Wilhelm Dinesen (1845-1895) est un aristocrate danois, engagé dans l’armée française lors de la guerre franco-prussienne. Blessé devant Belfort, il est démobilisé et rejoint Paris le 17 mars 1871. Il est un témoin direct des événements de la Commune de Paris et notamment de la semaine sanglante, entre le 21 et le 28 mai 1871. En 1872, il publie un ouvrage, Paris sous la Commune qu’il fait rééditer en 1891 afin d’en offrir une version « plus satisfaisante ». Dans la préface de son ouvrage, l’auteur déclare : « ce livre est écrit en mémoire de moi-même ». Il indique plus loin que « la raison première de ce livre est précisément la garantie qu’il cherche à être fidèle à la vérité, car il est évident qu’il ne pourrait me venir à l’esprit d’inventer quelque chose que je saurais ne pas être vrai ».
Après les événements de la Commune de Paris, Dinensen retourne au Danemark puis se réfugie en Amérique où il vit plus de 18 mois et s’intégre à des communautés d’Indiens. Il revient ensuite définitivement au Danemark et entame une carrière politique (il est élu député en 1892) et littéraire (il est en outre le père de Karen Blixen). Il se suicide en 1895.
L’extrait présenté ci-dessous correspond à l’une de ses recensions de la répression de la Commune par l’armée versaillaise durant la semaine sanglante de mai 1871.
Quand les morts de la Commune refont surface..
« Tandis que les combats se poursuivaient dans les rues avoisinantes, je traversai le boulevard du Temple et suivis quelques petites rues pour rentrer chez moi. Les cadavres étaient étendus sur les trottoirs et derrière les barricades. Sur le boulevard de Sébastopol, il y avait un régiment avec des fusils disposés en faisceaux. Ici, les combats avaient depuis longtemps cessé ; on n’entendait que le tir lointain de l’infanterie ; seul un éclat d’obus égaré siffla au-dessus de nos têtes, venant du côté du cimetière du Père-Lachaise. Fatigué, je m’assis sur un banc à côté d’une femme pauvrement vêtue. Tout près de là se tenait un groupe d’officiers. Un homme, encadré par deux soldats, sortit d’une maison. Il était en bras de chemise, portait des pantalons et un couvre-chef civils. Les soldats le placèrent devant un des kiosques du boulevard ; il y avait déjà un homme à l’intérieur, dont les jambes dépassaient. Le prisonnier ôta son couvre-chef, mit les mains derrière le dos et regarda tranquillement devant lui. Un soldat visa sa poitrine, et l’autre, quand l’homme fut à terre, sa tête. Les officiers se détournèrent en entendant un coup de feu et poursuivirent leur conversation.
« Qu’a donc fait cet homme ?, ai-je demandé à un des soldats qui passait devant moi.
-Il était couché et prétendait être malade, fut la réponse. Mais on a trouvé un uniforme sous les draps.
-Vous étiez de bons républicains dans ce quartier, ai-je dit à une femme assise à mes côtés.
-Oui, nous l’étions, répondit-elle.
-Y a-t-il eu beaucoup de fusillés ici ?, demandai-je.
– Tout le monde a été fusillé. À la fois ceux qui se sont battus et ceux qui ne se sont pas battus. On les a abattus, Monsieur, comme on a abattu celui que vous venez de voir tuer, et on les a traînés par les cheveux dans la rue. »
Puis elle s’est levée et est partie.
En rentrant chez moi, je suis passé devant le Théâtre Français devant lequel s’ élevait une grande barricade ; dans le fossé, il y avait un monceau de cadavres. Quelques artilleurs arrivèrent conduisant deux grandes charrettes, dans lesquelles on jeta 28 corps. Des hommes descendirent dans la fosse et firent passer les cadavres. Des spectateurs les regardaient faire. Un homme baissa le pantalon de l’un des corps et donna un coup sur le derrière dénudé. Le public rit. Quand les voitures s’éloignèrent, la roue de l’une d’elles heurta la tête de l’un des morts et roula par-dessus : « cela ne lui fera pas de mal dit le cocher, et s’il n’est pas tout à fait mort, ça lui fera du bien ».
Au cours des jours qui suivirent, j’errai dans Paris pour constater les destructions. Il y avait des cadavres dans toutes les rues, des marques sur toutes les maisons.
Place Vendôme, j’ai compté 220 cadavres, rue du Luxembourg 30, rue Royale 200, près d’une barricade boulevard Voltaire 30, plusieurs centaines aux abord du Panthéon, 200 dans une rue près des Buttes Chaumont, plus de 100 sur une portion de la rue Lafayette, et ainsi de suite. »
Wilhelm Dinesen, Paris sous la Commune, Éditions Michel de Maule, p.387-388.


