Stefan Zweig, qui n’a jamais été combattant, a été témoin des deux guerres mondiales qui ont déchiré l’Europe.  La guerre a été pour lui une source d’inspiration littéraire et de réflexion, dont l’extrait présenté est un témoignage parmi d’autres.

Il est issu d’un texte daté de 1941, intitulé Les pêcheurs du bord de Seinedans lequel Stefan Zweig relate une anecdote de Parisiens pêchant tranquillement dans la Seine, un certain 21 janvier 1793, alors que non loin de là, on est en train de guillotiner le roi de France déchu.

Rédigé en 1941, on ne sait si cette anecdote est historique ou imaginaire. Mais quand il évoque la capacité des humains à vaquer à leurs occupations, indifférents au trop-plein de l’histoire dramatique du monde, de qui Stefan Zweig nous parle-t-il : des Parisiens de 1793, de ses contemporains de 1941 ou de nous-mêmes, en 2026 ?


Les pêcheurs du bord de Seine

Dans une histoire de la Révolution française, j’ai déniché par le passé une petite anecdote, restée bien souvent inaperçue, qui me sembla, à l’époque, tout à fait invraisemblable. On y racontait qu’après quatre années fort mouvementées, le jour fatidique de l’exécution de Louis XVI était enfin arrivé. De bon matin, sous les roulements sourds des tambours, le roi se rendit pour la dernière fois sur la place de la Concorde. C’est là que l’échafaud, dominant une foule impatiente, avait été dressé. Les poings liés, le roi fut conduit en haut des marches, on vit la lame s’abattre telle la foudre, et la foule fit éclater un cri de joie sauvage lorsque la tête ensanglantée du Roi de France vint tomber dans le panier. La République fêta son triomphe décisif : le plus grand événement du siècle venait de se produire. Mais – c’est ce que rapportait le chroniqueur de l’époque avec quelque indignation – pendant ce temps-là, à quelques pas seulement de la place de la Concorde et de la guillotine, se trouvait sur les rives de la Seine tout un groupe d’hommes qui pêchaient, durant cette heure inoubliable au regard de l’Histoire, avec autant d’insouciance qu’en n’importe quel autre jour. Le dos tourné à ce spectacle unique, ils ne prenaient garde qu’à leur bouchon qui flottait. Ils ne tournèrent même pas la tête lorsque l’acclamation de la foule signala que venait de s’accomplir le plus grand événement qu’ait connu l’histoire de leur pays.

Cette petite anecdote, lorsque je la lus dans ma jeunesse pour la première fois, je ne voulus absolument pas y croire. Quelque chose en moi se refusait à considérer qu’une telle indifférence égoïste fût possible en un moment historique. Ayant grandi dans l’atmosphère paisible, tranquille, et exempte de tout drame, qui régnait autour de 1900, je croyais que dans les dramatiques années de la Révolution française et des guerres napoléoniennes, tous les Européens avaient forcément vécu dans une sorte de fébrilité constante. Je m’imaginais Paris ce jour-là : commerces déserts, ateliers et auberges vides, le peuple tout entier jouant des coudes pour assister au dernier voyage du roi et chacun, les yeux rivés sur la guillotine, éprouvant selon ses opinions politiques enthousiasme ou consternation. Il me semblait tout à fait absurde qu’il ait pu exister, sur la place de la Concorde, la moindre personne accordant son attention à une affaire aussi futile et peu urgente que la pêche et non au plus grand événement de son époque.

Mais il semble que l’histoire ne puisse être vraiment lue et comprise que par celui qui la vit en personne. Aujourd’hui, je ne pourrais plus me passer de cette anecdote des pêcheurs du bord de Seine dans aucun livre d’histoire. Au vu de notre expérience actuelle, non seulement je la tiens pour vraie, mais je la considère même comme indispensable au regard de la vérité historique, car nous assistons aujourd’hui quotidiennement à des cours pratiques d’histoire. […] Pour nous aussi, chaque semaine et chaque jour sont remplis d’événements historiques […] Chaque jour et chaque heure apportent de nouvelles tensions […]

Mais nous, qui en sommes contemporains, avons-nous un intérêt plein et entier pour les événements qui se déroulent ? Ou plutôt : avons-nous assez de force, disposons-nous d’assez de compassion pour suivre à coeur ouvert, jour après jour, heure après heure, tous ces événements qui se précipitent ? […]

Stefan Zweig, Les pêcheurs du bord de Seine, 1941, extraits