La politique extérieure des États-Unis suscite incompréhension, désillusions et craintes fondées. La volonté de Donald Trump d’annexer le Groenland (en attendant le Canada et d’autres territoires?) rebattent les cartes d’une paix mondiale que les Maîtres de Yalta avaient espérée, y compris Staline qui n’a jamais franchi la ligne rouge aboutissant à un conflit généralisé.

Entre interventions hors sol et caprices dignes d’un autocrate de série Z, ce serait oublier que les volontés expansionnistes de Trump obéissent aussi à une logique géopolitique étasunienne ancrée dans le temps long. Seuls les moyens brutaux et unilatéraux, destinés à parvenir à ces fins, changent, tandis qu’une idéologie, les Lumières Obscures, ouvertement opposées aux Lumières européennes du XVIIIème siècle, alimentent cette ligne politique.

C’est dans ce contexte que le sénateur de l’Allier, Claude Malhuret, que nous ne présenterons pas à nouveau ici, a prononcé ce discours le lundi 19 janvier 2026, dans le cadre d’une réflexion consacrée au rôle de la France dans la prévention et la résolution des crises politiques internationales.


 

Monsieur le Président, Madame la Ministre, Monsieur le Ministre, mes chers collègues,

Un monde nouveau est en train de naître sous nos yeux et nous peinons à le comprendre.

La première puissance de la planète, garante de l’ordre actuel, est devenue celle qui le conteste. Elle était notre alliée ; elle est aujourd’hui notre adversaire, avant, peut-être, demain, de devenir notre ennemi. Elle était un rempart contre les dictatures, elle semble sur le point d’en devenir une.

Si nous peinons à comprendre, c’est d’abord parce que le trumpisme est une incohérence, une doctrine simpliste assortie d’actes qui ne cessent de la démentir.

L’isolationnisme est en effet revendiqué et appliqué au travers du relèvement des droits de douane ou de la traque des étrangers, alors que jamais aucun président n’a commis autant d’ingérences.

En un an, il a effectué autant de frappes aériennes que Biden durant tout son mandat : guerre Israël-Hamas, bombardements de l’Iran, frappes au Nigéria, en Somalie, au Yémen, en Syrie, au Venezuela.

Il se proclame président de la paix et candidat au prix Nobel, tout en menaçant de nouvelles interventions Canada, Groenland, Cambodge, Cuba, Colombie et Mexique.

Le seul pays dont il se désengage, c’est l’Ukraine. Et les pourparlers qui traînent, les concessions à Poutine, le lâchage des Européens sont tels qu’ils finissent par rendre crédibles ceux qui l’accusent d’être Krasnov, cet agent russe recruté dans les années 1990 et objet d’unkompromat.

La deuxième absurdité est l’absence totale de persévérance dans l’action. Trump se targue d’avoir arrêté huit guerres en un an. Ce n’est le cas pour aucune d’elles. Il n’a obtenu, au mieux, que des cessez-le-feu fragiles ; dans le pire des cas, les combats continuent. En tout état de cause, aucun traité de paix n’a été signé. L’important est non pas le résultat, mais les bonnes images diffusées à la télévision. Trois petits tours et puis s’en va…

Sa politique extérieure est celle d’un enfant de quatre ans qui pleure pour obtenir le baigneur vu dans la vitrine et qui le jette trois jours plus tard dans une malle après lui avoir arraché une jambe.

Incompréhensible est la volonté de casser le système international mis en place par les États-Unis depuis quarante-cinq ans, que, dans un délire paranoïaque, les trumpistes interprètent comme un complot du monde entier contre leur pays.

Incompréhensible, en dehors d’une hypothèse psychiatrique, est la condamnation obsessionnelle de tout ce qu’ont fait avant lui tous ses prédécesseurs.

Incompréhensibles sont l’attaque de ses alliés séculaires visant à reprendre langue avec des dictateurs en guerre contre l’ordre occidental, le mépris du droit international au profit de ce qu’il appelle sa morale personnelle, la destruction du multilatéralisme et le retrait de dizaines d’institutions qui donnaient aux États-Unis une influence mondiale, pour se replier sur leur pré carré, dont ils ne sortent que pour lâcher quelques bombes.

Pis encore, incompréhensible est enfin le renforcement du crédit de la Chine, seule rivale crédible aujourd’hui et premier danger pour les démocraties. La Chine totalitaire, gagnante dans l’affaire des droits de douane, apparaît aux yeux du monde comme une puissance stabilisatrice, face à un monstre militaire et technologique frappant au gré des humeurs de son président, avant de se désintéresser du chaos qu’il vient de créer.

Voilà où en sont les États-Unis en 2026.

Pour l’Europe, cette situation est tragique. Son principal allié est devenu un adversaire, l’OTAN est au bord du gouffre, des menaces planent sur l’un de ses territoires, la guerre commerciale fait rage et l’Ukraine a fait l’objet d’un lâchage que nous peinons à compenser.

