Prononcé à Cape Town en février 1960, le discours du « Vent du Changement » (Wind of Change speech) a bénéficié d’une portée considérable car le texte reconnaît explicitement l’éveil des nationalismes africains, la fin de la domination coloniale européenne et la nécessité de repenser le rapport au monde pour les puissances occidentales, au risque de voir l’Afrique basculer dans le bloc communiste. La vision géopolitique lucide que défend Macmillan lui vaut toutefois l’hostilité d’une partie des conservateurs à son retour à Londres. « Nul n’est prophète en son pays » selon le dicton. Le discours est prononcé en 1960 pendant ce que l’on appelle « l’année de l’Afrique », puisque 17 États africains accèdent à l’indépendance. Le Royaume-Uni a déjà engagé la décolonisation en Asie (Inde, Pakistan, Ceylan) et au Moyen Orient. En Afrique, la montée des nationalismes devient difficile à contenir.
Le texte est particulièrement exploitable en classe dans la mesure où il lie explicitement la décolonisation au contexte de guerre froide, ce qui correspond pleinement à la ligne des programmes de 3ème et de Terminale. Une version simplifiée en format découpé est d’ailleurs proposée en fin d’article, à destination des professeurs.
Harold Macmillan
Harold Macmillan (1894-1986) est le Premier ministre conservateur de 1957 à 1963, à un moment charnière du Royaume-Uni : le déclin impérial, la guerre froide et la recomposition de l’ordre international.
Son parcours personnel a été marqué par la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il est blessé et qui nourrit chez lui une méfiance durable à l’égard des idéologies. Entre les deux guerres, il se distingue de son camp en se montrant favorable à une intervention de l’État dans l’économie, influencé par les idées keynésiennes, position peu fréquente dans son parti. En 1940, il critique fermement l’appeasement de Neville Chamberlain. Pendant les guerres, il occupa des fonctions au ministère du Ravitaillement et de 1942 à 1945, il est ministre attaché auprès du grand quartier général allié en Afrique du Nord et s’emploie à réconcilier de Gaulle et Giraud.
Revenu aux affaires en 1951, il est successivement ministre de la Défense (1954-1955), secrétaire au Foreign Office (1955) et chancelier de l’Échiquier (1955-1957).
Quand il accède au 10 Downing Street en 1957 pour remplacer Anthony Eden, le pays vient de sortir très affaibli de la crise de Suez (1956) et sur le plan économique, la dépendance à l’aide américaine est encore là. Depuis longtemps partisan de la construction européenne, il entreprend de faire entrer la Grande-Bretagne dans la CEE mais ses efforts se heurtent au veto du général de Gaulle (janvier 1963). Il quitte le pouvoir en octobre 1963 suite aux révélations de l’affaire Profumo, qui mit en cause l’un des membres de son cabinet.
Un discours en Afrique du Sud

L’Afrique du Sud est un dominion autonome depuis 1910 mais reste liée au Commonwealth. Le régime d’apartheid instauré en 1948 se durcit. Le texte ne parle pas explicitement de cela, préférant insister sur les réussites économiques de l’Afrique du Sud et les liens commerciaux avec le Royaume-Uni. Macmillan effectue alors une tournée officielle en Afrique (Ghana, Nigeria, Rhodésie, Kenya) dans le but de préparer politiquement et diplomatiquement la décolonisation accélérée de l’Afrique britannique, tout en préservant l’influence du Royaume-Uni et la cohésion du Commonwealth.
Macmillan se rend dans un pays souverain, allié historique mais de plus en plus gênant diplomatiquement, sans qu’il n’ait aucun levier juridique sur la politique intérieure sud-africaine. À la suite de critiques croissantes contre l’apartheid, l’Afrique du Sud quitte le Commonwealth en 1961.
Le texte
La version anglaise de ce texte est trouvable sur le site de l’Ecole fédérale polytechnique de Zürich.
En voici la traduction :
Comme je l’ai dit, c’est pour moi un privilège tout particulier d’être ici en 1960, au moment où vous célébrez ce que je pourrais appeler les noces d’or de l’Union. En pareille occasion, il est naturel et légitime de s’arrêter un instant pour dresser le bilan de votre situation, regarder en arrière sur ce que vous avez accompli et et vous projeter vers l’avenir. Au cours des cinquante années de leur existence en tant que nation, les habitants de l’Afrique du Sud ont bâti une économie solide, fondée sur une agriculture saine et sur des industries prospères et résilientes.
Nul ne peut rester insensible à l’immense progrès matériel qui a été accompli. Que tout cela ait été réalisé en un laps de temps aussi court constitue un témoignage frappant du savoir-faire, de l’énergie et de l’esprit d’initiative de votre peuple. En Grande-Bretagne, nous sommes fiers de la contribution que nous avons apportée à cette réussite remarquable. Une large part de celle-ci a été financée par des capitaux britanniques. Selon une enquête récente du gouvernement de l’Union, près des deux tiers des investissements étrangers encore en cours dans l’Union à la fin de l’année 1956 étaient britanniques. Et cela après deux guerres dévastatrices qui ont saigné notre économie à blanc. Mais ce n’est pas tout. Nous avons développé entre nous des échanges commerciaux à notre avantage commun, et nos économies sont désormais largement interdépendantes. Vous nous exportez des matières premières, des produits alimentaires et de l’or. En retour, nous vous envoyons des biens de consommation ou des équipements industriels. Nous absorbons le tiers de l’ensemble de vos exportations et fournissons le tiers de vos importations. Ce schéma traditionnel et large d’investissements et d’échanges s’est maintenu malgré les transformations liées au développement de nos deux économies, et je trouve un grand encouragement à constater que, tout en connaissant une expansion rapide, les économies de nos deux pays sont demeurées interdépendantes et capables de se soutenir mutuellement.
