Le philosophe Thomas Hobbes (1588-1679) fut à la fois le précepteur, le secrétaire et l’ami de William Cavendish (1590-1628). Ce dernier joua un rôle politique auprès de Jacques Ier Stuart.
L’extrait ci-dessous a été publié initialement à Londres en 1620 dans un recueil anonyme portant le titre de Horae subsecivae (nous renvoyons à l’excellent propos liminaire de Jauffray Berthier et Nicolas Dubos, publié aux éditions Folio essais en 2024 sous le titre Discours sur l’histoire, pour une analyse approfondie concernant cet écrit et sur son inscription dans l’histoire de la pensée). Les deux auteurs assignent clairement à l’histoire une mission d’édification morale des individus. Elle doit permettre d’aider l’homme à devenir un « être accompli ». Et c’est à « l’histoire des actions » que revient ce rôle, la géographie, la chronologie et la « généalogie » lui servant d’auxiliaires.
« De la lecture de l’histoire.
Parmi toutes les études, l’histoire a ma préférence, que ce soit pour l’ornement ou pour l’entendement, car elle nous montre, par une expression exquise, les actions et les délibérations des temps passés. Et assurément, si ni l’affection, ni la flatterie, ni la crainte ne la gouvernent, tu y trouveras l’image de la vérité parfaitement tracée, sans obséquiosité ni dénigrement, et les actions les plus valeureuses et les plus nobles des grands hommes confiées à une mémoire perpétuelle, sans que leurs manquements ne soient estompés, car c’est le bon comme le mauvais qu’elle livre à la postérité, l’un pour servir de modèle à l’honneur et à la vertu, l’autre pour montrer le chemin où vont les pas que nous devrions ne pas suivre, de peur de ne laisser derrière nous qu’un éternel monument d’infamie, le propre d’un historien étant vera non falsa, scribere sine ostentatione (Écrivez la vérité, non les mensonges, sans ostentation).
Parmi les histoires, certaines sont naturelles, certaines sont civiles ; parmi les civiles, certaines touchent à l’état de l’Église, d’autres touchent aux affaires de l’État. Toutes deux comprennent une histoire des lieux, que l’on appelle géographie, une histoire des temps, que l’on appelle chronologie, une histoire des lignées, que l’on appelle généalogie, et une histoire des actions, dont je m’apprête à parler ici, la seule que l’on nomme histoire d’une façon générique, par une sorte de prérogative. Et les trois autres, c’est à dire la géographie, la chronologie et la généalogie, ne sont là que pour l’assister. Cette espèce d‘histoire, que je tiens par conséquent pour la plus nécessaire et la plus profitable, peut être écrite soit sous forme de commentaires, qui ne sont qu’une pure relation des choses qui ont eu lieu, sans les délibérations, les occasions, les prétextes, les discours ou les circonstances de l’action, soit sous une forme plus complète, qui réunit les temps, les personnes, les lieux, les délibérations et les conséquences. Et c’est cette histoire-là (si elle est lue avec attention et discernement) qui apporte tant de vigueur à la connaissance et au jugement.
Mais afin de ne pas répéter ces discours sur l’utilité et les mérites maintes fois décantés, de l’histoire, ni de prescrire à l’historiographie la meilleure méthode (tâches vaine et dispensable pour l’une, présomptueuse pour l’autre), et pour montrer seulement les moyens qui permettent à chacun de tirer de ses lectures le plus grand bénéfice pour sa propre instruction, je pense que la première chose à considérer est la fin en vue de laquelle l’histoire doit être lue et tenue en estime.
Cette fin (comme l’est celle de toute connaissance humaine) consiste à faire de l’homme un être accompli, c’est à dire à faire un homme dont l’entendement est bien instruit quant au vrai et dont la volonté est justement et constamment disposé au bien. Car être tel, c’est ne manquer d’aucune vertu ni d’aucun pouvoir de l’esprit qui se puissent imaginer.
Même s’il n’est pas le seul, ce moyen est le plus approprié pour atteindre cette perfection, car il inclut dans des exemples particuliers et applicables ce que bien des sciences prises ensemble, dans des préceptes généraux qui sont sujets à d’innombrables exceptions, ne peuvent que difficilement rassembler ».
Thomas Hobbes, William Cavendish, De la lecture de l’histoire (traduction de Jauffray Berthier et Nicolas Dubos, texte publié aux éditions Folio essais sous le titre Discours sur l’histoire, 2024, pp.111-113).


