Fondé en 1626 sous le règne de Louis XIII à l’initiative du médecin Guy de La Brosse, le Jardin des Plantes de Paris constitue l’un des plus anciens jardins scientifiques d’Europe. D’abord conçu comme un jardin royal des plantes médicinales destiné à l’enseignement de la médecine et de la botanique, il devient progressivement un centre majeur de savoirs naturalistes, avant de se transformer, à la Révolution, en Muséum national d’histoire naturelle.
À travers quatre siècles d’existence, ce lieu reflète les mutations profondes des rapports entre science, État et société : médicalisation du savoir au XVIIᵉ siècle, curiosité encyclopédique des Lumières, institutionnalisation de la recherche au XIXᵉ siècle, puis démocratisation culturelle et enjeux contemporains de biodiversité.
C’est en hommage à ce 400ème anniversaire de l’une des institutions scientifiques d’État les plus anciennes de France que cet article sur le jardin des plantes de Paris est conçu.
Les documents réunis — édit royal, arrêt d’enregistrement du Parlement de Paris, commission administrative et lettres de confirmation — permettent de suivre pas à pas la procédure juridique de fondation. Le roi confie la surintendance à son premier médecin Jean Héroard, qui délègue l’intendance effective au botaniste Guy de La Brosse, chargé de cultiver les plantes, d’en organiser les collections et d’en assurer les démonstrations publiques. Cette chaîne administrative illustre le fonctionnement concret de l’État monarchique : décider, enregistrer, nommer, financer. On trouvera également un plan du jardin dans les années 1640, des extraits du catalogue des plantes de Guy de la Brosse
La version originale est accessible sur Gallica.

Les textes sont présentés sous forme d’une transcription actualisée avec un découpage en paragraphe ajouté.
Édit pour l’établissement d’un Jardin des Plantes médicinales (janvier 2026)
Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre,
À tous présents et à venir, salut.
Bien que, depuis notre avènement à cette Couronne, nous ayons été entièrement occupés aux affaires survenues tant au dedans qu’au dehors de notre royaume pour sa conservation, nous n’avons pas laissé de penser soigneusement au bien particulier de nos sujets, comme nous le faisons chaque jour. Et sachant qu’entre les choses les plus désirables au monde, celle de la santé est la plus chère et précieuse, nous avons toujours eu en singulière recommandation les universités établies par nos prédécesseurs rois en ce royaume.
Or celle de notre bonne ville de Paris est l’une des principales, tant à cause de notre résidence ordinaire que de l’affluence du peuple qui y habite et y accourt de toutes parts. Nous avons donc estimé devoir rechercher tous moyens propres à servir à l’instruction des écoliers étudiant en ladite université et à l’utilité de nos peuples.
À cette fin, nous avons accueilli favorablement les avis et propositions qui nous ont été faits par notre aimé et fidèle conseiller et premier médecin, le sieur Jean Héroard, pour l’établissement et la construction, en l’un des faubourgs de notre ville de Paris, d’un Jardin royal des plantes médicinales, celles-ci étant parmi les meilleurs remèdes que la nature ait produits pour la guérison des malades.
À ces causes, désirant accroître encore nos bienfaits envers notre dite ville de Paris, nous avons, de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, statué et ordonné, et par ces présentes voulons, statuons et ordonnons, qu’il soit construit et établi un Jardin royal en l’un des faubourgs de notre ville de Paris, ou en tel autre lieu proche, de telle étendue qu’il sera jugé convenable et nécessaire par ledit sieur Héroard, pour y planter toutes sortes d’herbes et plantes médicinales, afin de servir à ceux qui en auront besoin, et spécialement à l’instruction des écoliers de ladite université de médecine.
Duquel jardin nous avons accordé et octroyé, accordons et octroyons par ces présentes, la surintendance au dit sieur Héroard et à ses successeurs premiers médecins, et non à d’autres ; avec pouvoir de nommer et commettre, dès à présent et lorsqu’il y aura vacance, telles personnes qu’il jugera les plus propres et agréables à nous pour la direction, la culture et la conservation dudit jardin, ainsi que pour la démonstration publique desdites plantes aux jours qu’il ordonnera. Celui-ci aura la qualité d’intendant dudit jardin, sans pouvoir être troublé ni empêché en aucune manière.
