à gémir sur le malheur de son neveu, qui, dépouillé de sa fortune par ses protecteurs naturels, avait été chassé par sa mère et réduit à chercher un asile chez elle, parce qu’il refusait, l’honnête jeune homme [que les dieux voulussent bien le protéger !], de se faire initier à des mystères qu’on disait infâmes.

Extrait n° 2

Postumius lui dit d’être sans inquiétude, et lui promit de veiller à ce qu’elle pût habiter Rome même sans danger. Hispala reprit alors l’origine des mystères. « Ce sanctuaire, dit-elle, n’avait d’abord été ouvert qu’aux femmes, et on n’y admettait ordinairement aucun homme. Il y avait dans l’année trois jours fixes pour l’initiation, qui se faisait en plein jour. Les dames étaient, chacune à leur tour, investies du sacerdoce. C’était une certaine Paculla Annia, de Campanie, qui, pendant son sacerdoce, avait tout changé, prétendant en avoir reçu l’ordre des dieux. C’était elle qui la première avait initié des hommes, en amenant ses deux fils, Minius et Hérennius Cerrinius, consacré la nuit en place du jour à la cérémonie, et réglé qu’au lieu de trois jours par an, il y en aurait cinq par mois pour les initiations. Depuis l’admission des hommes et le mélange des sexes, depuis qu’on avait fait choix de la nuit, si favorable à la licence, il n’était sorte de forfaits et d’infamies qui n’eussent été accomplis, et les hommes se livraient plus à la débauche entre eux qu’avec les femmes. Ceux qui se prêtaient avec quelque répugnance à ces excès monstrueux, ou qui semblaient peu disposés à les commettre eux- mêmes, étaient immolés comme des victimes. Le comble de la dévotion parmi eux, c’était de ne reculer devant aucun crime. Les hommes paraissaient avoir perdu la raison et prophétisaient l’avenir en se livrant à des contorsions fanatiques ; les femmes, vêtues en bacchantes et les cheveux épars, descendaient au Tibre en courant, avec des torches ardentes, qu’elles plongeaient dans l’eau et qu’elles retiraient tout allumées, parce que ces torches renfermaient un mélange de chaux vive et de soufre naturel. Les dieux étaient supposés enlever des malheureux, qu’on attachait à une machine et qu’on faisait disparaître en les précipitant dans de sombres cavernes. On choisissait pour cela ceux qui avaient refusé de se lier par un serment, ou de s’associer aux forfaits, ou de se laisser déshonorer. La secte était déjà si nombreuse qu’elle formait presque un peuple ; des hommes et des femmes de nobles familles en faisaient partie. Depuis deux ans il avait été décidé qu’on n’admettrait personne au-dessus de vingt ans ; on voulait avoir des initiés dont l’âge se prêtât facilement à la séduction et au déshonneur. »

Après avoir achevé cette déposition, Hispala tomba de nouveau à genoux, et redemanda avec les mêmes instances à être éloignée de l’Italie. […]

Extrait n°3

Lorsque Postumius eut ainsi les deux dénonciateurs en sa puissance, il fit son rapport au Sénat et lui exposa successivement les révélations qu’il avait reçues et le résultat des informations qu’il avait prises. Les sénateurs conçurent les plus vives alarmes, tant pour la sûreté publique, qui pouvait être compromise par quelque trame perfide élaborée dans ces réunions et assemblées nocturnes, que pour le repos de leurs propres familles, dans lesquelles ils craignaient de trouver quelque coupable. Ils votèrent cependant des remerciements au consul pour avoir conduit cette enquête avec une rare vigilance et le plus profond mystère. Ils chargèrent ensuite les consuls d’entamer une procédure extraordinaire contre les Bacchanales et les sacrifices nocturnes, de veiller sur la personne des dénonciateurs Aebutius et Faecénia, et de provoquer de nouvelles révélations par l’appât des récompenses. On convint en outre de faire rechercher soit à Rome, soit dans tous les villages voisins, les prêtres ou prêtresses qui présidaient à ces sacrifices, pour les mettre à la disposition des consuls, et de faire publier, dans la ville ainsi que dans toute l’Italie, un édit portant défense à tous les initiés aux mystères de Bacchus de se réunir et de se rassembler pour célébrer cette cérémonie ou toute autre semblable. Avant toutes choses, on devait poursuivre ceux qui se réuniraient, ou s’engageraient par des serments pour attenter à l’honneur ou à la vie des citoyens. Telle fut la substance du sénatus-consulte. 

Source : Tite-Live Ab Urbe Condita, XXXIX, 8–19, extraits.

Traduction :  Oeuvres de Tite-Live : Histoire romaine avec la traduction en français. Tome 2 / publiées sous la direction de M. Nisard, Paris, Firmin Didot frères, fils et Cie, 1839, extraits pp. 502-511

La traduction de l’oeuvre de Tite-Live est disponible entre-autre, sur le site de Philippe Remacle