La monarchie de juillet : une monarchie  » bourgeoise  »
Un témoin de la Monarchie de Juillet

« Notre histoire, de 1789 à 1830, vue de loin et dans son ensemble, ne doit apparaître que comme le tableau d’une lutte acharnée entre l’ancien régime, ses traditions, ses souvenirs, ses espérances et ses hommes représentés par l’aristocratie, et la France nouvelle conduite par la classe moyenne. 1830 a clos cette première période de nos révolutions ou plutôt de notre révolution, car il n’y en a qu’une seule, révolution toujours la même à travers des fortunes diverses, que nos pères ont vu commencer et que, suivant toute vraisemblance, nous ne verrons pas finir. En 1830, le triomphe de la classe moyenne avait été définitif et si complet que tous les pouvoirs politiques, toutes les franchises, toutes les prérogatives, le gouvernement tout entier se trouvèrent renfermés et comme entassés dans les limites étroites de cette seule classe [la bourgeoisie] , à l’exclusion, en droit, de tout ce qui était au-dessous d’elle et, en fait, de tout ce qui avait été au-dessus. Non seulement elle fut ainsi la directrice unique de la société, mais on peut dire qu’elle en devint la fermière. (…)

L’esprit particulier de la classe moyenne devint l’esprit général du gouvernement ; il domima la politique extérieure aussi bien que les affaires du dedans : esprit actif, industrieux, souvent déshonnête, généralement rangé, téméraire quelquefois par vanité et par égoïsme, timide par tempérament, modéré en toute chose, excepté dans le goût du bien-être, et médiocre ; esprit, qui, mêlé à celui du peuple ou de l’aristocratie, peut faire merveille, mais qui, seul, ne produira jamais qu’un gouvernement sans vertu et sans grandeur. Maîtresse de tout comme ne l’avait jamais été et ne le sera peut-être jamais aucune aristocratie, la classe moyenne, devenue le gouvernement, prit un air d’industrie privée ; elle se cantonna dans son pouvoir et, bientôt après, dans son égoïsme, chacun de ses membres songeant beaucoup plus à ses affaires privées qu’aux affaires publiques et à ses jouissances qu’à la grandeur de la nation. »

in Tocqueville, Souvenirs, éd. Robert laffont, coll. Bouquins, 1986, p. 730
écrit en juillet 1850.

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Ledru-Rollin réclame le suffrage universel

« Messieurs,

En répondant à votre appel, en venant à vous, je vous dois compte de ma foi politique.

Cette foi vive, inébranlable, je la puise à la fois dans mon coeur et dans ma raison.

Dans mon coeur qui me dit, à la vue de tant de misères dont sont assaillies les classes pauvres, que Dieu n’a pas pu vouloir les condamner à des douleurs éternelles (…).

Dans ma raison qui répugne à l’idée qu’une société puisse imposer au citoyen, des obligations, des devoirs, sans lui départir, en revanche, une portion quelconque de souveraineté.

La souveraineté, du peuple, tel est, en effet, le grand principe qu’il y a près de cinquante années, nos pères ont proclamé. Mais cette souveraineté, qu’est-elle devenue ? Aujourd’hui, le peuple, c’est un troupeau conduit par quelques privilégiés comme vous, comme moi, messieurs, qu’on nomme électeurs, puis par quelques autres, plus privilégiés encore, qu’on salue du titre de député. Et si ce peuple, qui n’est point représenté, se lève pour revendiquer ses droits, on le jette dans les cachots. S’il s’associe pour ne pas périr de misère et défendre son salaire insuffisant, on le jette dans les cachots. Si, comme à Lyon, dans les jours de funèbre mémoire, il écrit sur son étendard : « Du pain ou la mort », on le mitraille (…)

C’est dire assez que ce système déshonoré, rongé par la corruption, a fait son temps, et qu’il faut le changer, à peine de subir une violente révolution. Et pour le changer, Messieurs, la réforme électorale est le premier pas à faire. Cette réforme il la faut radicale. Que tout citoyen soit électeur, que le député soit l’homme de la nation, non de la fortune ; qu’il soit désigné pour sa vertu. »

Discours aux électeurs de la Sarthe, 23 juillet 1841

Cité dans le manuel Histoire Seconde, Hatier, 2001 p.215.

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Les idées politiques de Guizot.

Répondant à ceux qui reprochaient à la Constitution de n’accorder le droit de vote qu’à ceux qui payent le cens :

 » Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne. »

– L’attention portée aux classes moyennes :

 » Comme en 1817, comme en 1820, comme en 1830, je veux la prépondérance politique des classes moyennes en France, l’organisation définitive et régulière de cette grande victoire qu’elles ont remportée sur le privilège et sur le pouvoir absolu de 1789 à 1830.  »

Discours à la Chambre des députés, 3 mai 1837.