Tout cela est de plus aggravé par les leçons de morale du génie des Appalaches, un vice-président aux manières de rottweiler, venu avec l’air condescendant des imbéciles nous sauver de nous-mêmes et nous sommer d’adopter la morale de sa bigoterie conservatrice.

Ce constat, chacun le connaît. Il reste à l’interpréter. Pourquoi Trump est-il prêt à s’essuyer les pieds sur l’Europe au Groenland ? Pourquoi Poutine a-t-il cru qu’il pourrait envahir l’Ukraine sans réaction ? Pourquoi les Chinois inondent-ils l’Europe de leurs produits en trouvant toujours une porte d’entrée complaisante ? Pourquoi l’Europe, dont le PIB est comparable à celui des États-Unis ou de la Chine, et dix fois supérieur à celui de la Russie, est-elle traitée comme quantité négligeable ?

Parce que l’Europe n’est ni un pays, ni une puissance, ni même une confédération. Dépendant énergétiquement de la Russie, militairement des États-Unis et commercialement de la Chine, son contresens historique au cours des trente dernières années l’amène à s’effacer de l’histoire du monde comme, à la limite de la mer, un visage de sable.

Ses réalisations sont pourtant remarquables : la paix entre d’anciens ennemis, la libre circulation, le marché et la monnaie uniques, la protection des droits fondamentaux, la politique sociale la plus généreuse.

Mais elle n’a pas su répondre à trois problèmes majeurs : garantir sa propre sécurité, produire un système de décision efficace et s’inscrire dans la grande révolution du XXIe siècle, la révolution technologique, cognitive et financière. Si nous ne parvenons pas à relever ces défis, l’alternative sera simple : la vassalisation auprès de nos alliés ou la soumission à nos ennemis.

Les solutions sont parfaitement identifiées : un réarmement qui suppose une réindustrialisation et des investissements massifs pour devenir une Europe puissance militaire ; un saut fédéral, avec, entre autres, l’extension des décisions à la majorité qualifiée, pour devenir une Europe puissance politique ; et enfin la mise en œuvre des rapports de Marion Draghi et d’Enrico Letta pour devenir, ou plutôt redevenir une Europe puissance économique et commerciale.

Tout le monde sait cela, mais rien ne se passe. Depuis 2022, le président de la République a annoncé que la France et l’Europe entraient en économie de guerre. Quatre ans plus tard, les industriels nous disent que les commandes ne sont pas là. L’Ukraine ravagée par la guerre arrive aujourd’hui à produire suffisamment pour satisfaire 60 % de ses besoins militaires. Nous n’avons, pour notre part, fait aucun saut quantitatif ou qualitatif.

En économie, tout le monde sait que la grande œuvre européenne, le marché unique, est très loin d’atteindre les objectifs de 1993, et que d’immenses barrières restent en place.

Concernant la révolution technologique, nous sommes à des années-lumière de la mise en place des instruments financiers indispensables pour rattraper les États-Unis et la Chine.

Devant le danger qui se rapproche, nous avons commencé à réagir. Des milliards d’euros d’aides à l’Ukraine ont été votés pour pallier la trahison trumpiste. Une coalition des volontaires a été créée pour se soustraire au chantage des complices de Poutine, qui sévissent au sein même de l’Europe.

Nous n’avons toutefois hélas ! pas osé saisir les avoirs russes gelés. Nous avons refusé SkyShield, qui pourrait protéger les femmes et les enfants ukrainiens qui meurent chaque jour sous les bombes du criminel de guerre. Et deux ans après la publication du rapport Draghi, seulement 10 % des préconisations qu’il formulait ont été mises en œuvre.

Les menaces sur le Groenland sont une épreuve de vérité. L’activation de l’instrument anticoercition a été proposée. Tout comme l’exercice Arctic Endurance, cet instrument est adapté à la situation.

Le risque est certes important, mais le risque contraire est plus grand encore. C’est de plus l’occasion ou jamais de prendre l’initiative. Trump n’est pas éternel. Sa cote de popularité s’enfonce chaque jour. À Minneapolis et ailleurs, les Américains relèvent la tête contre les violences de celui dont ils condamnent chaque jour un peu plus le rêve d’un césarisme qui ressemble de plus en plus à un technofascisme.

Trump n’a pas les moyens politiques de mettre ses menaces à exécution. S’il fait l’erreur d’envoyer des troupes, les leaders républicains au Congrès ont indiqué que ce sera le signal de sonimpeachment. S’il recule, ce sera le signal, pour tous les Américains, que l’on peut arrêter la marche vers l’autocratie.

Pour les Européens, laisser annexer le Groenland signifierait que nous avons accepté la soumission. S’y opposer serait la première marche de notre résistance, puis de notre redressement.

Nous savons qu’il en faudra beaucoup d’autres.

Sénat – Séance du 19 janvier 2026, extrait des débats consacrés au rôle de la France dans la prévention et la résolution des crises politiques internationales, notamment au Vénézuela. L’intégralité des interventions est disponible sur le site du Sénat ICI

Version en vidéo ( source : chaine Youtube officielle de Public Sénat)