Nous avons abordé dans un article précédent l’affaire Thalamas de la fin de l’année 1904. Le professeur d’histoire du lycée Condorcet, Amédée Thalamas, fut accusé  d’avoir tenu devant ses élèves de seconde « des propos orduriers sur Jeanne d’Arc » et devint la cible des milieux nationalistes et catholiques. L’affaire fut largement commentée par la presse mais n’occupa les colonnes des journaux que peu de temps.

 Pour connaître les détails de cette affaire, Y ICI

4 ans plus tard, l’affaire Thalamas rebondit durant l’hiver de 1908-1909. En novembre 1908, le professeur Thalamas fut autorisé à donner  « un cours libre sur la pédagogie de l’histoire » à la Sorbonne où le personnage historique de Jeanne d’Arc serait inévitablement abordé. Cette décision déclencha la colère de L’Action française, colère instrumentalisée à des fins politiques, comme nous allons le voir avec le texte ci-dessous.

Ce texte est issu de l’Almanach de l’Action française de l’année 1910. En dehors du calendrier, l’Almanach contient un certain nombre d’articles  de grandes figures du journal monarchiste d’extrême droite. Pour bien comprendre le contexte de l’affaire Thalamas, il faut revenir un instant sur l’Action française. Mouvement nationaliste antidreyfusard, créée en 1899, la revue bimensuelle de l‘Action française devient vite, sous l’influence doctrinale de Charles Maurras, l’organe du nationalisme intégral, monarchique, antisémite et violemment hostile à la République. L’année 1908 est une année particulièrement importante pour l’Action française puisque la revue devient un quotidien en mars 1908. Quelques mois plus tard, en novembre 1908, sont fondés les Camelots du Roi. Chargés de vendre le quotidien à la criée, les Camelots du roi sont avant tout des militants, souvent jeunes, qui servent de troupes de choc dans les combats de rue qui les opposent régulièrement à leurs ennemis politiques.

L’article a été rédigé par Maurice Pujo (1872-1955), l’un des fondateurs en 1899 de l’Action française ; c’est aussi l’organisateur des Camelots du Roi, en novembre 1908. Intellectuel engagé et homme d’action, Maurice Pujo est aux premières loges de l’affaire Thalamas dont il fait ici un récit subjectif détaillé.

Le récit est manifestement destiné aux militants de l’Action française, et d’abord aux Camelots du roi, protagonistes principaux de cette affaire « pendant 11 mercredis », dont il s’agit d’exalter les faits d’armes pour « la défense de Jeanne d’Arc » et susciter des vocations dans la jeunesse française.

Le récit est divisé en deux grandes parties : un bilan de la mobilisation du « mouvement, qui unit les patriotes de tous les partis » et une seconde partie qui détaille le déroulement de chaque mercredi d’action.

Le récit emploie à dessein le langage et le vocabulaire de la guerre. Au nom « du sentiment national et de l’idée royaliste », les militants de l’Action française,  les Camelots du roi et autres véritables patriotes mènent une guerre contre l’ennemi intérieur, « l’étranger de l’intérieur », « juifs », « francs-maçons » et « métèques », ce que les nationalistes d’extrême droite appellent l’Anti-France, bien que l’expression ne soit jamais employée par Pujo. 

Cette « guerre » est à la fois culturelle et politique. Culturelle, puisque la Sorbonne (et une certaine conception républicaine de l’histoire) est l’épicentre du combat ; politique puisqu’il s’agit d’imposer l’Action française comme la force centrale du nationalisme et de la restauration de la monarchie, face aux « conservateurs timorés », qui se sont ralliés à la République. 

Certes, l’usage de la violence par l’extrême droite nationaliste n’est pas un fait nouveau. Mais, il semble qu’avec la création des Camelots du roi et l’affaire Thalamas, une violence calculée et maîtrisée dans l’espace public soit devenue une stratégie de propagande et de recrutement de nouveaux militants radicaux, et cela passe aussi par des violences envers un professeur.

Pendant les 12 mercredis que dura la « campagne » contre Thalamas, si on suit Pujo, il n’y eut pas de morts. Détentrice de la violence légitime de l’État, la « Gueuse » retint ses coups contre ses ennemis déclarés. C’est aussi cela la République.


LA DÉFENSE DE JEANNE D’ARC

Par Maurice PUJO

L’hiver de 1908-1909 aura vu un merveilleux réveil du sentiment national et de l’idée royaliste dans la jeunesse française. Cette jeunesse, — que l’on accusait d’indifférence ou que l’on disait acquise à la République ainsi qu’à l’oeuvre de dénationalisation et de déchristianisation qu’elle poursuit — s’est levée tout entière à notre appel pour courir à la défense de Jeanne d’Arc offensée par la présence de son insulteur dans une chaire de la Sorbonne. Pendant trois mois, des milliers de jeunes gens sont descendus dans la rue tous les mercredis ; ils ont livré douze batailles où ils bravaient les coups et la prison, et, s’étant juré de faire cesser le scandale, ils l’ont fait cesser en effet : pour la première fois, depuis bien longtemps, on a vu, l’étranger de l’intérieur reculer et la victoire rester aux Français.

