Du 25 juin 1940 au 1er mars 1943, la ligne de démarcation, longue de 1200 km, fut une frontière intérieure, séparant la France en deux zones : la zone occupée par les Allemands au nord et à l’ouest et la zone libre au sud. Les risques encourus et les conditions de vie étant sensiblement plus compliquées dans la zone occupée, franchir la ligne de démarcation était un moyen d’échapper à certains dangers. Mais cette entreprise était une aventure qui pouvait être périlleuse. Le texte proposé en est une illustration.
L’auteur, Léon Werth (1877-1955), est un journaliste, critique d’art, essayiste et romancier français. En juin 1940, l’écrivain juif, qui est déjà âgé (il a 62 ans), se réfugie dans les Vosges, dans le petit village de Saint-Amour, où il va vivre jusqu’en 1944. N’ayant pas grand-chose à faire, il tient un journal publié en 1946 sous le titre Déposition, dont est extrait le texte ci-dessous.

Dans l’extrait proposé, Léon Werth relate comment sa femme, qui vivait à Paris, a pu franchir la ligne de démarcation, grâce à l’aide de passeurs et moyennant espèces sonnantes et trébuchantes. L’auteur reproduit ici, semble-t-il, le récit que son épouse lui en a fait. Roger, le passeur, est le personnage le plus intéressant de cette aventure.
3 janvier 1941
Ma femme est arrivée. Non pas par les voies regulières, non pas avec des tampons de la Kommandantur, mais elle a franchi la ligne à travers champs, la nuit, entre Montceau et le mont Saint-Vincent. Une organisation ingénieusement ramifiée assure, moyennant un prix forfaitaire, le passage clandestin de la ligne. Les clients prennent d’abord contact dans l’arrière-salle d’un bistrot des Ternes. À la gare de Lyon, ils sont accueillis par un certain Roger, qui porte casquette et foulard rouge. Roger est accompagné d’une jeune femme. Il fait le voyage avec ses clients. À Montceau, on descend du train. On fait escale dans un bistrot. Roger témoigne de la plus vive tendresse envers sa jeune amie. À la nuit on prend la route, on la quitte, on passe à travers champs. Il faut faire dix kilomètres à pied pour atteindre la ligne de démarcation. Cette nuit-là, la route et les sentiers étaient couverts de verglas. Hommes et femme glissaient. L’un des hommes tomba dix-sept fois.
Le groupe, conduit par Roger et par un homme du pays, était composé de trois prisonniers évadés, Suzanne et d’une dame, qui allait rejoindre à Marseille son mari et ses fils. La petite amie de Roger portait capuchon en gutta, dans lequel s’engouffrait le vent bruyamment.
– Enlevez ça, dit le guide, on ne va pas au bal…
– Tout ça, dit Roger, on le verra plus tard au cinéma… Mais ne vous en faites pas trop… la sentinelle est dure de la feuille… On ne sait pas si Roger a par expérience découvert que la sentinelle entendait mal ou s’il a acheté cette On ne sait pas si Roger a par expérience découvert que la sentinelle entendait mal ou s’il a acheté cette dureté d’oreille.On arrive au Mont Saint-Vincent. On est en zone libre. J’éprouve à ce récit la plus violente indignation. Quelle abjection que se faire payer cette sorte de services! Toute ma morale se hérisse. Mais la morale n’est qu’un cadre imparfait où glisser les actions des hommes. « Ce n’est pas si simple, me dit Suzanne. Et d’abord ces gens ne font pas payer les prisonniers évadés. » Leur milieu est difficile à définir! Le milieu, si l’on veut. Ils ressemblent à ces habitués des boîtes de Montmartre, qui trafiquent de la coco.
Comme seuls ils ont des sauf-conduits en règle, ils portent sur eux, pour le passage de la ligne de démarcation, l’argent, les bijoux, les lettres de leurs clients. Les clients retrouvent tout la ligne franchie.
L’un d’eux, dans le bistrot de Montceau, ayant déposé sur la table une sacoche, montrait avec plus de vanité encore que de plaisir le gain de sa semaine ou de son mois : cent cinquante billets de mille francs. Quelqu’un lui dit: << Vous serez désolé, quand la guerre sera finie… >> Il se redressa, indigné. <<< Tout ça, je le donnerais pour qu’elle cesse immédiatement. Et pas seulement parce qu’on a du cœur, mais parce que nous, on s’en fout, parce que nous, on sait toujours gagner de l’argent…>>Léon Werth, Déposition, Journal de guerre 1940-1944, 1946, extrait

