Marc Bloch [1886-1944] est l’un des historiens français les plus influents du XXe siècle, cofondateur de l’ École des Annales avec Lucien Febvre ; c’est aussi une figure majeure de la Résistance.
Né à Lyon dans une famille d’universitaires, Bloch devient professeur d’histoire médiévale à Strasbourg puis à la Sorbonne. En 1929, il fonde avec Lucien Febvre la revue Annales d’histoire économique et sociale, qui révolutionne la discipline en élargissant l’histoire au-delà des seuls événements politiques pour intégrer les structures économiques, sociales et les mentalités collectives. Ses œuvres majeures, Les Rois thaumaturges (1924), La Société féodale (1939–1940) et Les caractères originaux de l’histoire rurale française (1931) restent des références. Il y applique une méthode comparative et interdisciplinaire, croisant histoire, géographie, sociologie et anthropologie.
En 1939, âgé de 53 ans, Bloch s’engage volontairement et participe à la campagne de France. Après la défaite, il rédige L’Étrange Défaite, une analyse lucide et sans concession de l’effondrement militaire français. Patriote et républicain, il refuse l’exil et s’engage dans la Résistance en 1942 sous le pseudonyme de « Narbonne », devenant, entre autres, un cadre régional des Mouvements unis de la Résistance, à Lyon.
Confrontée à des conditions matérielles d’existence toutes différentes, la résistance intérieure ne se limite pas à la collecte de renseignements et aux sabotages, elle entreprend également une réflexion approfondie sur l’avenir de la France. C’est ainsi que dès 1942, la plupart des grands mouvements de résistance disposent, à côté de leur périodique clandestin, d’une revue spécialisée où les intellectuels et universitaires développent leur pensée : la Revue libre pour Franc-Tireur, Les Cahiers de la Libération pour Libération-Sud par exemple, tandis que le Comité Général d’Etudes (CGE) créé par Jean Moulin développe Les Cahiers politiques qui se donnent pour mission de collecter les propositions de la résistance intérieure pour l’après-guerre et d’en proposer à Londres des synthèses (1). Marc Bloch devient rédacteur en chef de la revue. Parmi les articles qu’il rédige, nous vous proposons cet extrait issu du deuxième numéro publié en juillet 1943 où il développe ce que signifie la République.
Me demander pourquoi je suis républicain n’est-ce pas déjà l’être soi-même ? N’est-ce pas admettre en effet que la forme du pouvoir peut-être l’objet d’un choix mûrement délibéré de la part du citoyen, que la communauté ne s’impose donc pas à l’homme, qu’elle ne le constitue pas par l’éducation et la race jusque dans ses dispositions les plus intimes et de façon nécessaire, qu’il peut sans sacrilège examiner le groupe dont il fait partie parce qu’enfin la société est faite pour lui et doit le servir à atteindre sa fin.
Pour tous ceux qu’unit cette croyance, il est en effet des principes communs en matière politique. La cité étend au service des personnes, pouvoir doit reposer sur leur confiance et s’efforcer de la maintenir par un contact permanent avec l’opinion. Sans doute cette opinion peut-elle, doit-elle être guidé mais elle ne doit être ni violentée ni dupée, et c’est en faisant appel à sa raison que le chef doit déterminer en elle la conviction. Aussi doit-il avant tout distinguer les aspirations profondes et permanentes de son peuple, exprimé en clair ce que celui-ci dénie parfois bien confusément et le révéler pour ainsi dire à lui-même. Un tel débat ne peut être mené à bien que dans la sécurité. L’État au service des personnes ne doit ni les contraindre, ni se servir d’elle comme d’un instrument aveugle pour des fins qu’elles ignorent. Leurs droits doivent être garantis par un ordre juridique stable. La tribu qu’une passion collective soude à son chef est ici remplacée par la cité que gouvernent les lois. Les magistrats soumis eux-mêmes à ses lois étonnants d’elle leur autorité ça s’oppose au chef, lui-même loi vivante et non l’humeur et les passions donnent à la communauté toutes ses impulsions.
Mais suit-il de là que la cité réglée par les lois soit nécessairement de forme républicaine et ne peut-on concevoir une monarchie légitime ou sur le roc solide de la monarchie héréditaire puisse être construit un ordre politique stable ? Bien des peuples étrangers, nos voisins anglais notamment, ont-ils pas réussi une œuvre de ce genre et il n’y aurait-il pas avantage à les imiter ? Telles sont les questions que se posent, paraît-il, encore un certain nombre de français. Il convie d’y répondre et de montrer pourquoi, dans la France de 1943,1 ordre politique digne de ce nom ne peut se fonder en dehors d’une forme républicaine.
Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en plaigne, qu’on le blâme le passé et à qui il ne dépend pas de nous de le refaire. L’histoire de ce pays il a marqué et de telle sorte qu’il est impossible de le refondre.