Merveilleux spectacle qui frappait chacun d’étonnement, et nous les premiers, dont tous les espoirs étaient dépassés. Au milieu de ces foules toujours plus nombreuses, à la vue de tant de dévouements, de tant de sacrifices, d’une si belle énergie et d’une si magnifique persévérance, nous avons vécu des heures de joie inoubliable en constatant ce que l’on pouvait encore tirer du bon sang de notre race. Mais ce n’était pas l’étonnement ; c’était la stupeur qui frappait nos adversaires devant cette révélation foudroyante que la nouvelle génération était à nous, révélation rendue plus claire et plus cruelle par le nombre infime de partisans, la plupart juifs ou métèques, que leurs appels désespérés réussirent à rassembler au Quartier latin. Encore ces Thalamistes, honteux de leur propre cause, même aidés par les Sillonnistes, traîtres à la cause nationale, même protégés par la police dont ils se faisaient les auxiliaires, se trouvèrent-ils eux-mêmes si piteux qu’ils se débandèrent et disparurent avant la fin de la lutte.

Ce mouvement, qui unit les patriotes de tous les partis, c’est l’ « Action Française » qui en avait pris l’initiative. Elle l’avait prise contre l’avis de beaucoup de conservateurs timorés qui désapprouvaient une campagne « où c’était nous qui créions le désordre et où nous étions les agresseurs», — comme si le désordre n’avait pas été créé par ceux qui avaient donné une chaire à l’insulteur de Jeanne d’Arc, comme si cette nomination n’était pas une nouvelle provocation après tant d’autres adressée à tous les Français. L’ « Action Française » réagit par sa vigoureuse offensive contre ces apôtres de la lâcheté et du laisser-faire, complices inconscients de là conspiraton judéo-maçonnique dont le travail insolent ou sournois dissout peu à peu le patrimoine moral comme le patrimoine matériel de notre pays.

Et l’offensive ne fut pas seulement dans le principe de la campagne : l’« Action Française» en fit la tactique, toute nouvelle pour les partis d’opposition, de chacune de ses manifestations. Elle fournit à la foule confuse et indécise des patriotes, les cadres admirables de ses Etudiants d’Action française et de ses “Camelots du Roi », et grâce à eux, grâce à la confiance qu’on témoignait à leurs chefs, elle leur imprima ses sûres et énergiques directions. On put, chose rare dans ce genre de guerre, accomplir des manoeuvres stratégiques assez compliquées. On ne se contenta plus de défendre des positions, comme on l’avait fait aux inventaires : on fit l’assaut de la position, de la place forte de l’ennemi, la Sorbonne, et bien qu’elle fût formidablement gardée, on réussit à l’emporter quatre fois.

Mais plus encore que dans la discipline et l’audace, le caractère nouveau imprimé au mouvement par l’ « Action française » se marque dans la persévérance. C’est cette persévérance qui déjoua toutes les prévisions du gouvernement, habitué, après chacun de ses attentats, à voir les conservateurs se résigner après avoir « énergiquement protesté ». Ayant espéré nous réduire par les brutalités de sa police, les sanctions disciplinaires de ses Facultés et les condamnations de ses tribunaux, ayant compté nous lasser en maintenant malgré tout son Thalamas en Sorbonne, il fut finalement obligé de céder en reconnaissant que tout avait été inutile et que même son obstination s’était retournée contre lui, car elle n’avait fait que fournir de nouvelles occasions de se développer à un mouvement irrésistible.

*

 

Rappelons brièvement les faits et d’abord ceux qui déterminèrent la campagne. Dans le courant de novembre 1908 on apprit que le Conseil des professeurs de la Faculté des Lettres, présidé par le doyen, M. Alfred Croiset, avait autorisé, pour l’année 1908-1909, l’ouverture en Sorbonne d’un cours libre sur la Pédagogie de l’Histoire, par M. Thalamas.

Qui était M. Thalamas ? Un médiocre professeur de l’Enseignement secondaire qui ne possédait même pas le titre de docteur ès-lettres exigé par les règlements pour faire un cours d’enseignement supérieur. Il ne s’était nullement distingué par des ouvrages ou des travaux qui pussent expliquer une dérogation à ces règlements et l’obtention fort rare d’un tel privilège.

Il n’était connu que par un fait. En 1904, étant professeur au lycée Condorcet, il avait tenu dans sa classe d’abominables propos sur le compte de Jeanne d’Arc. Ces propos, que tout dément dans la science historique, ne tendaient pas seulement à rejeter le caractère surnaturel de la mission de Jeanne, ce qui suffisait à froisser les convictions religieuses des élèves, ils osaient aussi, par d’abominables calomnies, s’attaquer à sa moralité et dénigrer le rôle admirable de celle qui mourut pour sauver la France. M. Thalamas affichait son désir de détruire le culte de Jeanne d’Arc, ce qu’il appelait ignoblement la « Jeannolâtrie ». 

[…]
La jeunesse des Ecoles ne permit pas ce que l’indignité ou la faiblesse des professeurs de la Sorbonne avait autorisé. Le cours, qui devait avoir douze leçons, dût être arrêté après la dixième. Et l’on sait dans quelles conditions eurent lieu ces leçons : professées devant quinze ou vingt auditeurs, juifs, métèques ou agents de la sûreté, mais protégées chaque fois contre la colère de tous les vrais étudiants par plus de huit cents agents ou gardes municipaux. Il y eut douze manifestations principales : onze « mercredis de Thalamas » (car le premier mercredi la leçon ne put avoir lieu), auxquels il faut ajouter un « lundi de M. Croiset », où la jeunesse fit expier sa complaisance au doyen qui était le principal responsable du scandale.

