Tito Pagliardini (1817-1895) est un professeur de français établi à Londres. Fouriériste convaincu, il effectue une visite au Familistère de Guise en 1865. Lorsque l’auteur entreprend son périple en Thiérache, la structure définitive de l’œuvre de Jean-Baptiste Godin n’est pas encore achevée. La construction du Palais social s’étend en effet de 1859 à 1879. L’aile gauche du Familistère est construite entre 1859 et 1860 et le pavillon central entre 1862 et 1865 ; l’aile droite suivra entre 1877 et 1879. Les pavillons Landrecies et Cambrai viendront après.

Tito Pagliardini est plus qu’enthousiaste face aux réalisations entreprises par Godin. Après une description de l’ensemble architectural et du système scolaire mis en place (la mixité est déjà une réalité au familistère !), l’auteur estime que le Familistère réussit à respecter, et la liberté de l’ouvrier, et le respect de sa dignité en lui assurant un bien-être réel. À le lire, une vraie réussite !


« À quelles conditions, à quelles lois, à quelle autorité, l’habitant du Familistère est-il soumis ? Ces conditions, ces lois, cette autorité sont renfermées dans un seul mot : Liberté ! Ce mot n’est affiché nulle part, et à chaque pas que l’on fait dans le Familistère, on le lit partout.

Là où l’ouvrier trouve à satisfaire ses besoins légitimes où tout est combiné dans un ordre parfait, point n’est besoin de lois ; et, fait remarquable, depuis quatre ans que le Familistère existe, la police n’a pas eu à intervenir, il n’y a pas eu de disputes entre ouvriers, de discussions entre maître, contremaîtres et ouvriers.

Changer les habitudes de l’ouvrier, lui assurer des moyens d’existence, protéger l’éducation de son enfant, élever par là sa dignité, la liberté suffit à tout cela ; c’est la seule manière de relever le drapeau de la moralité. la fable du loup et du chien sera toujours vraie ; l’ouvrier ne voudra jamais sacrifier sa liberté à des avantages quels qu’ils soient.

Après tout, les règlements les plus sévères fondent-ils la vraie moralité ? Non, la crainte du châtiment engendre l’esprit de révolte. Partout où l’ouvrier sent peser un joug, partout où il se sent esclave d’une domination occulte, il se révolte ; il préférera les privations au bien-être, s’il lui faut perdre la liberté. Honneur à lui pour ce sentiment ! Le jour où ce sentiment sera étouffé en lui, ce ne sera plus un homme, ce sera une proie pour la prison.

La liberté, voilà donc la loi du Familistère. Personne n’est forcé d’y vivre, d’y rester plus d’un mois, personne n’est obligé d’y faire ses provisions, tout en jouissant des autres avantages. L’ouvrier fondeur n’est nullement contraint de rester dans le palais du travail ; on demande à l’ouvrier sa confiance, on ne la lui extorque pas, on ne l’exige pas.

M.Godin donne à l’ouvrier autant de bien-être que peut en avoir le riche lui-même, un bien-être que désireraient de simples particuliers. Leur donne-t-il tout cela ? Non. S’il le leur donnait, le Familistère serait un hospice construit par la charité d’un simple particulier, ce serait la charité en nature, non moins blessante que la charité en espèces.

La dignité de l’ouvrier n’a pas à souffrir cette injure ; il paie, il est chez lui. L’éducation de l’enfance étant un point trop important pour le laisser aux soins du hasard, mais exigeant des grandes familles de lourds  sacrifices, on s’en est chargé, mais chaque ouvrier apporte sa quote-part. (…).

Si l’ouvrier trouve son profit dans cette admirable institution du logement de la vie à bon marché, le bienfaiteur, lui aussi, en retire un bénéfice ; l’ouvrier ne doit donc rien à personne, il est à son compte. »

Tito Pagliardini, « Une visite au familistère ou maison de travailleurs », The Social Review 1865, in Thierry Paquot et Marc Bédarida, Habiter l’utopie. Le Familistère Godin à Guise, 2004, pp.185-186.