– Le refus de l’élargissement du corps électoral :

 » Égalité et liberté pour tous. (…) Mais seul le possédant est véritablement libre et peut représenter les autres. L’électeur à 300 francs représente parfaitement l’électeur à 200 francs, à 100 francs. Il ne l’exclut pas ; il le représente, il le protège, il le couvre, il ressent, il défend les mêmes intérêts. Je suis pour mon compte ennemi décidé du suffrage universel.  »

Discours à la Chambre des députés, 15 février 1842.

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La répression des émeutes ouvrières de Lyon

« Le samedi, 12 avril 1834, vers cinq heures du soir, le général Aymar se décida à donner l’ordre d’enlever les barricades qui enfermaient le quartier des Cordeliers. Le canon des Brotteaux avait battu en brèche depuis trois jours la place du Concert et les maisons du Quai du Rhône depuis le collège jusqu’à la rue Port-Chatelet ; les obus avaient mis le feu sur plusieurs points et il était impossible de les éteindre, car on tirait sur ceux qui portaient du secours. Les habitants s’étaient réfugiés dans les caves. Les insurgés ne tenaient plus que sur la place des Cordeliers et dans l’église de Saint-Bonaventure. Deux compagnies du 6e et du 28e débouchèrent par la rue Grenette et la rue de la Gerbe, enlevèrent les barricades et occupèrent la place des Cordeliers. Pendant que ce mouvement s’opérait, l’artillerie continuait à tirer sur le clocher et sur l’église où quelques-uns des insurgés sonnaient le tocsin et essayaient encore de vendre chèrement leur vie. Mais ils furent bien obligés de céder au nombre et à la force. les soldats enfoncèrent les portes de l’église et pénétrèrent dans le saint lieu où leur fureur sacrilège ne respecta rien. »

 » La vérité sur les événements de Lyon « , Dentu éd., 1834. Cité par Furie et Serre, Techniques et société, Colin, 1970.

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Le problème ouvrier

 » A la fatigue d’une journée déjà démesurément longue, puisqu’elle est au moins de 15 heures, vient se joindre pour ces malheureux, celle de ces allées et retours si fréquents, si pénibles. Il en résulte que le soir ils arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain ils en sortent avant d’être complètement reposés, pour se trouver dans l’atelier à l’heure de l’ouverture.

On conçoit que, pour éviter de parcourir deux fois chaque jour un chemin aussi long, ils s’entassent, si l’on peut parler ainsi, dans des chambres ou pièces petites, malsaines, mais situées à proximité de leur travail. J’ai vu à Mulhouse, à Dornach et dans des maisons voisines, de ces misérables logements, où deux familles couchaient chacune dans un coin, sur de la paille jetée sur le carreau et retenue par deux planches. Des lambeaux de couverture et souvent une espèce de matelas de plumes d’une saleté dégoûtante, voilà tout ce qui recouvrait cette paille.

Du reste, un mauvais et unique grabat pour toute la famille, un petit poêle qui sert à la cuisine comme au chauffage, une caisse ou grande boîte en guise d’armoire, une table, deux ou trois chaises, un banc, quelques poteries, composent communément tout le mobilier qui garnit la chambre des ouvriers employés dans les filatures et les tissages de la même ville.  »

Docteur Villermé, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures, Paris, 1840

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Les causes de la crise

« Si nos industries, notre commerce, notre crédit financier sont dans un état alarmant de souffrance, je pourrais dire de ruine imminente, à qui la faute ? Au système qui pèse si lourdement sur nous depuis seize ans. C’est vainement que, pour se défendre, il invoque, comme cause de cette détresse, un accident calamiteux, mais passager , le peu d’abondance des céréales. (…) La détresse des classes ouvrières, le malaise des commerçants, le manque de numéraire tiennent à des causes plus générales, fondamentales et permanentes. (…) Au lieu d’attendre des réformes d’un pareil régime, ce qu’il faudrait faire avant tout, ce serait de cesser de le défendre et de le réformer lui-même. »

LEDRU-ROLLIN, in Le Moniteur, T. 130, II semestre 1847.

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Impressions d’un Américain à Paris en 1847

« Vous allez à l’Opéra. Votre voiture est arrêtée à deux carrefours du théâtre par un cavalier en casque reluisant, surmonté d’un panache de plumes noires ; avec son sabre dégainé il indique au cocher la direction qu’il doit prendre ; l’ordre a été arrangé et prescrit à la préfecture de police. Arrivé à la porte du théâtre, trois, ou davantage, des gardes montés sur leurs chevaux noirs, dirigent le dégagement des voitures. Il peut neiger, pleuvoir, il peut être tôt ou tard, les cavaliers à l’air sévère sont là, leurs casques et leurs sabres brillant sous la lumière du gaz.