Au XXᵉ siècle, et tout particulièrement depuis la fin de la guerre, les processus qui ont donné naissance aux États-nations européens se sont reproduits à travers le monde. Nous avons assisté à l’éveil d’une conscience nationale chez des peuples qui, pendant des siècles, ont vécu dans la dépendance d’une autre puissance. Il y a quinze ans, ce mouvement s’est étendu à l’Asie. De nombreux pays, de races et de civilisations diverses, ont revendiqué le droit à une vie en tant que nation indépendante. Aujourd’hui, le même phénomène se produit en Afrique, et l’impression la plus forte que j’aie ressentie depuis mon départ de Londres, il y a un mois, est celle de la vigueur de cette conscience nationale africaine. Elle prend des formes différentes selon les lieux, mais elle est partout à l’œuvre. Le vent du changement souffle sur ce continent, et, que cela nous plaise ou non, cette montée de la conscience nationale est un fait politique. Nous devons tous l’accepter comme tel, et nos politiques nationales doivent en tenir compte.
Comme je l’ai dit, la croissance de la conscience nationale en Afrique est un fait politique, et nous devons l’accepter en tant que tel. Cela signifie, selon moi, que nous devons parvenir à nous adapter à cette réalité. Je crois sincèrement que, si nous en sommes incapables, nous risquons de mettre en péril le fragile équilibre entre l’Est et l’Ouest dont dépend la paix du monde. Le monde d’aujourd’hui est divisé en trois grands groupes. Il y a d’abord ce que nous appelons les puissances occidentales. Vous, en Afrique du Sud, et nous, en Grande-Bretagne, appartenons à ce groupe, avec nos amis et alliés dans d’autres parties du Commonwealth. Aux États-Unis d’Amérique et en Europe, on l’appelle le monde libre. Ensuite viennent les communistes — la Russie et ses satellites en Europe, ainsi que la Chine, dont la population atteindra, d’ici la fin des dix prochaines années, le chiffre vertigineux de 800 millions d’habitants. Enfin, il y a ces régions du monde dont les peuples ne se sont pas encore engagés, ni en faveur du communisme, ni en faveur de nos idées occidentales. Dans ce contexte, nous pensons d’abord à l’Asie, puis à l’Afrique. À mes yeux, le grand enjeu de cette seconde moitié du XXᵉ siècle est de savoir si les peuples non alignés d’Asie et d’Afrique basculeront vers l’Est ou vers l’Ouest. Seront-ils attirés dans le camp communiste ? Ou bien les grandes expériences de self-government actuellement menées en Asie et en Afrique, notamment au sein du Commonwealth, se révéleront-elles suffisamment réussies et, par leur exemple, suffisamment convaincantes pour que l’équilibre penche en faveur de la liberté, de l’ordre et de la justice ? La lutte est engagée, et c’est une lutte pour l’esprit des hommes. Ce qui est aujourd’hui mis à l’épreuve dépasse largement notre puissance militaire ou notre habileté diplomatique et administrative. C’est notre mode de vie. Les nations non-alignées veulent juger sur pièce avant de choisir.
Version raccourcie pour les élèves
Version raccourcie proposée par l’IA :
C’est pour moi un honneur d’être ici en 1960, alors que vous célébrez les cinquante ans de l’Union. C’est un moment important pour regarder le chemin parcouru et penser à l’avenir. En cinquante ans, l’Afrique du Sud a construit une économie solide, grâce à son agriculture et à ses industries. Les progrès réalisés sont remarquables et montrent l’énergie et les capacités de votre population.
Le Royaume-Uni est fier d’avoir contribué à ce développement. Une grande partie des investissements vient de Grande-Bretagne, malgré les difficultés causées par les deux guerres mondiales. Nos deux pays ont aussi développé des échanges importants. Vous nous fournissez des matières premières, de la nourriture et de l’or, et nous vous vendons des produits manufacturés. Nos économies sont donc étroitement liées.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, le monde a profondément changé. Des peuples qui vivaient sous la domination d’autres pays ont développé une conscience nationale et veulent décider eux-mêmes de leur avenir. Ce mouvement a d’abord touché l’Asie, puis il s’est étendu à l’Afrique. Depuis mon départ de Londres, j’ai été frappé par la force de cette conscience nationale africaine, présente partout, même si elle prend des formes différentes. Le vent du changement souffle sur ce continent. Que cela nous plaise ou non, cette évolution est un fait politique. Nous devons l’accepter et en tenir compte dans nos décisions, sous peine de menacer l’équilibre fragile entre l’Est et l’Ouest, dont dépend la paix mondiale.
Le monde est aujourd’hui divisé en trois groupes : les pays occidentaux, que l’on appelle aussi le monde libre ; les pays communistes, comme l’Union soviétique et la Chine ; et enfin les pays d’Asie et d’Afrique qui n’ont pas encore choisi leur camp.
Le grand enjeu de notre époque est de savoir vers quel camp ces pays vont se tourner. Cette lutte n’est pas seulement militaire : c’est une lutte des idées. Ce qui est jugé aujourd’hui, ce n’est pas seulement notre puissance, mais notre manière de vivre. Les peuples qui n’ont pas encore choisi leur camp veulent d’abord observer avant de décider.

