L’auteur des extraits ci-dessous, Léon Werth (1877-1955), fut à la fois journaliste, critique d’art, essayiste et romancier français. En juin 1940, l’écrivain juif, qui est déjà âgé (il a 62 ans), se réfugie dans les Vosges, où il possède un pied-à-terre, dans le petit village de Saint-Amour, où il va vivre jusqu’en 1944. N’ayant pas grand-chose à faire, il tient un journal publié en 1946 sous le titre Déposition, dont sont issus les passages ci-dessous.

Esprit libre et anticonformiste, Léon Werth se montre d’emblée très critique envers le régime du maréchal Pétain. Les extraits du journal ci-dessous ont été rédigés en septembre et octobre 1940, à un moment où la situation de la France, après la terrible débâcle de juin et la mise à mort de la République en juillet, était pour le moins confuse et où il était difficile d’imaginer le futur de la nation.
Français perdu dans un coin de campagne de la zone libre, le jugement de Léon Werth sur Vichy nous semble particulièrement clairvoyant : la métaphore de l’usine incendiée pour décrire la France de Vichy ; le rôle croissant que la « police », les « miliciens et les mouchards » joueront dans le maintien du régime ; les portraits croisés sans concession mais somme toute réalistes de l’attelage mal assorti formé par Pétain et Laval.
6 septembre 1940
La France est comparable à une usine incendiée. Tout a croulé. Seule, la loge du concierge est intacte.
Le concierge l’habite et garde les décombres. Mais il devient fou, ne se contente pas de chasser les pillards, les ramasseurs de métal. Il s’imagine qu’il est le maître de l’usine. Et il plaque à sa vitre des mandements aux ouvriers, des notes de service et surveille attentivement un appareil de pointage, qui n’enregistre plus ni entrées ni sorties. Tel est le Maréchal.
11 octobre 1940
Message de Pétain. Il ne commence pas par « Nous, mauvais effet. Un salut aux régimes d’Allemagne et Philippe… ». On a dû lui dire que cela avait été d’un mauvais effet. Un salut aux régimes d’Allemagne et d’Italie. Ils ont « leur sens et leur beauté ». Mais « l’ordre nouveau ne peut être une imitation servile d’expériences étrangères ». Donc, servile, non, mais imitation, oui.
Nazisme patelin. De ce fatras, on ne peut tirer qu’une conclusion : le sort du Caudillo d’ici dépend de sa police. Trouvera-t-il en France des miliciens et des mouchards, comme il a trouvé des scribes ?
Si on cherche un sens à ce pathos, il est plein de menaces pour les Français, plein de promesses aux Allemands. On verra.
24 octobre
Le petit avocat d’Auvergne louchait vers la politique. Un large sourire de matrone et une moustache de flic d’antan. Ses souliers alors étaient dressés en proue et ses semelles bâillaient. Maintenant un des grands de la terre. Les grands de la terre, dites-vous, avaient autrefois meilleure apparence. N’êtes-vous pas dupes des costumes d’apparat, des beaux déguisements ? Au musée de Berlin, on voit un Charles Quint, qui n’est qu’un pauvre débile, un vacillant Gribouille.
Voit-il quelquefois dans ses cauchemars sa tête au bout d’une pique ? Non… ce petit avocat joue aux échecs sur le cadastre de la France. Il travaillerait avec la même impassibilité sur le cadastre du monde. […]
Si le vieux militaire et le petit avocat s’étaient, au temps de leur jeunesse, rencontrés par hasard, ils ne se fussent ni flairés ni devinés. Leurs origines, leurs aboutissements vraisemblables étaient sans parenté. Si Pétain n’eût été maréchal, il eût été gendarme. Si Laval n’eût été ministre, il eût été tenancier de maison.
Si Laval avait fait son temps dans la compagnie du capitaine Pétain, il n’eût prévu pour Pétain d’autre avenir politique que celui de maire du village, où il prendrait sa retraite. Et Pétain eût pensé de Laval qu’on n’en pouvait faire qu’un sergent-major, ou mieux, un fourrier (à cause de la caisse). Mais la fortune les assemble et les met en équipe.
Léon Werth, Déposition, Journal de guerre 1940-1944, 1946, extraits