Et afin que ledit dessein puisse être entièrement exécuté, nous voulons qu’il soit prélevé, sur les deniers que nous ordonnerons, telle somme qu’il sera jugé nécessaire, tant pour l’acquisition de la terre, les matériaux de construction de la maison, la clôture, la protection des plantes et semences, tant domestiques qu’étrangères, leur transport, l’apport de terres, la conduite des eaux et tous autres frais nécessaires à la construction, à l’embellissement et à l’entière perfection dudit jardin, que pour son entretien annuel et celui des personnes employées à sa conduite et à sa culture ; et que les fonds destinés à cet usage ne puissent être détournés ni employés à autre chose pour quelque cause que ce soit.
Si donnons en mandement à nos chers et fidèles conseillers, les gens tenant notre Cour du Parlement de Paris, le prévôt de Paris ou son lieutenant, et à tous nos autres officiers qu’il appartiendra, de faire lire, publier et enregistrer notre présent édit et établissement dudit jardin, et d’en faire jouir pleinement et paisiblement ledit sieur Héroard et ses successeurs en la charge de premier médecin, ainsi que ceux qui seront nommés à la charge d’intendant et directeur dudit jardin, sans qu’il leur soit fait aucun trouble ni empêchement.
Car tel est notre plaisir.
Et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait apposer notre sceau à ces présentes.
Donné à Paris au mois de janvier, l’an de grâce mil six cent vingt-six, et de notre règne le seizième.
Signé : Louis.
Et sur le repli : Par le Roi, de Beauclerc.Enregistré pour que l’impétrant puisse jouir de l’effet y contenu.
À Paris, en Parlement de Paris, le 8 juillet 1626.Scellé du grand sceau de cire verte sur lacs de soie rouge et verte.
Extrait des registres du Parlement de Parlement (6 juillet 1626)
Voici une transcription actualisée avec un découpage en paragraphe ajouté.
Ont été lues par la Cour les lettres patentes données à Paris au mois de janvier dernier, signées Louis XIII, et sur le repli : Par le Roi, de Beauclerc, et scellées en lacs de soie du grand sceau de cire verte.
Par celles-ci, et pour les causes y contenues, ledit seigneur veut et ordonne qu’il soit construit un Jardin royal en l’un des faubourgs de cette ville de Paris, ou en tel autre lieu proche, de telle grandeur qu’il sera jugé propre, convenable et nécessaire par le sieur Jean Héroard, premier médecin dudit seigneur, pour y planter toutes sortes d’arbres et plantes médicinales.
Duquel jardin il accorde la surintendance audit sieur Héroard et à ses successeurs premiers médecins, et non à d’autres, comme il est plus au long contenu par lesdites lettres.
Requête présentée par ledit Héroard afin de la vérification desdites lettres, conclusions du procureur général du roi, et tout considéré,
La Cour a ordonné et ordonne que lesdites lettres soient enregistrées au greffe d’icelle, pour que l’impétrant puisse jouir de l’effet y contenu.
Fait en Parlement de Paris le sixième jour de juillet 1626.
Signé : Du Tillet.
Commission de nomination de l’Intendant du Jardin royal (7 août 1626)
Jean Héroard, sieur de Vaugrigneuse, conseiller du roi en son Conseil d’État et premier médecin,
À tous ceux qui verront ces présentes, salut.
Il a plu au roi, par son édit du mois de janvier de la présente année mil six cent vingt-six, vérifié en la Parlement de Paris le sixième jour de juillet dudit an, de nous commettre la surintendance et le gouvernement du Jardin royal des plantes et herbes médicinales que Sa Majesté veut faire construire en l’un des faubourgs de ladite ville de Paris, au lieu et de la grandeur qui seront par nous avisés et jugés nécessaires, et de nous donner pouvoir de commettre sous nous, pour la conduite, culture et gouvernement dudit jardin, telles personnes capables que nous jugerons propres et agréables à Sa Majesté.