I. — Mercredi 2 décembre 1908. (Les Gifles de Thalamas).
Les étudiants remplissent l’amphithéâtre Michelet où doit avoir lieu l’ouverture du cours. À peine Thalamas a-t-il fait son entrée qu’il est accueilli par une bordée formidable de huées et de sifflets. Des boulettes de papier, des choux de Bruxelles et des oeufs pourris pleuvent sur lui de toutes parts. Le vacarme dure depuis dix minutes et l’insulteur de Jeanne d’Arc n’a pu placer un mot. Pour en finir, Maxime Real del Sarte s’élance sur l’estrade et lui administre une formidable paire de gifles. Thalamas file en les emportant.

Quelques Métèques, s’étant précipités sur Real del Sarte, sont rossés d’importance par nos amis. Tout est brisé dans la salle, les vitres volent en éclats et la lumière s’éteint. Les étudiants quittent alors la Sorbonne et se forment en une colonne qui réunit bientôt un millier de patriotes et que guident des ligueurs d’ « Action française ». Ils suivent le boulevard Saint-Germain, la rue Bonaparte, traversent la Seine au pont des Arts après avoir débordé au pas de course d’imposants barrages d’agents. Ils arrivent enfin place des Pyramides où, malgré les forces de police qui les chargent, ils atteignent la statue de Jeanne d’Arc et y déposent des fleurs au milieu d’une immense acclamation. La manifestation remonte ensuite au boulevard et va acclamer l’ Action Française.— Une douzaine d’arrestations.

 

II — Mercredi 9 décembre (L’Assaut de la Sorbonne).

C’est une des plus belles journées de notre campagne, celle où s’affirme décidément la méthode offensive d’A. F. qui avait déjà caractérisé le premier Mercredi. Le cours Thalamas a cessé d’être public et l’on n’y entre qu’avec une carte du professeur. De nombreuses brigades d’agents et une compagnie de la Garde républicaine tenue en réserve veillent sur lui. En haut de l’escalier qui conduit à l’amphithéâtre Michelet, une forte barrière de bois a été placée.

Trois mille étudiants patriotes circulent devant la Sorbonne ou dans le grand vestibule qui fait face à la rue des. Ecoles. A cinq heures, un immense cri de « A bas Thalamas ! » retentit, et toute la foule se rue dans l’escalier de l’amphithéâtre à l’assaut de la barricade. Défendue par les agents, celle-ci est emportée une première fois, puis ayant été replacée derrière les premiers assaillants, elle est de nouveau enlevée par l’assaut de ceux qui suivent. Les patriotes se jettent alors sur la porte de l’amphithéâtre que l’on a fermée à clef, et que les Métèques qui sont à l’intérieur ont renforcée par une barricade de chaises et de bancs. Par des poussées rythmées, la porte est ébranlée : elle cède ! On envahit alors l’antichambre où se produit avec les Métèques une effroyable mêlée à coups de cannes, de chaises et de bancs. Joseph Romanet du Caillaud, qui est blessé, Robert Launày, Maxime Real del Sarte, André Gaucher, Jean Rivain et beaucoup d’autres s’y distinguent par leur valeur. Les Métèques fuient et Thalamas est perdu, lorsque ce professeur anti-patriote est sauvé par l’arrivée de quarante gardes municipaux portant le fusil et accompagnés d’un tambour pour les sommations. On fait évacuer la Sorbonne, mais la foule se reforme au dehors et tente par la porte de la rue Saint-Jacques un retour offensif qui est bien près d’être victorieux. Elle remonte alors la rue Saint-Jacques, en conspuant Thalamas, et, sous notre conduite et celle de Maxime Real del Sarte, redescend le boulevard St-Michel. Au coin de la rue des Ecoles, les forces de police nous chargent et opèrent de nombreuses arrestations. Nous accompagnons, en manifestant toujours, les prisonniers qu’on emmène au poste du Panthéon. Sur l’initiative audacieuse de Maxime, l’assaut est donné à ce poste et un certain nombre de prisonniers sont délivrés.

La foule se porte vers le Panthéon où elle conspue Zola. Monté sur les grilles, nous la haranguons, et l’engageons à terminer la journée par un pèlerinage à la statue de Jeanne d’Arc. Enune interminable colonne de quinze cents manifestants, guidés par Léon Géraud, nous nous y rendons par la place Maubert, le pont Louis-Philippe, les quais, le Châtelet où nous devons déborder un nouveau barrage d’agents, enfin la rue de Rivoli. Place des Pyramides, nous nous heurtons à des forcesconsidérables de police. Comme nous insistons pour déposer des fleurs sur la statue, nous sommes arrêté, et une violente bagarre se produit entre les agents et nos amis qui veulent nous délivrer. Les manifestants se dispersent enfin. Bilan de la journée : six blessés de notre côté, et trente huit arrestations.

