La dépression morale de 1917

L’année 1917 fut pour toutes les armées celle de la crise morale : mouvements révolutionnaires au sein des troupes russes; mutineries dans les équipages de la flotte allemande; désarroi des soldats italiens au moment du désastre de Caporetto. Un des aspects les plus spectaculaires fut le soulèvement d’un grand nombre d’unités françaises qui, après la désastreuse offensive Nivelle d’avril sur le Chemin des Dames, refusèrent de continuer à combattre. Les mutineries s’arrêtèrent au bout de quelques semaines (mai-juin). Le nouveau chef de l’armée française, le général Pétain, réduisit au minimum les sanctions disciplinaires (49 exécutions sur 554 condamnations à mort) et prit des mesures pour améliorer la vie des soldats.

L’offensive du Chemin des Dames

« Le but à atteindre, écrit-il à ses lieutenants, est la destruction de la masse principale des forces ennemies sur le front occidental.
Il ne peut être atteint qu’à la suite d’une bataille décisive livrée à toutes les forces disponibles de l’adversaire, et suivie d’une exploitation intensive.

Cela implique la nécessité, comme premier et deuxième temps, de rompre le front adverse et de battre au delà de la brèche toutes les forces ennemies qui n’auront pas, au préalable, été fixées dans d’autres régions, puis de porter le gros des forces sur les communications principales de l’ennemi afin de l’obliger soit à abandonner rapidement ses fronts actuels, soit à accepter de nouveaux combats dans les plus mauvaises conditions.

Les moyens à mettre en oeuvre pour obtenir ces résultats comportent l’emploi d’une partie de nos forces en vue de fixer l’ennemi et de rompre son front; puis l’engagement, au-delà du front de rupture que je choisirai, d’une masse de manœuvre précédemment réservée. »

Général Nivelle, début 1917, Rapport adressé à ses subordonnés

Un militaire tente d’expliquer l’échec

« L’influence des circonstances atmosphériques défavorables, dit-il, a été le trait le plus saillant de la période de préparation. Le vent violent, l’atmosphère brumeuse, la pluie et la neige fréquentes ont amoindri, dans une large proportion, le rendement de l’aviation, gêné l’observation aérienne, contrarié les réglages et l’exécution des tirs, empêché le contrôle photographique des destructions. L’activité de l’artillerie s’est trouvée, de ce fait, décousue, saccadée, incomplète. L’infanterie a également souffert des intempéries qui ont rendu très pénibles les travaux sur la position et le stationnement dans les bivouacs, et alourdi les mouvements. Si l’état moral de la troupe avant l’attaque était excellent, ainsi qu’en témoignent les extraits de correspondance, son état physique laissait à désirer. »

Rapport du général Blondat, commandant du 2e Corps colonial, 16 avril 1917 (?)

Mutineries et fusillés « pour l’exemple » : 8 documents

Comme vingt-quatre autres poilus injustement accusés d’avoir reculé devant l’ennemi, Henry Floch a été jugé ; il sera fusillé avec cinq de ses camarades (Durantet, Blanchard, Gay, Pettelet et Quinault), à Vingré le 4 décembre 1914. Réhabilité le 29 janvier 1921, c’est l’un des six « Martyrs de Vingré ».

« Ma bien chère Lucie, Quand cette lettre te parviendra, je serai mort fusillé. Voici pourquoi : Le 27 novembre, vers 5 heures du soir, après un violent bombardement de deux heures, dans une tranchée de première ligne, et alors que nous finissions la soupe, des Allemands se sont amenés dans la tranchée, m’ont fait prisonnier avec deux autres camarades. J’ai profité d’un moment de bousculade pour m’ échapper des mains des Allemands, J’ai suivi mes camarades, et ensuite, j’ai été accusé d’abandon de poste en présence de l’ennemi.

Nous sommes passés vingt-quatre hier soir au Conseil de Guerre. Six ont été condamnés à mort dont moi. Je ne suis pas plus coupable que les autres, mais il faut un exemple. Mon portefeuille te parviendra et ce qu’il y a dedans. Je te fais mes derniers adieux à la hâte, les larmes aux yeux, l’âme en peine. Je te demande à genoux humblement pardon pour toute la peine que je vais te causer et l’embarras dans lequel je vais te mettre.

Ma petite Lucie, encore une fois, pardon. Je vais me confesser à l’instant, et espère te revoir dans un monde meilleur.

Je meurs innocent du crime d’abandon de poste qui m’est reproché. Si au lieu de m’échapper des Allemands, j’étais resté prisonnier, j’aurais encore la. vie sauve. C’est la fatalité.

Ma dernière pensée, à toi, jusqu’au bout.