Nous, dûment informé de la personne de Maître Guy de La Brosse, conseiller et médecin du roi, de sa bonne vie, mœurs et religion catholique, apostolique et romaine, ainsi que de sa capacité, suffisance et expérience dans l’exercice de la médecine, et de la connaissance particulière qu’il possède des herbes et plantes médicinales, de leurs vertus et propriétés,
Pour ces causes, sous le bon plaisir de Sa Majesté, avons nommé et commis, nommons et commettons par ces présentes ledit sieur de La Brosse pour être intendant dudit jardin, afin que, sous nous et nos successeurs premiers médecins, il en ait la direction, la culture et le gouvernement ; qu’il fasse les démonstrations des herbes et plantes médicinales aux écoliers et à toutes autres personnes qui voudront en acquérir la connaissance, aux jours qui lui seront ordonnés par nous ;
Et qu’il jouisse de ladite charge d’intendant, avec les honneurs, autorités, franchises, droits et appartenances y afférents, ainsi qu’aux gages qui lui seront ordonnés par Sa Majesté sur les fonds destinés à l’entretien et aux appointements des officiers dudit jardin.
Supplions très humblement Sa Majesté d’agréer la présente commission et présentation, et de faire expédier toutes lettres de confirmation nécessaires.
En témoignage de quoi nous avons signé ces présentes, les avons fait contresigner par notre secrétaire et y avons apposé le cachet de nos armes.
Donné à Nantes le septième jour d’août mil six cent vingt-six.
Signé : Héroard.
Et plus bas : Par mondit sieur, Leques.
Scellé.
Lettres royales confirmant la nomination de l’intendant (8 août 1626)
Louis XIII, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous ceux qui verront ces présentes, salut.
Par notre édit du mois de janvier dernier, vérifié où besoin a été, nous avons ordonné l’établissement d’un Jardin royal des plantes médicinales en l’un des faubourgs de notre ville de Paris, et en avons accordé la surintendance à notre aimé et fidèle conseiller en notre Conseil d’État et premier médecin, le sieur Héroard, ainsi qu’à ses successeurs premiers médecins, avec pouvoir de commettre sous lui des personnes capables et agréables à nous pour la conduite, la culture et le gouvernement dudit jardin.
Suivant cet édit, ledit sieur Héroard a nommé et commis, sous notre bon plaisir, notre cher et bien aimé Guy de La Brosse, l’un de nos conseillers et médecins ordinaires, pour avoir sous lui l’intendance, la conduite et la direction dudit jardin, ainsi qu’il appert de sa nomination ci-attachée sous le contre-sceau de notre chancellerie.
Savoir faisons que, bien et dûment informés de la bonne vie, mœurs, suffisance et grande connaissance que ledit de La Brosse possède de la nature et des propriétés des plantes et herbes médicinales, comme aussi du désir qu’il a de servir à l’utilité publique, pour ces causes et autres à ce nous mouvant, nous avons, en agréant et confirmant ladite nomination, donné et octroyé, donnons et octroyons par ces présentes, la charge d’intendant dudit Jardin royal, pour, sous ledit sieur Héroard et ses successeurs premiers médecins, en avoir l’entière direction et conservation, faire les démonstrations des plantes médicinales aux écoliers et à tous ceux qui voudront en acquérir la connaissance, aux jours qui lui seront ordonnés par notre premier médecin.
Et qu’il jouisse de ladite charge d’intendant avec les honneurs, autorités, franchises, droits et appartenances y afférents, ainsi que des gages qui lui seront par nous ordonnés sur le fonds destiné à l’entretien et aux appointements des officiers dudit jardin, tant qu’il nous plaira.
Mandons à notre aimé et fidèle conseiller et premier médecin, le sieur Héroard, qu’après s’être assuré de la bonne vie, mœurs, conduite et religion catholique, apostolique et romaine dudit de La Brosse, et lui avoir fait prêter le serment requis et accoutumé, il le mette et institue de par nous en possession et jouissance de ladite charge d’intendant, et de tous les honneurs, autorités, prérogatives, privilèges, libertés, gages, droits, fruits, profits, revenus et émoluments y appartenant, et le fasse jouir et user pleinement et paisiblement de ladite charge.