 

III. — Mercredi 16 décembre. (Le Quartier latin en état de siège. — A l’Action française).

Ce n’est plus seulement le cours de Thalamas qui est fermé, sauf pour ses amis, c’est la Sorbonne elle-même. Deux compagnies de la Garde, les agents de six arrondissements et quatre brigades de réserve sont disposés tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Les rues avoisinantes sont sillonnées de patrouilles et les carrefours gardés militairement.

Les étudiants s’amassent peu à peu rue des Ecoles, sous les fenêtres du cours immonde. Chargés par les agents qui essaient vainement de les disperser, ils tournent autour du petit square de la Sorbonne. A notre signal, les cris scandés éclatent : « Thalamas, hou ! hou ! » Nous sommes immédiatement arrêté, et emmené au milieu d’une foule qui acclame 1′ « Action française ». Sur notre passage, un groupe de sillonnistes crie : « Vive Thalamas ! »

Rejetés, après de nouvelles arrestations, dans la rue du Sommerard et dans la rue Saint-Jacques, les manifestants se rejoignent place Maubert. Au nombre de deux mille, ils font à travers Paris un immense tour qui déroute la police, passant par le pont Louis-Philippe, la rue du Temple, la place de la République, et débouchant enfin sur les boulevards. On croit qu’ils vont à la statue de Jeanne d’Arc, où des forces considérables ont été massées. Mais, grossis par une foule sympathique, ils se dirigent vers l’Action Française, sous les fenêtres de laquelle cinq mille personnes font une formidable et longue ovation. Les agents, rappelés en hâte de la place des Pyramides, mettent plus d’une heure à disperser la manifestation. Cinquante-quatre arrestations.

 

IV. — Mercredi 23 décembre. (Le Cours libre sur Jeanne d’Arc).

Les mêmes précautions extraordinaires ont été prises. A l’intérieur et à l’extérieur de la Sorbonne, gardes municipaux et agents sont à leurs postes. D’autres barrent les ponts de la Seine pour empêcher le mouvement des manifestants vers la rive droite.

Mais pendant qu’on les attend au dehors, les patriotes sont au coeur de la place. Un certain nombre d’entre eux se sont concentrés en secret dans l’amphithéâtre Guizot. A quatre heures et demie, après le cours de M. Egger, nous prenons possession de la chaire et déclarons qu’en expiation du cours libre de M. Thalamas, nous ouvrons un cours libre sur Jeanne d’Arc, afin qu’il ne soit pas dit que seuls les Métèques et les Juifs auront le droit de parler dans la Sorbonne française. Nous ajoutons que nous sommes chez nous, et que nous n’en sortirons que par la force.

L’assistance applaudit, et de tous les points de la Sorbonne, les étudiants accourent au nouveau cours libre. L’appariteur intervient et veut nous faire quitter la place. Nos amis l’expulsent prestement et son trousseau de clefs, — les clefs de la Sorbonne — reste entre leurs mains. Un instant après, c’est le professeur Puech qui se présente pour faire son cours de littérature grecque. Nous nous excusons poliment d’avoir été obligé par les circonstances de lui prendre sa chaire, mais nous refusons de la lui céder. Comme il insiste, il est expulsé à son tour avec toute la courtoisie possible et les étudiants barricadent la porte par où il est sorti.

Nous pouvons alors, devant deux cents personnes, développer la première leçon de notre cours sur Jeanne d’Arc, et venger l’héroïne des calomnies de son insulteur.

Cette leçon dure trois quarts d’heure dans le plus grand calme, interrompue seulement par des marques d’approbation. Elle venait de finir quand M. Fauvel, officier de paix, entra, suivi d’une compagnie de la garde qui occupa l’amphithéâtre. Sur sa demande courtoise, nous quittâmes alors la place au cri de : « Vive Jeanne d’Arc ! », et après avoir prié nos auditeurs d’éviter un conflit désormais inutile. Vingt et un d’entre eux, ayant crié : « Vive le Roi ! » furent arrêtés.

 

V. —Mercredi 6 janvier 1909 (Une bombe).

Les vacances du jour de l’an ont interrompu le cours de M. Thalamas, et beaucoup ont pensé qu’il ne serait pas repris à la rentrée. Un grand nombre d’étudiants sont encore dans leurs familles. Contre ceux qui avaient été arrêtés aux précédents mercredis, l’autorité universitaire a prononcé de graves sanctions : expulsion des Facultés et des lycées. Dans tous les établissements d’enseignement secondaire, on a interdit aux élèves, sous peine de renvoi, de prendre part à nos manifestations. La plupart des institutions libres et religieuses elles-mêmes, craignant des désagréments, ont prolongé les heures des cours afin d’empêcher les jeunes gens de se rendre au Quartier latin. Enfin, nous avons affaire au tempérament des conservateurs qui n’ont pas l’habitude de la persévérance et qui, ayant protesté contre l’infamie pendant quatre mercredis consécutifs, ce qui est déjà très beau, sont disposés à se résigner au cinquième. C’est le moment difficile de notre campagne : aux deux premiers mercredis de janvier, le nombre de, nos manifestants sera beaucoup moindre. C’est là qu’il faut admirer le plus la vaillante phalange des Etudiants d’A. F. et des Camelots du Roi. Leur énergie tenace, leur dévouement inlassable auront raison de la lassitude des autres patriotes, et, à partir du 20 janvier, nous verrons revenir au Quartier des foules plus nombreuses qu’au début. Malgré tout, le 6 janvier, le service d’ordre est aussi formidable que d’habitude. A l’heure du cours immonde, cent cinquante manifestants envahissent le grand vestibule de la Sorbonne aux cris nourris de : « Conspuez Thalamas ! ». Les agents se précipitent et font évacuer la Sorbonne en coupant le groupe en deux tronçons. Ceux-ci se rejoignent rue des Ecoles sous les fenêtres de l’insulteur de Jeanne d’Arc et la manifestation recommence. Nous sommes alors arrêté au milieu d’une violente bousculade ainsi qu’une quinzaine de nos amis. Les autres nous accompagnent au poste en continuant à manifester. Les étudiants reviennent ensuite rue des Ecoles quand, tout à coup, rue de la Sorbonne, une explosion retentit qui provoque une vive émotion parmi la police. Celle-ci arrête des gens au petit bonheur, puis essaie de faire évacuer, le Quartier aux patriotes qui résistent. Les cris et les collisions continuent toute la soirée. Dix-neuf arrestations.

