Elisée Reclus, grand géographe et militant anarchiste, prononça en 1894, devant la loge maçonnique des Amis philanthropes de Bruxelles, une conférence intitulée L’Anarchie. Après avoir, entre autres, dressé un succinct tableau historique de l’anarchisme et avoir présenté ce que l’auteur conçoit comme la morale de ce courant de pensée, Elisée Reclus narre une anecdote entendue lors d’un voyage en bateau.

Parabole politique en défense de l’anarchie et de l’association fraternelle des individus, ce court récit met en scène un capitaine qui entend prouver par la force des faits, que l’autorité supérieure dont il jouit n’est d’aucune utilité sur le navire et que l’association des individus se révèle beaucoup plus efficiente.


« Ici je me permettrai de vous narrer un souvenir personnel. Nous voguions sur un de ces beaux navires modernes qui fendent les flots superbement avec la vitesse de 15 à 20 nœuds à l’heure, et qui tracent une ligne droite de continent en continent, malgré vent et marée. L’air était calme, le soir était doux et les étoiles s’allumaient une à une dans le ciel noir. On causait sur la dunette, et de quoi pouvait-on causer si ce n’est de cette éternelle question sociale qui nous étreint, qui nous saisit à la gorge comme la sphynge d’Oedipe. Le réactionnaire du groupe était vivement pressé par ses interlocuteurs, tous plus ou moins socialistes. Il se retourna soudain vers le capitaine, le chef, le maître, espérant trouver en lui un défenseur né des bons principes: « Vous commandez ici : Votre pouvoir n’est-il pas sacré ? Que deviendrait le navire s’il n’était dirigé par votre volonté constante ? Homme naïf que vous êtes, répondit le capitaine. Entre nous, je puis vous dire que d’ordinaire je ne sers absolument à rien. L’homme à la barre maintient le navire dans sa ligne droite ; dans quelques minutes un autre pilote lui succédera, puis d’autres encore, et nous suivrons régulièrement, sans mon intervention, la route accoutumée. En bas, les chauffeurs et les mécaniciens travaillent sans mon aide, sans mon avis, et mieux que si je m’ingérais à leur donner conseil. Et tous ces gabiers, tous ces matelots savent aussi quelle besogne ils ont à faire, et, à l’occasion, je n’ai qu’à faire concorder ma petite part de travail avec la leur, plus pénible, quoique moins rétribuée que la mienne. Sans doute, je suis censé guider le navire. Mais ne voyez-vous pas que c’est là une simple fiction ? Les cartes sont là, et ce n’est pas moi qui les ai dressées. La boussole nous dirige et ce n’est pas moi qui l’inventai. On a creusé pour le chenal du port d’où nous venons, celui du port dans lequel nous entrerons. Et le navire superbe, se plaignant à peine dans ses membrures sous la pression des vagues, se balançant avec majesté dans la houle, cinglant puissamment sous la vapeur, ce n’est pas moi qui l’ai construit. Que suis-je ici, en présence des grands morts, des inventeurs et des savants, nos devanciers, qui nous apprirent à traverser les mers? Nous sommes tous leurs associés, nous, et les matelots mes camarades, et vous aussi les passagers, car c’est pour vous que nous chevauchons les vagues, et, en cas de péril, nous comptons sur vous pour nous aider fraternellement. Notre œuvre est commune, et nous sommes solidaires les uns des autres! » Tous se turent et je recueillis précieusement dans le trésor de ma mémoire les paroles de ce capitaine comme on n’en voit guère.
Ainsi ce navire, ce monde flottant où, d’ailleurs, les punitions sont inconnues, porte une république modèle à travers l’Océan, malgré les chinoiseries hiérarchiques ».

Extrait de la conférence « l’anarchie’ prononcée par Elisée Reclus à Bruxelles en 1894.