Mandons en outre à nos amés et féaux conseillers, les trésoriers généraux de France à Paris, de faire payer et délivrer audit de La Brosse les gages et droits qui lui seront ordonnés, sur le fonds destiné à l’entretien et aux gages des officiers dudit jardin, chaque année aux termes et en la manière accoutumée.
Car tel est notre plaisir.
En témoignage de quoi nous avons fait mettre notre sceau à ces présentes.
Donné à Nantes le huitième jour d’août mil six cent vingt-six, et de notre règne le dix-septième.
Signé : Louis.
Et sur le repli : Par le Roi, de Beauclerc.
Scellé sur double queue du grand sceau de cire jaune.
Architecture du Jardin Royal
L’original est consultable sur Gallica.

Cette estampe gravée au XVIIᵉ siècle par Abraham Bosse offre une vue cavalière du Jardin des Plantes de Paris à ses débuts, peu après sa fondation par Louis XIII en 1626. Intitulée La perspective horizontale du Jardin royal des plantes médicinales, elle révèle une organisation rigoureusement géométrique. Un grand axe central structure l’ensemble de l’espace et distribue des parterres rectangulaires parfaitement réguliers. Ces carrés de culture, répétés à l’identique, ne répondent pas à une recherche esthétique mais à une logique pratique : chaque parcelle accueille des herbes et plantes médicinales destinées à l’observation, à la classification et à l’enseignement. Le jardin apparaît ainsi comme un véritable laboratoire à ciel ouvert, conçu pour la démonstration publique et la formation des étudiants en médecine.
Autour de ce cœur pédagogique se déploient des zones spécialisées — longues plates-bandes, vergers, pépinières — consacrées à l’acclimatation et à la production végétale. Des bâtiments d’entrée, des logements et un mur d’enceinte rappellent qu’il s’agit d’un établissement administré, contrôlé et protégé. Rien ici du jardin d’agrément : tout est fonctionnel, ordonné, utile.
La présence ostensible des armoiries royales et du cartouche monumental souligne enfin la dimension politique du projet. Le savoir médical relève du service du roi et du bien public. La science est encadrée, financée et organisée par l’État.
Catalogue des plantes cultivées à présent au Jardin royal des plantes médicinales (1646)
Guy de La Brosse, médecin ordinaire du roi et intendant du jardin, a rédigé un catalogue de l’ensemble des plantes cultivées au milieu du XVIIème siècle. Gallica publie l’intégralité de l’ouvrage. L’ouvrage débute par une dédicace à Claude Bouthillier, surintendant des Finances de 1632 à 1643, suivi par une note au lecteur et une liste d’étudiants de médecine pour l’année 1641 dévolus à la « connaissance des plantes au jardin royal de Paris ». Viennent enfin les pages du catalogue proprement dit.
Dédicace à Claude Bouthillier, surintendant des Finances
La Brosse décrit les transformations accomplies depuis la fondation du jardin : agrandissement, embellissement, enrichissement des collections végétales. Il insiste sur sa triple vocation : scientifique (étude des plantes médicinales), pédagogique (formation de centaines d’étudiants français et étrangers) et caritative (soins prodigués aux malades). Le jardin apparaît ainsi comme un établissement d’utilité publique, au service de la santé et du savoir.
Par son ton élogieux, caractéristique des écrits de patronage du XVIIᵉ siècle, cette dédicace rappelle que le développement des sciences dépend alors étroitement du soutien financier et politique de l’État monarchique. L’estampe dont il est question correspond à la représentation précédente.
À haut et puissant seigneur messire Claude Bouthillier, chevalier, conseiller du roi en ses conseils, commandeur et grand trésorier de ses Ordres, et surintendant des finances de France.