 

VI.  Lundi 11 janvier (Chez le doyen Croiset).

— A trois heures et demie doit avoir lieu, dans le grand amphithéâtre Richelieu, le cours du doyen Alfred Croiset sur la Morale d’Aristote. Nos Etudiants et nos Camelots s’y sont rassemblés avec la discipline et le secret qui ont toujours assuré leurs succès.
A trois heures vingt, nous montons en chaire et déclarons à l’auditoire, composé de cinq cents personnes, que, puisque le bscandale Thalamas continue, nous venons faire, dans la chaire du doyen, principal responsable de ce scandale, la seconde leçon de notre cours sur Jeanne d’Arc. Les auditeurs applaudissent. Mais, au premier rang, trois vieux juifs protestent et dans les tribunes, quelques autres leur font écho. Nous expliquons que ce n’est pas nous qui troublons l’ordre —-l’ordre réel, l’ordre français — mais ceux qui installent en Sorbonne l’insulteur de notre plus pure gloire. Cependant le bruit augmenté, causé moins par les interruptions denos adversaires, que par les manifestations sympathiques de nos  amis auxquelles elles donnent lieu. L’on s’injurie et l’on se bat dans la salle. Sur l’estrade, un vieil appariteur essaie vainement de nous faire quitter la place.Au bout d’un quart d’heure, le doyen Croiset, blême de peur, se décide à apparaître, applaudi par quelques-uns, hué par l’immense majorité. Il nous invite à lui céder la chaire. Nous refusons. Les Métèques cherchent à nous expulser, une violente poussée se produit. Nous parvenons à nous maintenir et, au milieu d’une bagarre et d’un vacarme indescriptible, nous restons pendant dix minutes face à face avec M, Croiset à qui nous reprochons sa conduite. Dans la lutte, Maxime Real del Sarte, provoqué, corrige d’un coup de canne le juif Pimienta. Enfin, à l’arrivée de l’officier de paix Fauvel, nous sommesrejetés dans la salle qui continue à nous acclamer et à huer M. Croiset. Mais plusieurs brigades d’agents font irruption dans l’amphithéâtre, et nous arrêtent ainsi que Maxime Real del Sarte, Henry des Lyons, et Armand du Tertre. Après notre départ, la moitié de la salle se vide. Le piteux Croiset peut alors faire son cours sous la protection de la police. Quatre arrestations.

 

VII —Mercredi 13 janvier. (La Défense Thalamiste).
Depuis le début de la campagne, à part quelques isolés et un groupe de sillonnistes, nous n’avions pas trouvé devant nous des partisans de Thalamas. La diminution du nombre des patriotes au premier mercredi de janvier donne courage à deux juifs : Bloch et Kahn. Ayant obtenu des subsides pécuniaires de la Loge de la rue Rochechouart et du gouvernement lui-même, ils battirent le rappel de leurs congénères et de tous, les Métèques du Quartier. Avec eux, ils formèrent la « Fédération républicaine des Etudiants », qui, au plus beau temps de son existence éphémère, ne réunit pas deux cents membres. Aussi, mettait-elle son espoir et son salut dans la police avec qui elle devait, collaborer. Kahn proposa à ses compagnons de porter un signe distinctif afin d’éviter qu’ils ne fussent arrêtés par mégarde. Ils adoptèrent la cravate bleue.Le 13 janvier, la Fédération, peu rassurée, s’était cantonnée dans la cour de la Sorbonne, derrière de triples barrages de gardes municipaux et d’agents. Cependant, nous cherchions les Métèques rue des Ecoles, sous les fenêtres de Thalamas,
Les Etudiants d’Action française et les Camelots du Roi, sous notre direction, s’y joignirent, vers cinq heures, à une autre troupe conduite par André Gaucher. Repoussés par la police qui gardait les abords de la Sorbonne, nous fîmes un grand tour à travers les rues du Quartier et nous réussîmes à pénétrer dans la Sorbonne par la porte de la rue Saint-Jacques. Mais les portes intérieures, donnant sur la cour, étaient fermées et nous dûmes sortir, sans avoir rencontré nos adversaires, par le boulevard Saint-Michel, que la colonne descendit en conspuant Thalamas. Au coin de la rue des Ecoles, les agents se précipitèrent et nous arrêtèrent ainsi qu’André Gaucher et une trentaine des nôtres. La manifestation se reforma derrière nous pendant qu’on nous emmenait au poste et elle comprenait un millier de personnes en arrivant au Panthéon.Prévenus de notre arrestation par un officier de paix, les Métèques, rassurés, se décidèrent à sortir et, parcourant les rues du Quartier, tombèrent sur quelques patriotes isolés qui ripostèrent énergiquement. La police arrêtait aussitôt ceux-ci, tandis qu’elle protégeait les autres. C’est ainsi que notre éminent ami André Buffet, le glorieux condamné de la Haute-Cour, fut arrêté au moment où il répondait vertement aux Métèques qui l’entouraient. Jusqu’à sept heures, le honteux monôme de ceux-ci fut harcelé par les patriotes et les cris de « A bas Thalamas ! » et « Vive le Roi » retentirent dans tout le Quartier. Cinquante-quatre arrestations.