Henry Floch »

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 87

Autre lettre d’un fusillé « pour l’exemple ». L’orthographe est d’origine.

« Je soussigné, Leymarie, Léonard, soldat de 2e classe, né à Seillac (Corrèze).

Le Conseil de Guerre me condamne à la peine de mort pour mutilation volontaire et je déclare formelmen que je sui innocan. Je suis blessé ou par la mitraille ennemie ou par mon fusi, comme l’exige le major, mai accidentelmen, mai non volontairemen, et je jure que je suis innocan, et je répète que je suis innocan. Je prouverai que j’ai fait mon devoir et que j’aie servi avec amour et fidélitée, et je je n’ai jamais féblie à mon devoir.

Et je jure devandieux que je sui innocan.

Léonard Leymarie » Leymarie a été fusillé le 12 décembre 1914 à Fontenoy.

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 87-88

Une lettre citée par le rapport du 30 mai 1917 de la Section de renseignements aux Armées.

« Je te dirais qu’en ce moment tous les combattants en ont marre de l’existence. Il y en a beaucoup qui désertent – 10 à ma compagnie qui ont mis les bouts de bois dans la crainte d’aller à l’attaque. Je crois qu’on va faire comme chez les Russes, personne ne voudra plus marcher. Il est vrai que ce n’est plus une vie d’aller se faire trouer la peau pour gagner une tranchée ou deux, et ne rien gagner. »

Lettre citée par le rapport du 30 mai 1917 de la section de renseignements aux Armées.
in G. Pedroncini, 1917, les mutineries de l’armée française, coll. Archives Julliard-Gallimard, 1968
cité dans FRANK, Robert (s.d.), Histoire 1e: L, ES, S, Paris, Belin, 1994, p. 98-99

Lettre d’un soldat (1917), retenue par le contrôle postal.

« Tous les soldats crient : « A bas la guerre ! » et refusent de prendre les lignes. J’espère que tous en feront autant et que nous finirons ce carnage depuis qu’il dure… A Soissons, ils ont tué deux gendarmes.

Nous n’avons rien à gagner à la continuation de la guerre. Ça a l’air de chauffer grave à Paris avec les grèves. Tant mieux. »

in G. Pedroncini, 1917, les mutineries de l’armée française, coll. Archives Julliard-Gallimard, 1968
cité dans FRANK, Robert (s.d.), Histoire 1e: L, ES, S, Paris, Belin, 1994, p. 98-99

Un tract datant de 1917, signé par des soldats appartenant à 10 régiments différents.

« Camarades, souvenez-vous de Craonne, Verdun, Somme, où nos frères sont restés. Camarades aux Armées ! Camarades ! Au nom de tous les camarades qui ont déjà signé pour obtenir la cessation des hostilités à la fin de juillet, nous venons vous prier de vous joindre à nous pour obtenir ce résultat et arrêter ce carnage, cette guerre qui a pour but premier d’enrichir le capitaliste et de détruire la classe ouvrière. Nous tiendrons les tranchées jusqu’à cette époque pour empêcher l’ennemi d’avancer. Passée cette date, nous déposerons les armes.

Transmettre aux RI dont vous avez l’adresse de leurs secteurs [sic].

Camarades, unissons-nous tous pour aboutir à rétablir la classe ouvrière.

Debout ! L’heure est sonnée. Debout ! »

in G. Pedroncini, 1917, les mutineries de l’armée française, coll. Archives Julliard-Gallimard, 1968
cité dans FRANK, Robert (s.d.), Histoire 1e: L, ES, S, Paris, Belin, 1994, p. 98-99

Lettre d’un soldat du 128e RI, Ve Armée.

« 24 mai [1917] Voici les faits. La journée s’était passée dans le plus grand calme, il y avait eu même moins d’abus sur le pinard que les jours précédents. Mais après un petit incident à la 11e Compagnie (assaut de boxe du lieutenant avec un poilu) juste au moment de la soupe, il fut décidé dans tout le 3e bataillon et le 2e bataillon aussi que personne ne monterait. Les officiers ayant eu vent de cette rumeur passèrent dans leurs compagnies à la soupe afin de sonder les poilus et les exhorter au calme et à monter quand même. Rien à faire : tout était décidé ; à 17 heures, heure du rassemblement, tous sortirent dans la rue en veste et calot, et entonnèrent l’Internationale. Les fusils mitrailleurs étaient braqués, prêts à tirer si une compagnie avait le malheur de monter. Commandant, colonel et général de Corps vinrent supplier les hommes. Ce dernier fut hué au cri de « A mort ». Vous voyez d’ici le tableau. »

in G. Pedroncini, 1917, les mutineries de l’armée française, coll. Archives Julliard-Gallimard, 1968,
cité dans FRANK, Robert (s.d.), Histoire 1e: L, ES, S, Paris, Belin, 1994, p. 98-99