Monseigneur,
Depuis sept ans et demi que j’ai commencé le Jardin royal des plantes médicinales de Paris, je l’ai tellement transformé par rapport à son premier état et à sa première culture qu’il n’est plus reconnaissable de ce qu’il était à sa naissance. Je puis assurément dire, et le faire savoir à tous les peuples de la terre, qu’il tient toute la perfection de son ornement de votre bonté, puisque vous avez pourvu à tout ce qui était nécessaire à son embellissement et pour lui faire mériter justement le nom qu’il porte.
Maintenant il est tel qu’il n’a point d’égal en toute l’Europe et qu’on peut le reconnaître digne du ministère de cet incomparable cardinal-duc de Richelieu qui l’a donné à la France.
L’œuvre est d’autant plus estimable, voire admirable, qu’elle a été menée à bien en un temps fort contraire à la nature d’une entreprise qui demandait un grand calme. Mais comme il n’y a point de monarque comparable, pour commander les hommes, en générosité, bonté, justice, piété et puissance, à Louis le Juste et le Victorieux, ni qui aime davantage ses peuples pour leur accorder en tout temps ce qui est nécessaire à leur bien ; et comme il n’y a point de ministre, dans tous les empires du monde, égal à Son Éminence, dont la prudence surmonte le destin et donne l’être à tout ce qu’elle veut, il n’est pas surprenant de voir l’accomplissement d’un établissement si nécessaire et louable en un temps si peu favorable à toutes les autres puissances.
Il n’appartient qu’aux rois de France de faire des miracles, et à un tel ministre de rendre possible l’impossible, toutes leurs actions n’étant que merveilles.
Ce jardin, Monseigneur, ainsi construit, où la piété et la charité s’exercent chaque jour auprès de nombreux malades qui viennent y chercher secours pour leurs souffrances, et auxquels nous avons jusqu’à présent dispensé des remèdes, n’est pas seulement beau : il est très nécessaire et très utile. En témoignent les deux cents écoliers que nous eûmes l’an passé, et autant cette année, accourus de plusieurs provinces de France et de nations étrangères pour connaître les plantes et leur usage. Tous l’estiment au-dessus de ceux qu’ils ont vus ailleurs, donnant louange, en juste mesure, à ceux qui ont fait ce bienfait aux peuples.
Maintenant que sa forme est parvenue à sa perfection, et qu’elle ne peut plus être changée sans être altérée, je l’ai fait représenter d’une manière très belle et toute nouvelle, en perspective horizontale, où tout est observé avec exactitude, sans qu’il y manque une ligne. Et comme cette représentation est belle et conforme à la perfection que vous lui avez donnée, il est très raisonnable qu’elle vous soit dédiée, ainsi que le catalogue des plantes qui sont cultivées en ses parterres et qui ne subsistent que par vous.
Je vous les présente, vous suppliant très humblement d’agréer votre ouvrage et ma dévotion.
Monseigneur,
De votre très humble et très obligé serviteur,
Guy de La Brosse
Note aux lecteurs
Dans ce texte adressé « au lecteur », Guy de La Brosse, intendant du Jardin royal, raconte la mise en place concrète du jardin. Loin d’un jardin idéal immédiatement ordonné, il décrit un chantier difficile : terrain irrégulier, sols médiocres, manque d’eau, travaux coûteux et longues années d’aménagement.
Mais le jardin apparaît surtout comme un outil scientifique : lieu d’enseignement pour les étudiants en médecine, espace d’expérimentation et de culture de centaines d’espèces, enrichi par des échanges à l’échelle européenne et même mondiale.
Il faut avoir longuement réfléchi aux choses que l’on veut entreprendre afin de leur donner, dès le commencement, un ordre parfait. Pourtant, il survient parfois des difficultés qui, n’ayant pas été prévues avec assez de justesse, obligent à modifier ce que l’on avait d’abord conçu comme le meilleur.
C’est ce qui est arrivé pour la disposition, l’ordre et la culture du Jardin royal. J’y ai pensé et repensé durant vingt-deux années que j’ai consacrées à sa poursuite, et, étant entré par la grâce de Dieu, la piété du roi et la bonté de Monseigneur le cardinal duc de Richelieu, dans sa culture vers la fin de l’année 1633, nous avons bien établi le nombre de ses parties comme nous l’avions prémédité dans notre dessein ; mais non dans l’ordre souhaité, car le lieu ne se prêtait pas aussi bien que nous l’espérions à cette exécution.