 

VIII. Mercredi 20 janvier (La Bataille de la Sorbonne)
Ce jour-là, est placardée sur les murs du Quartier, notre première affiche : Aux Etudiants. A chacun des mercredis suivants il y en aura une nouvelle, et ces affiches, nous assure-t-on, contribuèrent puissamment au réveil de la jeunesse. Ce jour-là, les groupes des Jaunes et des plébiscitaires avaient également publié un appel. En revanche, une affiche du Sillon engageait ses adhérents à se joindre aux défenseurs de Thalamas. Afin de forcer nos adversaires dans leur repaire, nous avions donné rendez-vous à nos amis dans la cour de la Sorbonne. Avant cinq heures, cette cour est noire de monde : les Métèques occupent les marches qui la partagent ; la foule des patriotes s’est rassemblée dans la partie inférieure. Au moment où le juif Bloch veut haranguer « ses amis, une immense clameur des nôtres l’interrompt. La bataille s’engage.Les Métèques, n’osant acclamer l’insulteur de Jeanne d’Arc répondent à nos cris d’ « A bas Thalamas ! » par celui de « Vive Croiset ! » qu’ils prononcent « Fife Groisset ! » Ils descendent des  marches où ils se tenaient et essaient d’enfoncer le centre des patriotes. Mais ils sont entourés par eux et une mêlée indescriptible se produit où d’innombrables coups s’échangent, où les cannes se brisent et où les chapeaux jonchent le sol. André Legrand, Pierre de Meyronnet St-Marc, Louis Gonnet, – H. Fournier-Leroy, parmi les ligueurs d’A. F., Pierre Biétry, des Jaunes, Paul et Guy de Cassagnac et le capitaine Rambourg, des plébiscitaires, se distinguent particulièrement. Les Métèques sont rejetés dans la partie supérieure de la cour et les patriotes prennent l’offensive. Mais la police et la garde qui pendant vingt minutes, sont restées spectatrices de la lutte, interviennent pour sauver d’un désastre complet M. Bloch et ses amis. Une compagnie de la garde et plusieurs brigades d’agents séparent les deux camps et laissant les Métèques manifester, chargent les patriotes avec la dernière brutalité pour les expulser de la cour. L’opération ne se fait pas sans difficultés, et nous sommes arrêtés en masse. Un peu plus tard, les Thalamistes, ayant osé se risquer dans la rue, sous la protection de la police, furent mal reçus. Bloch ayant voulu haranguer les siens d’abord sur la statue d’Auguste Comte, puis du haut d’un bec de gaz, en dut redescendre vivement. Ce ne fut toute la soirée, dans le Quartier, que discussions, collisions et bagarres. Une importante colonne d’antithalamistes, sous la conduite d’André Gaucher, resta maîtresse du boulevard. — Cent quatre-vingt-huit patriotes arrêtés et pas un seul thalamiste ; ainsi se solda cette belle journée.

 

IX. Mercredi 27 janvier. (La police défend les Thalamistes.)

Notre affiche adressée Aux Etudiants français met sous les yeux de tous le discours de Chaumié qui contient les preuves de l’infamie de Thalamas, et démasque pour les jeunes républicains, le but des juifs qui les mènent. La Sorbonne est fermée, sauf pour les Métèques à cravates bleues qui se rassemblent dans la cour au nombre d’une centaine. Séparée d’eux par des forces de police considérables, une foule de plus de trois mille patriotes stationne sur la place de la Sorbonne, débordant sur le boulevard. A cinq heures et demie, les Métèques, qui n’osent l’affronter, quittent la cour et, défilant derrière les gardes et les agents, sous les huées des patriotes, disparaissent d’un autre côté. Voyant qu’ils refusent le combat, nous décidons de commencer la manifestation, et, prenant la tête, nous descendons le boulevard en conspuant Thalamas. Mais on nous arrête, puis cinquante des nôtres parmi lesquels Charles Maurras et le lieutenant de Boisfleury. La foule, très ardente, se masse derrière nous pendant qu’on nous emmène au poste Rue Cujas, les agents sont débordés, et nous sommes sur le point de leur être arraché. La place du Panthéon est noire de monde, et c’est au milieu d’une ovation indescriptible que les prisonniers pénètrent dans le poste.Avertie de notre départ, la bande des Métèques, selon son habitude, reparut sur le champ de bataille. On ne l’y aurait pas vue sans cela, et rien ne se serait passé. Elle revint donc sur la place de la Sorbonne et tomba sur les patriotes isolés qui s’y trouvaient encore. Parmi eux, se trouvait André Buffet qui les accueille au cri d’ « A bas Thalamas ! » Il est entouré et frappé ; Henri Vaugeois et Lucien Moreau le défendent énergiquement. Le premier est arrêté par les agents, et Lucien Moreau est sérieusement blessé. Malgré cela, l’orateur des Métèques, juché sur la statue d’Auguste Comte pour chanter victoire, est couvert de huées. Les manifestations des patriotes se prolongent pendant deux heures. Une partie d’entre eux traversent Paris en monôme, saluant en passant la statue de Jeanne d’Arc, vont acclamer l’« Action Française ». — Cent sept arrestations.