Une lettre de 1915

« J’ai écrit une carte ce matin à Julien où je lui expliquais la pénible corvée que nous avons faite ce matin. Le code de justice militaire est très sévère en temps de guerre et ceux qui veulent tirer au flanc s’en repentissent durement. Je verrai toujours devant mes yeux cet homme à genoux, les yeux bandés, les mains attachées au poteau ; un feu de salves, et c’en est fini de l’existence. Pourtant, ce n’est pas un crime qu’il avait commis, alors que nous montions à Notre-Dame de L. Il était resté en arrière, en essayant de sauver sa peau, il s’est embourbé davantage. Je ne connais pas ses antécédents ; mais il me semble qu’on aurait pu avoir un peu de pitié, car cet homme est père de quatre enfants. On a voulu faire un exemple et cela est tombé sur lui, c’est un malheur, mais d’un autre côté cela donnera à réfléchir à tous ceux qui ont l’habitude de tirer au flanc.

Adolphe Lenoir dit René »

in GUÉNO, J-P, (s. d.), Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Librio, 2001, p. 92

Craonne : Lionel Jospin réhabilite les mutins du Chemin des Dames

« Certains de ces soldats, épuisés par les attaques, condamnés à l’avance, glissant dans une boue trempée de sang, plongés dans un désespoir sans fond refusèrent d’être sacrifiés » : c’est en ces termes que le premier ministre, Lionel Jospin, présent hier sur le lieu ô combien symbolique de Craonne, a réhabilité les soldats français du Chemin des Dames jugés en 1917 pour ce qu’il est convenu d’appeler une « mutinerie », et dont certains – leur nombre n’excède pas la cinquantaine – furent passés par les armes. Premier premier ministre à se rendre sur ce chemin-là, où quelque 200’000 hommes périrent au cours de la catastrophique offensive lancée le 16 avril 1917 par le général Robert Nivelle – elle dura jusqu’au 10 mai – Lionel Jospin, rendant hommage aux victimes de la guerre, y a associé ces autres victimes, « ces soldats fusillés « pour l’exemple » au nom d’une discipline dont la rigueur n’avait d’égale que la dureté des combats », demandant qu’ils réintègrent aujourd’hui, pleinement, notre mémoire collective ». Noël Genteur, maire de Craonne, visiblement très ému, lui a répondu: « La dignité que vous rendez, aujourd’hui, aux poilus est à la mesure de votre humanité. » Il a estimé qu’en ces lieux avait été commis « le premier crime contre l’humanité resté impuni ». (…)

in L’Humanité, 6 novembre 1998

QUELQUES CHIFFRES…

Sentences des arrêts pour les mutineries de 1917 en France :

condamnés à mort graciés 504

condamnés à mort fusillés 50

travaux forcés et longues peines de détention 1381

peines plus légères 1492

Total : 3427 arrêts rendus Chiffres tirés de Azéma, Jean-Pierre, « Pétain et les mutineries de 1917 »,
in l’Histoire n° 107, janvier 1988, p. 83

LES MUTINERIES DE 1917

Tous les textes cités dans cette rubrique sont tirés de : G. Pedroncini, 1917, les mutineries de l’armée française , coll. Archives Julliard-Gallimard, 1968.

 » C’est comme la durée de la guerre… C’est les capitalistes qui ne sont pas sur le front et qui l’argent leur rapporte trois fois d’avant la guerre qui la font continuer pour anéantir l’ouvrier.  »

Lettre d’un soldat de la 5e Compagnie (3e RI, 5e DI) à sa femme

 » Je vais vous dire que nous avons refusé de monter en ligne mardi soir, nous n’avons pas voulu marcher. nous nous sommes mis presque en grève, et beaucoup d’autres régiments ont fait comme nous Quand j’irai en  » perm « je vous raconterai cela mieux Ils nous prennent pour des bêtes, nous font marcher comme cela et pas grand chose à manger, et encore se faire casser la figure pour rien, on aurait monté à l’attaque, il en serait resté moitié et on n’aurait pas avancé pour cela. Peut-être que vous ne recevrez pas ma lettre, ils vont peut-être les ouvrir et celles où l’on raconte ce qui se passe, ils vont les garder ou les brûler Moi je m’en moque, j’en ai assez de leur guerre… »

Lettre d’un soldat de la 7e compagnie du 36e R.I., conservée au contrôle postal

 » Le régiment s’est révolté et nous lie sommes pas montés en ligne. L’affaire a été chaude. On a dû envoyer des chasseurs à cheval pour charger sur nous, mais tu peux penser comment ils ont été reçus. Le général de Corps d’armée est venu : quand il a voulu descendre on s’est mis à crier  » des grenades ! des grenades ». Le commandant a été porté dans les rues du pays en chantant l’ Internationale il avait voulu se tuer le colonel aussi. Enfui tout ça c’est bien fait- Qu’ils signent la paix et tout ira bien. »

Un soldat du 128e R.I. à sa famille, mai 1917.