Vous descendez de voiture et une paire de sergents de ville sont stationnés négligemment sur les marches ; tandis que vous passez ils jettent sur vous un regard à demi inquisiteur. De chaque côté du guichet aux billets est un soldat avec un mousquet ; ce sont encore deux hommes de la garde municipale. Vous entrez dans un corridor, il y a encore une sentinelle ; et à l’intérieur il y en a trois ou quatre qui se tiennent aux portes.

Peut-être se produira-t-il un léger désordre, quelque braillard ; dans ce cas le militaire de la porte disparaît un instant ; il revient avec quatre ou cinq de ses camarades ; ce n’est plus le moment de faire des excuses ou des promesses, et le mauvais coucheur passe par-dessus les banquettes et les loges pour être remis au sergent de ville.

(…) Il y a dans la surveillance constante d’une telle police quelque chose qui n’est pas conforme à l’idée de liberté d’un Américain. Et pourtant, il y a dans le même temps un charme secret et indéfinissable à sentir la présence et la sécurité de l’ordre : un ordre infaillible et presque parfait. C’est ce qui fait, pour une bonne part, le luxe de la vie parisienne ; cette quiétude au milieu de toute cette gaieté. »

D’après BERTHIER de SAUVIGNY, Vus par les voyageurs américains, 1814-1848, Flammarion, 1982

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La candidature officielle avant la lettre

Duvergier de Hauranne membre de l’opposition parlementaire, condamne la corruption politique et dépose un projet de réforme électorale.

 » Nous avons vu croître ce mal, nous le voyons se développer petit à petit. D’abord c’était le Gouvernement voulant faire arriver dans un collège un candidat de son opinion qui, à l’aide de mille petites bienveillances locales, cherchait à lui donner l’embryon d’une popularité nécessaire mais artificielle. Puis nous avons vu surgir à côté du député d’opposition en exercice, l’aspirant ministériel, partout, pour son futur collège, chargé de faveurs et de promesses et travaillant à rallier ainsi à la longue toutes les petites ambitions électorales. Mais, quand les électeurs se sont ainsi vu tenter, les mauvais sentiments se sont développés, les tentés sont devenus tentateurs – ils n’ont plus attendu qu’on leur offrit ; ils se sont mis à exiger ; ils n’ont plus fait de la nomination du député une affaire politique, une question de préférence pour tel ou tel système de gouvernement, ils en ont fait une spéculation pour leurs intérêts privés et ceux de leurs parents et amis. Des électeurs ont osé dire : Si vous faites faire telle nomination, ou si vous me faites obtenir telle faveur, tel avantage, vous aurez ma voix ; sinon, je la donnerai à votre adversaire.  »

in Le Moniteur Universel, 25 mars 1847 (cité Chaulanges-Manry-Sève, Textes historiques 1815-1848, Delagrave)

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Tocqueville décrit le vide politique en France en 1847

« Dans ce monde politique (…) ce qui manquait le plus (…) c’était la vie politique elle-même. Elle ne pouvait guère naître ni se soutenir dans le cercle légal que la constitution avait tracé ; l’ancienne aristocratie était vaincue, le peuple était exclu. Comme toutes les affaires se traitaient entre les membres d’une seule classe, dans son intérêt, dans son esprit, on ne pouvait trouver de champ de bataille où de grands partis puissent se faire la guerre. Cette singulière homogénéité de position, d’intérêt et, par conséquent, de vues, qui régnait dans ce que M. Guizot avait appelé le pays légal, ôtait aux débats parlementaires toute originalité et toute réalité, partant toute passion vraie.

in Tocqueville, Souvenirs, éd. Robert laffont, coll. Bouquins, 1986, p. 731-732
écrit en juillet 1850.

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Discours de Tocqueville à la Chambre, le 29 janvier 1848.

« On dit qu’il n’y a point de péril parce qu’il n’y a pas d’émeute ; on dit que, comme il n’y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous. (…)

Sans doute, le désordre n’est pas dans les faits, mais il est entré bien profondément dans les esprits.

(…) je crois que nous nous endormons à l’heure qu’il est sur un volcan, j’en suis profondément convaincu (…)

Songez, messieurs, à l’ancienne monarchie ; (…) elle était plus forte que vous, et cependant elle est tombée dans la poussière. Et pourquoi est-elle tombée ? (…) c’est que la classe qui gouvernait alors était devenue, par son indifférence, par son égoïsme, par ses vices, incapable et indigne de gouverner. »

in Tocqueville, Souvenirs, éd. Robert laffont, coll. Bouquins, 1986, p. 734-735
On pouvait lire ce discours dans le Moniteur du 30 janvier 1848.