 

X. — Mercredi 3 février. (Le Quartier reste aux patriotes. — Au domicile de Dreyfus.)

— Le Scandale continue ! dit notre affiche qui constate que ce n’est pas malgré ses insultes contre. Jeanne d’Arc mais à cause de ces insultes mêmes que Thalamas, qui n’est pas docteur, a été juché à la Sorbonne, car la Sorbonne, nid de divagations humanitaires, est la mère de l’hervéisme. La «Fédération républicaine » des Métèques renonce à la lutte. Découragée et rongée par les dissensions intérieures, elle a vécu. En revanche, jamais les patriotes n’ont été si nombreux. Une immense colonne qui s’accroît sans cesse remonte le boulevard St-Michel et la rue Soufflot, puis descend la rue St-Jacques. Sous les fenêtres de Thalamas, la route est barrée.
par la police. Nous lui faisons rebrousser chemin et la ramenons boulevard St-Michel où elle grossit encore, en gardant une discipline admirable, la consigne du silence qui lui a été donnée afin d’éviter les arrestations et de réserver nos forces pour les Métèques, — qui d’ailleurs ne se présenteront pas. Devant la place de la Sorbonne, nous rencontrons M. Lépine qui, furieux, objurgue vainement la foule de se disperser. Chargée en tous sens par les agents, la foule remonte mais reste compacte. C’est une mer humaine, sans cesse reformée, de quatre à cinq mille personnes, tenant toute la largeur du boulevard et du carrefour Médicis jusqu’aux grilles du Luxembourg. Son silence obstiné la rend plus impressionnante. Un instant après, en masses profondes, elle remonte là rue Soufflot. Un officier de paix prend le parti de nous arrêter sans motif légal. La foule nous accompagne devant le poste du Panthéon où ses sentiments éclatent dans une grandiose manifestation. Elle se divise alors en plusieurs groupes. L’un d’eux revient au boulevard St-Michel, où Maxime Real del Sarte, rencontrant Bloch, lui administre une magistrale paire de gifles. Puis, sous sa conduite, trois cents manifestants parvinrent jusqu’au boulevard Malesherbes où ils conspuèrent le traître Dreyfus sous ses fenêtres. Un autre groupe alla à la statue de Jeanne d’Arc, place des Pyramides, un autre à la statue de Strasbourg, et un autre enfin vint au boulevard acclamer l’ « Action française »- Quarante-deux arrestations.

 

XI. —Mercredi 10 février. (L’assaut du Ministère de la Justice).

— Notre affiche affirme Le Droit de Jeanne d’Arc au respect et à la justice et convie une fois de plus les étudiants à l’imposer malgré l’obstination de l’Etat républicain inspiré par les intérêts juifs, francs-maçons et métèques.
La foule est aussi nombreuse que le mercredi précédent. Nous lui faisons accomplir la même manoeuvre, et nous la menons devant le cours Thalamas. Mais là, nous sommes immédiatement arrêtés, ainsi qu’un certain nombre de nos amis, sans avoir commis aucun délit. Nous manifestons tandis qu’on nous conduit au poste, où la foule nous accompagne en répétant nos cris, et devant lequel de vives bagarres se produisent. Une dizaine de Thalamistes, parmi lesquels le juif Bloch, sont arrêtés par erreur mais bientôt relâchés. Maxime Real del Sarte, en rencontrant quelques autres, un instant après, leur porte un défi qui n’est pas relevé. Ces débris de l’éphémère Fédération, quoique soutenus par les conseils du commissaire divisionnaire Noriot, cèdent le terrain sans combat. Alors un millier de patriotes qui se sont concentrés près del’Ecole de Médecine, se dirigent vers la-rive droite par la rue Mazarine et le pont des Arts. Par de savantes manoeuvres, ils trompent la police qui croit qu’ils vont à la statue de Jeanne d’Arc, et ils débouchent sur la place Vendôme. Là, au signal donné, ils donnent l’assaut au ministère de la justice en conspuant Briand et en acclamant Gaucher qui vient d’être condamné par d’indignes magistrats. Le ministère est envahi jusqu’au premier étage. Les vitres, les glaces, la guérite du factionnaire sont brisés. C’est après vingt minutes seulement que les employés et les agents parviennent à fermer la porte, retenant trois prisonniers : Roger et Gaston de Vasselot et Raymond Lheureux. Les manifestants s’éloignèrent et vinrent une fois de plus acclamer l’« Action française » devant ses bureaux, dont l’escalier fut un instant envahi par la police.—Soixante arrestations.