« En ce moment éclata la révolution russe. Ces soldats slaves, hier encore asservis imposaient la paix à leurs maîtres, à leurs bourreaux– Ces événements eurent leur répercussion sur le front français et un vent de révolte souffla sur presque tous les régiments. Il y avait d’ailleurs des raisons de mécontentement ; l’échec douloureux de l’offensive du Chemin des Dames qui n’avait eu pour résultat qu’une effroyable hécatombe – la perspective de longs mois encore de guerre dont la décision était très douteuse, enfin, c’était le très long retard des permissions c’était cela je crois qui irritait le plus le soldat. Un soir, un caporal chanta des paroles de révolte contre la triste vie de la tranchée, de plainte, d’adieu pour les êtres chers qu’on ne reverrait peut-être plus, de colère contre les auteurs responsables de cette guerre infâme, et les riches embusqués. An refrain, des centaines de bouches reprenaient en choeur et à la fin des applaudissements frénétiques éclataient auxquels se mêlaient les cris de  » paix ou révolution ! A bas la guerre !  » etc.  » Permission ! Permission ! « . Un soir, patriotes, voilez-vous la face, l’Internationale retentit, éclata en tempête. Cette fois, nos chefs s’émurent notre capitaine-adjudant-major-flic vint lui-même escorté par tout le poste de police. Il essaya de parler avec modération mais dès les premiers mots des huées formidables l’arrêtèrent. Le 30 mai à midi il y eut même une réunion pour constituer à l’exemple des russes un  » soviet « , composé de 3 hommes par compagnie, qui aurait pris la direction du régiment on vint m’offrir la présidence de ce soviet… je refusai . Cependant je rédigeai un manifeste protestant contre le retard des permissions. Dans l’après-midi l’ordre de départ immédiat fut communiqué ; la promesse formelle était faite que les permissions allaient reprendre dès le lendemain. Les autorités militaires, si arrogantes, avaient dû capituler. Le lendemain soir, à sept heures, on nous rassembla pour le départ aux tranchées. De bruyantes manifestations se produisirent, cris, chants, hurlements, coups de sifflet , bien entendu, L’Internationale retentit.

Bientôt, à notre grande surprise, une colonne de cavalerie nous atteignit et marcha à notre hauteur. On nous accompagnait aux tranchées comme des forçats qu’on conduit aux travaux forcés. »

Carnets de guerre de Louis Barthas. tonnelier.

Les mutineries en Champagne

« Une bande d’une centaine d’avinés, de repris de justice, qui s’étaient procurés de la boisson auprès des habitants épouvantés, se tenait en permanence devant la Mairie, demandant la tête du général Bulot. Vers 10 heures, ils résolurent d’aller à Romigny où les attendaient, disaient-ils, les 120e et 128e. Le mouvement, éventé par téléphone, ne réussit pas. Un meneur fut même pris dans les barrages de la 411 DI, et les manifestants revinrent sur le camp, cassant les vitres à coups de pierres et forçant les hommes endormis à quitter leurs baraques… La nuit, jusqu’à 3 h 30 du matin, fut une suite d’allées et venues au cours desquelles la Mairie fut mise en état de siège, les vitres et les portes brisées à coups de pavés, les fourgons renversés au milieu de la rue. Cette situation fut tragique.

Dès que le dernier ivrogne eut enfin disparu, je renvoyai immédiatement le général Bulot chez lui, à Chambrecy, avec recommandation de ne plus se montrer. Dans la matinée du 2 juin, selon mes prescriptions, on fit, sans grand entrain d’ailleurs, des séances de jeux et d’exercices à l’extérieur du camp, et il n’y eut aucune manifestation.

Rien ne s’était passé à la 152e Brigade (général Olleris), sauf un léger incident aux Compagnies du Génie, et qui n’eut aucun succès.

Mon impression, comme celle du général Bulot et des deux colonels est que le mouvement est nettement révolutionnaire, sinon dans ses causes premières, du moins dans son exécution.

