Tacite (55/57-116/120 ap. J.-C.) commence sa carrière par des charges politiques (consul en 97 puis proconsul en Asie Mineure). Excellent orateur et avocat, il s’intéresse d’abord à la rhétorique puis à l’histoire. En 98 de note ère, il rédige la biographie de son beau-père Agricola qui a achevé la « pacification » de la Bretagne et écrit également un ouvrage « d’ethnographie » consacré aux Germains.
Pour la rédaction de sa Germanie, Tacite a su user des écrits de César, de Tite-Live (le livre 104 de son Histoire romaine dont nous ne disposons plus aujourd’hui) et de Pline l’Ancien. L’écrit de Tacite est divisé en deux parties. L’historien évoque d’abord la géographie de la Germanie et les us et coutumes de ses habitants puis il offre un aperçu des différents peuples du territoire. C’est à la première partie de l’ouvrage que se rattache l’extrait ci-dessous. Tacite donne aux dieux des Germains des théonymes romains en vertu du principe de l’interpretatio. Son exposé laisse une large place aux pratiques divinatoires, certaines se rapprochant des usages romains, d’autres apparaissant comme singulières à l’auteur comme les présages offerts par les équidés ou le duel « oraculaire » entre deux belligérants pour connaître l’issue d’un conflit.
« 9 Parmi les dieux, ils honorent principalement Mercure. A certains jours fixés, ils estiment légitime de lui offrir des victimes humaines. Ils apaisent Hercule et Mars avec des animaux qu’il est permis de mettre à mort. Une partie des Suèves sacrifie aussi à Isis. Quelles sont les justifications et l’origine de ce culte étranger ? Je n’ai pu l’apprendre. Peut-être l’emblème de cette déesse, semblable à un navire, dénote-t-il une religion importée d’outre-mer. Ils pensent peu convenable à leur majesté d’enfermer les habitants du ciel entre les murs d’un temple ou de leur donner une apparence humaine. Ils leur consacrent des bois sacrés et des forêts et donnent le nom de dieux à ces espaces mystérieux accessibles à leur seule piété.
10 Ils observent attentivement les auspices et les sorts et tous consultent les présages de la même façon. Ils taillent en petites baguettes la branche coupée d’un arbre fruitier, marquent ces segments de signes distinctifs et les éparpillent au hasard sur une étoffe blanche. Ensuite, le prêtre de la cité-dans le cas d’une consultation publique-ou le père de famille lui-même-si elle est privée-invoque les dieux, lève les yeux au ciel, lève trois fois les baguettes les unes après les autres et interprète les signes marqués. S’ils sont défavorables, pas d’autre consultation n’aura lieu le même jour sur le même sujet. S’ils sont favorables, on demande la confirmation des auspices. Les Germains savent, comme nous, interroger les cris et les vols des oiseaux.
Les Germains ont pour originalité de tirer parti des présages et des avertissements donnés par les chevaux. Ces animaux sont nourris par l’État dans les forêts et les bois sacrés dont j’ai déjà parlé, ils sont tout blanc et n’ont accompli aucun travail pour les hommes. On les attache à un char sacré, le prêtre, le roi ou le premier de la cité les accompagne et observe leurs hennissements et leurs ébrouements. Les Germains, que ce soit le peuple, les nobles ou les prêtres, accordent la plus grande confiance à ces auspices donnés par les chevaux. Les Germains sont les serviteurs des dieux, les chevaux en sont les confidents.
Les Germains ont une autre façon de consulter les auspices pour connaître l’issue des guerres importantes. Ils prennent un captif appartenant au peuple avec lequel ils sont en guerre et le mettent aux prises avec un de leurs guerriers. Chaque combattant lutte avec ses armes nationales. Ils considèrent la victoire de l’un ou de l’autre comme une prédiction. »
Tacite, De la Germanie, 9-10 (traduction de Catherine Salles in Tacite, Oeuvres complètes, Bouquins, 2014, p.102-103).