 

XII. Mercredi 17 février. (La Fessée de Thalamas.)

— Notre cinquième affiche, constatant que les lois ne sont plus l’égale garantie de tous, mais seulement les moyens de domination et de violence d’une horde étrangère, invite les Français à se dépouiller de tout respect pour elles et à organiser, contre le tyran juif, franc-maçon et métèque, la guerre de l’Indépendance nationale. Le formidable service d’ordre des mercredis précédents a encore été renforcé. Il est placé sous les ordres directs de M. Lépine. Cependant, grâce à une manoeuvre compliquée, maisheureuse, nous avons réussi à concentrer, vers cinq heures, une cinquantaine de nos amis dans l’escalier qui domine l’amphithéâtre Michelet. L’un d’eux se détache en avant et parvient à écarter l’appariteur qui contrôlait les cartes à la porte. Toute notre troupe descend alors, et défilant devant la garde en armes, s’introduit dans l’amphithéâtre. Quand tout le monde est entré, nous interrompons l’insulteur de Jeanne d’Arc qui fait son cours devant vingt métèques et policiers : «Taisez-vous, Monsieur Thalamas, vous n’avez pas le droit de parler ici! » A ces mots, Thalamas veut fuir, mais les Camelots du Roi bondissent sur lui, et, le couchant sur le bord de la chaire, lui administrent une sérieuse fessée. Appelés par les Métèques qui se sont enfuis en criant : « A l’assassin ! », les gardes et les agents accourent en désordre et opèrent l’arrestation de nos amis Martin, du Tertre, Dorange, d’Auvergne, Le Quen d’Entremeuse, de Bouteiller et Sous-porte. Nous désignons alors Thalamas à l’officier de paix : « C’est celui-là qu’il faut arrêter, et nul autre ; c’est lui le véritable perturbateur». Reconnu aussitôt, nous sommes arrêté aussi. Après qu’on nous a emmenés au milieu du tumulte de nos huées à Thalamas, celui-ci essaie de reprendre sa leçon. Il est de nouveau interrompu par Lucien Lacour qui lui crache au visage. Aussitôt entouré et maintenu par les policiers, Lacour est frappé d’un coup de chaise par le professeur et les Métèques s’acharnent après lui. Il est également emmené au poste. Dehors, les patriotes, après avoir parcouru le boulevard St-Michel, sont réunis près de l’Ecole des Mines par Maxime Real del Sarte, et gagnent Montrouge en dépistant la police par une savante tactique. Là, ils commencent à manifester, et l’un d’eux endommage à coups de marteau la statue du dreyfusard Trarieux. La colonne, forte d’un millier de manifestants, poursuit sa randonnée par l’avenue du Maine. Chargée par les agents à la gare Montparnasse et rue de Vaugirard, elle se reforme sans cesse et ne se disperse que tard, quand les quartiers de Montrouge, de Montparnasse et des Invalides ont entendu à leur tour huer Thalamas et acclamer le Roi. — Quarante-cinq arrestations.

Au récit des manifestations, il faudrait ajouter —pour compléter l’histoire de cette campagne, et donner quelque idée de l’intensité de vie et d’enthousiasme qui y circula, le récit de nos soirées passées au poste du Panthéon débordant de prisonniers chaque mercredi. Il faudrait raconter cinquante audiences du tribunal de simple police ou du tribunal correctionnel où les accusés étaient plus fiers que les juges, et où les prétoires, envahis par la foule, retentissaient des mêmes cris que dans la rue. Il faudrait dire enfin les journées passées à la prison de la Santé, soit dans les cellules de droit commun, soit au quartier politique, trop petit pour contenir des condamnés qu’y ramenait sans cesse l’ardeur du sacrifice à la patrie.

Marquons, du moins, les résultats. Ce n’est pas seulement Thalamas, chassé de la Sorbonne après avoir été châtié, la tyrannie judéo-maçonnique vaincue et reculant pour la première fois : c’est Jeanne d’Arc vengée et glorifiée selon sa propre méthode : par des actes. Grâce à la campagne de l’ « Action Française », les fêtes de la Béatification ont eu, à Paris et en province, avec un éclat incomparable. Grâce à nous, cette année toute entière aura été pour tout patriote l’année de Jeanne d’Arc.

Mais autour de Jeanne, on s’est reconnu entre Français : on s’est lié sur les champs de bataille, dans les violons du poste et dans les prisons. Ce réveil du patriotisme n’est pas resté seulement un sentiment ardent mais confus et finalement stérile comme il était arrivé il y a dix ans. Il s’est précisé pour tous ces manifestants venus de partis différents en une idée : l’idée royaliste. Jeanne d’Arc, élevée du nouveau comme modèle aux yeux de tous, les a menés sur la route de Reims. Le mouvement, commencé au cri de « A bas Thalamas ! Vive Jeanne d’Arc ! », s’est logiquement terminé aux cris unanimes de « A bas la République ! Vive le Roi ! »

Comme nous le disions le 19 juin à la salle Wagram, la conquête de la Jeunesse des Ecoles est un fait accompli. La tâche de l’année qui s’ouvre sera la conquête du peuple.

Maurice PUJO.

Almanach de l’Action française de 1910, pages 51 à 66