C’est un fait que la monarchie pour faire l’unité de la France a contraint la soumission les innombrables pouvoirs locaux surgit à l’époque féodale. C’est un fait que contente de les avoir soumis qu’elle n’a pas cherché à les détruire. Deux conceptions opposées du pouvoir royal s’affrontaient dans les esprits l’une faisait du roi le serviteur de l’intérêt général, placé au-dessus de tous parce qu’au service de tous est chargés par suite de faire disparaître toute exception à la loi, tout privilège. L’autre voyait au contraire en lui le gardien de tous les droits acquis, la clé de voûte de l’édifice social et de ses innombrables organismes aux diverses fonctions, le pouvoir qui échappant à l’élection consolidée par sa seule présence le principe de hiérarchie dans l’État, bref le protecteur même du privilège.
Entre ces deux conceptions la monarchie ne sut jamais choisir. Son inertie même la livra aux privilégiés qui sur la compromettre à force de l’entourer. Populaire au temps lointain où le peuple voyait en elle une protection contre les féodaux, elle avait déjà vers la fin du XVIIIe siècle perdu une grande part de la confiance de la nation. Lorsqu’au cours d’une crise décisive la France prit conscience d’elle-même et voulu fondé sur la base de l’égalité devant la loi un ordre social nouveau, la monarchie tomba du côté où elle penchée ; elle prit parti pour les privilégier contre son peuple hésita pas dans cette intention à faire appel à l’étranger. Entre le pouvoir royal et le son et la souveraineté de la nation, la question était désormais posée et le couperet qui trancha la tête de Louis XVI tranché par la même ce tragique débat. […]
Le désastre de 1870 se rendant le pouvoir une fois de plus vacant, permis de poser plus nettement que jamais la question. Le prétendant au trône, le Comte de Chambord, il y a l’idée monarchique de façon inoubliable à la tradition contre-révolutionnaire : société hiérarchisée fondée sur la volonté divine en dehors de tout appel à la nation. C’est sur cette affirmation qu’il joua et perdit la couronne ; par un débat long et paisible, en dehors de toute violence, la nation se prononça pour la république et de telle façon qui n’est pas de décision plus claire et mieux délibéré. Le temps dès lors a pu passer, bien des illusions ont pu naître. On a pu croire que maîtresse de l’armée et des grandes administrations d’État, les classes dirigeantes françaises avaient prétendu confisquer à leur profit le patriotisme et qu’il ne la restait plus rien du passé de trahison. Il a suffi de bien peu pour dissiper cette erreur. Le patriotisme des aristocrates s’est révélé une attitude destinée à obtenir du peuple la soumission à l’État tant qu’elles en tiendraient la direction. Du jour où en 1932 elles craignirent de la perdre, du jour où 936 leurs craintes se confirmèrent, elles se retrouvèrent d’instinct prêt à en appeler à l’étranger contre leur peuple. Leur manque de désir de la victoire créa dans tout le pays une atmosphère propice à la défaite et, venu enfin la débâcle, c’est avec une sorte de soulagement qu’elles se préparèrent à exercer le pouvoir sous la tutelle et au profit de l’ennemi.
Il n’est pas possible de supprimer d’un trait de plume ce passé. Qu’on le veuille ou non, la monarchie a pris aux yeux de toute la France une signification précise. Elle est comme tout régime, le régime de ses partisans, le régime de ces Français qui ne poursuivent la victoire contre la France, qui veulent se distinguer de leurs compatriotes et exercer sur eux une véritable domination. Sachant que cette domination ne serait pas acceptée, il ne la conçoive établie que contre leur peuple pour le contraindre et le soumettre est nullement à son profit. Ce n’est pas un homme, si vous verrez si sympathique soit-il, qui peut changer un tel état de choses.
La république au contraire apparaît aux Français comme le régime de tous, elle est la grande idée qui dans toutes les causes nationales a exalté les sentiments du peuple. C’est elle qui en 1793 a chassé l’invasion menaçante, elle qui en 1870 a galvanisé contre l’ennemi le sentiment français, c’est elle qui, de 1914 1918, a su maintenir pendant quatre ans, à travers les plus dures épreuves, l’unanimité française : ces gloires sont celles de notre peuple et ses défaites sont nos douleurs. Dans la mesure où l’on avait pu arracher aux Français leur confiance dans la république, ils avaient perdu tout enthousiasme et toute ardeur et se sentait déjà menacé par la défaite et dans la mesure où ils se sont redressés contre le joug ennemi, c’est spontanément que le cri de « vive la république ! » est revenue sur leurs lèvres. La république est le régime du peuple. Le peuple qui se sera libéré lui-même et par l’effort commun de tous ne pourra garder sa liberté que par la vigilance continue de tous. Les faits l’ont aujourd’hui prouvé : l’indépendance nationale à l’égard de l’étranger et la liberté intérieure sont indissolublement liées, elles sont l’effet d’un seul et même mouvement. Ceux qui veulent tout prix donner au peuple leur maître accepteront bientôt de prendre ce maître à l’étranger. Pas de liberté du peuple sans souveraineté du peuple, c’est-à-dire sans République.
Marc Bloch, « Pourquoi je suis républicain, réponse d’un historien« , extrait des Cahiers politiques, numéro 2, juillet 1943, pages 9 à 11, disponible en ligne ICI
Notes :
1- Jean-François Muracciole, « La Résistance, l’éducation et la culture », Tréma, 12-13 | 1997, 85-98. Disponible ICI