Depuis longtemps, la 41e DI avait été privée de repos, normal, attribué à toute troupe venant des attaques. Après la Somme, le général commandant en chef avait promis un long repos, 40 % de permissions. Au cours du retour, la destination fut changée pour l’Argonne, et l’on entra en secteur au bout de 5-6 jours seulement, sans même être reconstitué.

Ce manquement à une promesse affecta beaucoup l’esprit des hommes. »
Général Mignot, Rapport du 2 juin 1917

Pétain : économiser des vies humaines

« L’équilibre des forces adverses en présence sur le front du Nord et du Nord-Est ne permet pas d’envisager, pour le moment, la rupture du front suivie de l’exploitation stratégique. C’est donc à user l’adversaire avec le minimum de pertes qu’il importe actuellement d’appliquer son effort.

Point n’est besoin pour obtenir cette usure de monter de grosses attaques en profondeur, à objectifs éloignés. Ces attaques ne donnent pas le bénéfice de la surprise, car, par les travaux multiples qu’elles exigent, elles s’inscrivent longtemps à l’avance sur le terrain. Elles sont coûteuses, car l’assaillant s’y use généralement plus que le défenseur. Elles sont aléatoires, car, consistant à étendre la préparation initiale d’artillerie à toute la profondeur de la zone organisée, elles risquent, par un tir ainsi dilué, d’obtenir dans l’ensemble des effets insignifiants et d’exposer l’attaque à se briser contre la première position imparfaitement détruite.

Aux attaques profondes il convient de préférer les attaques à objectifs limités, déchaînées brusquement sur un front aussi étendu que le permettent le nombre et les propriétés des divers matériels d’artillerie existants.

Pour que cette conception puisse se réaliser, les attaques doivent :

1) Être menées économiquement en infanterie et avec le maximum de moyens en artillerie;

2) Procéder par surprise, ce qui donne des chances d’agir du fort au faible et d’obtenir des résultats importants. Il y a lieu de remarquer que la surprise ne sera obtenue que si le secteur d’attaque, préparé depuis longtemps, a été mis en sommeil plusieurs semaines ou même plusieurs mois avant l’exécution; 3) S’appliquer successivement à différents secteurs du front, choisis parmi ceux que l’ennemi a des raisons majeures de ne pas évacuer librement;

4) Se succéder le plus rapidement possible dans le temps, afin de fixer l’ennemi et de lui enlever sa liberté d’action.  »

Directive no 1, 19 mai 1917.

49 exécutions

« Le bain de sang, dont certain ont parlé, s’était limité à 49 exécutions effectives, un suicide de condamné à mort, et une évasion. Au total 61 hommes auraient dû être exécutés.

Il est intéressant de souligner que ce nombre eût été beaucoup plus élevé si le Président de la République R. Poincaré et le général Pétain avaient fait droit aux demandes d’exécutions que leur présentaient bon nombre de généraux. »
Les mutins condamnés un miroir de la France

« De 30 à 40’000 mutins ou manifestants ont remué l’armée française. 10 % d’entre eux sont passés devant les Conseils de Guerre.

De ces hommes, nous connaissons l’essentiel.

Ils venaient de la France entière : 5 départements seulement n’eurent pas de condamnés à mort, un seul n’eut pas de condamné à des peines graves, tous eurent des condamnés à des peines légères.

Ils venaient de tous les âges de la vie puisqu’ils étaient nés entre 1869 et 1900. C’est dire que les soldats mutinés n’appartenaient ni à une région déterminée, ni à la jeunesse. Si les célibataires (70 %) l’emportaient nettement, les hommes mariés (1 condamné sur 5) et les pères de famille (I condamné sur 20) ne les avaient pas laissé manifester seuls.

Quant à prétendre, comme de nombreux généraux, que les mutineries étaient le fait des mauvaises têtes, des récidivistes des Conseils de Guerre ou des tribunaux civils, il ne semble pas que cette explication résiste à l’examen du casier judiciaire des condamnés. Pour les condamnés à mort, 60 % n’avaient jamais été traduits en justice, civile ou militaire (…)

Deux traits fondamentaux dominent l’extrême diversité professionnelle (plus de 400 métiers) des mutins condamnés. Tous sont des travailleurs manuels et les cultivateurs fournissent les plus gros contingents (1/3), suivis loin derrière (I pour 10 cultivateurs environ) par les journaliers, les maçons, les mineurs et les boulangers.

Les mutins ont été des hommes si différents qu’ils ne peuvent avoir été réunis dans la révolte que par un seul sentiment commun : celui de soldats lassés de vains et inutiles combats. »

G. Pedroncini, 1917, les mutineries de l’armée française , coll. Archives Julliard-Gallimard, 1968