Les bâtiments étaient déjà construits depuis longtemps ; l’espace était irrégulier, le terrain très inégal, plein de fondrières, le reste couvert d’arbres et de broussailles mal disposés. Ainsi, tout ce que nous pûmes faire la première année fut d’aménager un grand parterre de quarante-cinq toises de long sur trente-cinq de large, que nous remplîmes de toutes les plantes que nous pûmes alors réunir. Leur nombre dépassait trois cents espèces, ce que l’on vantait déjà pour le jardin de Montpellier, comme nous l’avons montré dans le catalogue publié l’année suivante.
Cette première année fut en outre marquée par une sécheresse extrême, si bien que, pour y remédier, il nous en coûtait chaque semaine soixante-quinze livres pour payer des hommes chargés du seul arrosage. Néanmoins, par la grâce de Dieu, notre travail réussit si bien que nos plantes se montrèrent très belles.
Par la suite, nous entreprîmes de redresser ce terrain si irrégulier et d’aménager les meilleurs endroits pour la culture des plantes étrangères et des pays chauds. Une allée de charmes très endommagée occupait ces lieux : nous décidâmes de l’ôter. Mais notre plus grand travail fut celui de la terre elle-même : sous une surface raboteuse, nous ne trouvions que des décombres et des gravois sur plus de quatre pieds de profondeur, ce qui provoquait, avec la saison, une sécheresse continuelle. Nous ne disposions en outre que de puits profonds et froids.
Pour surmonter ces obstacles, nous suppliâmes très humblement le roi de nous accorder l’eau de Rungis. Il nous l’accorda par bonté, et Monseigneur le surintendant en autorisa la conduite, si bien que cette eau irrigue désormais et anime le Jardin royal. De plus, nous avons renouvelé toutes les terres sur six pieds de profondeur et sur plus de dix arpents. Malgré la peine et la dépense, nous en sommes venus à bout, et nos plantes croissent aujourd’hui avec abondance, comme on peut le voir.
Ce travail accompli, nous avons ordonné nos parterres et nos différentes parties telles que la perspective horizontale que nous en avons fait graver le montre fidèlement, sans qu’il manque une seule ligne. Le plan révèle l’irrégularité du lieu, mais celle-ci se perçoit peu lorsque l’on parcourt les allées, tant l’ordre y est bien établi. Tel qu’il est, c’est assurément le plus beau et le plus riche jardin d’Europe de cette nature, digne d’être nommé Jardin du roi Louis le Juste pour la culture des plantes médicinales.
Depuis cette première année, nous avons établi des correspondances dans toutes les provinces voisines et étrangères. Le sieur Vespasien Robin, l’un des plus habiles du royaume dans la connaissance et la culture des plantes, y a grandement contribué, ayant longtemps fréquenté les amateurs d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre et de Flandre, et voyagé pour découvrir des plantes nouvelles.
Nous avons aussi envoyé à nos frais des personnes compétentes jusqu’aux Indes afin d’y recueillir plantes et semences. Ces efforts n’ont pas été inutiles, comme on le verra dans le catalogue que nous présentons : il distingue les plantes déjà cultivées et celles venues des pays étrangers, notamment des Indes. Si certaines ne sont pas encore bien connues, c’est que l’expérience seule peut en révéler les propriétés : il faut d’abord voir ces plantes avant de les employer.
Si quelqu’un demande si toutes les plantes étrangères mentionnées sont actuellement au Jardin royal, je réponds qu’elles y ont toutes été cultivées ; mais plusieurs ne supportent pas la rigueur de notre climat. Les hivers longs et sévères, tel le dernier qui dura près de sept mois, nous en ont fait perdre beaucoup. Nous en avons cependant fait dessiner les portraits afin d’en garder le souvenir, et nous préparons un volume illustré qui sera imprimé, pour que tous puissent admirer ces merveilles de la nature et en rendre grâce à Dieu.
Exemples de pages tirées du catalogue



