Theodore Roosevelt [1858-1919] est certainement l’un des présidents des États-Unis [1901-1909] les plus connus dans le monde, en particulier pour son rôle dans la défense de l’environnement. Mais il joua surtout un rôle essentiel dans la définition et l’essor de l’impérialisme américain en Amérique latine, espace défini dès lors comme la “chasse gardée des États-Unis”.
C’est à Theodore Roosevelt que l’on doit la définition du “corollaire” qui porte son nom et de l’usage du “big stick”, c’est-à-dire de l’usage de la force militaire, si nécessaire, pour défendre les intérêts économiques et géostratégiques des États-Unis en Amérique latine. La phrase célèbre de T. Roosevelt « Speak softly and carry a big stick » (Parlez doucement et portez un gros bâton”) résume à merveille cet impérialisme assumé.
Le document 1 est une lettre de Theodore Roosevelt à un ami, datée de 1900, alors qu’il n’est pas encore président. C’est la première mention connue de l’expression du Big Stick ( gros bâton) par l’auteur. Le document 2 est constitué de larges extraits d’une adresse du président Roosevelt au Congrès, le 6 décembre 1904, connue sous le nom de corollaire Roosevelt. Celui-ci s’inscrit dans le prolongement de la doctrine Monroe, formulée en 1823 par le président James Monroe. Si la doctrine Monroe de 1823 visait à empêcher une recolonisation de l’Amérique par les Européens (en particulier britanniques), Roosevelt y ajoute un corollaire, octroyant aux États-Unis le droit et le devoir, “même à contrecœur, dans les cas flagrants d’agissements répréhensibles ou d’impuissance, à exercer un pouvoir de police international”.
Cet impérialisme assumé doit être replacé dans le contexte de l’histoire des États-Unis et du monde d’avant 1914. Si les États-Unis au 19ème siècle n’ont jamais été indifférents à ce qui se passait en Amérique latine et dans les Caraïbes (cf. la doctrine Monroe), ils ont été accaparés jusqu’au début de la décennie 1890 par leurs affaires internes : conquête de l’Ouest achevée officiellement en 1891 et essor économique spectaculaire qui fait des États-Unis la première puissance industrielle du monde, devant la Grande-Bretagne, en 1895.
À la fin du 19ème siècle, l’énergie et l’ambition nationales se portent désormais vers l’extérieur, et l’Amérique centrale et le golfe du Mexique proches deviennent des enjeux géostratégiques essentiels, en quelque sorte une “cinquième frontière” à conquérir. Aussi n’est-il pas anodin que Theodore Roosevelt ait forgé sa réputation d’homme d’action lors de la guerre hispano-américaine de Cuba en 1898 ; que la multinationale “United Fruit Company” ait été fondée en 1899 et que la construction du canal de Panama avec des capitaux américains commence en 1904.
Enfin, cet impérialisme américain doit, bien sûr, être replacé dans le contexte de la colonisation du monde par les Européens et les Japonais. Et il n’est sans doute pas le plus brutal de tous. La définition du corollaire Roosevelt est d’ailleurs motivée par les événements de 1902, année où des canonnières britanniques, allemandes et italiennes bloquent les ports du Venezuela suite au défaut de paiement du gouvernement vénézuélien auprès de ses créanciers étrangers.
Concrètement, la doctrine Roosevelt se traduisit par des interventions militaires et un interventionnisme politique dans de nombreux pays des Caraïbes et d’Amérique centrale. Elle permit aux États-Unis de transformer l’Amérique latine en “arrière-cour” mais au prix de fortes critiques.
En 1934, le président Franklin D. Roosevelt, le neveu de Theodore, renonça à l’interventionnisme et instaura sa politique du bon voisinage dans l’hémisphère occidental. On pensait alors que l’ère du Big Stick en Amérique latine était révolue. C’était sans compter avec Donald Trump qui semble vouloir la remettre au goût du jour en imposant sa propre version : la doctrine Donroe.
Document n°1 : le premier emploi connu de l’expression « Big Stick »
La première mention connue de l’expression du Big Stick ( gros bâton) est une lettre à un ami Henry L. Sprague (dit « Harry ») datée du 26 janvier 1900. Roosevelt occupe alors la fonction de gouverneur de New York. Il l’emploie dans le contexte des affaires locales et souligne déjà son attachement à ce proverbe d’origine africaine selon lui.
Version française :
Cher Harry
Votre lettre du 25 m’a bien sûr fait très plaisir, je ne serai vraiment rassuré qu’une fois le vote effectué, mais apparemment tout va bien maintenant. J’ai toujours aimé ce proverbe ouest-africain : « Parle doucement et manie le gros bâton, tu iras loin. » Si je n’avais pas brandi le gros bâton, l’organisation ne m’aurait pas soutenu, et si j’avais crié et vociféré comme le souhaitaient Parkhurst et d’autres fous malhonnêtes du même acabit, je n’aurais pas obtenu dix voix. Mais je suis resté de bonne humeur, parfaitement calme, et j’ai catégoriquement refusé d’entendre autre chose que le départ de Payn et le remplacement de celui-ci par un homme intègre et respectable. À moins d’un cataclysme, cette tactique sera couronnée de succès. Quant à l’Evening Post, Parkhurst ferait mieux d’essayer de me pousser à prendre des mesures qui auraient garanti le maintien de Payn et auraient donc abouti à un triomphe très impressionnant pour la malhonnêteté. Ils se sont souvent montrés ennemis d’un bon gouvernement, mais dans ce cas, je ne pense pas qu’on puisse même leur reconnaître de bonnes intentions. Ils n’étaient pas plus désireux de voir la malhonnêteté réprimandée qu’un prohibitionniste professionnel ne l’est de voir la loi sur les alcools appliquée correctement.
Avec mes sincères salutations,
Bien à vous,Theodore Roosevelt
Version américaine :
Dear Harry
Your letter of the 25th really pleased me of course, I shall not feel real easy until the vote has actually been taken, but apparently everything is now all right. I have always been fond of the West African proverb : « Speak softly and carry a big stick ; you will go far. » If I had not carried the big stick the organization would not have gotten behind me, and if I had yelled and blustered as Parkhurst and the similar dishonest lunatics desired, I would not have had ten votes. But I was entirely good humored, kept perfectly cool and steadfastly refused to listen to anything save that Payn had to go, and that I would take none but a thoroughly upright and capable man in his place. Unless there is some cataclysm, these tactics will be crowned with success. As for the Evening Post, Parkhurst best to try to get me to take action which would have ensured Payn’s retention and would have resulted therefore in a very imposing triumph for rascality. They have often shown themselves the enemies of good government, but in this case I do not think they are even to be credited with good intentions. They were no more anxious to see dishonesty rebuked than a professional prohibitionist is to see the liquor law decently administered.
With warm regards,
Paithfully yours,
Theodore Roosevelt
Source : documents de Theodore Roosevelt : Série 2 : Carnets d’exemplaires de typographie, 1897-1916 ; Vol. 21, 21 déc. 1899-31 janv. 1900, mss38299, bobine 322 – États-Unis, Librairie du Congrès, division des manuscrits
Document n° 2 : adresse au Congrès (6 décembre 1904)
Version française
Au Sénat et à la Chambre des représentants : …
Il est faux d’affirmer que les États-Unis nourrissent une quelconque convoitise territoriale ou envisagent des projets à l’égard des autres nations de l’hémisphère occidental, si ce n’est pour leur bien-être. Ce pays souhaite simplement voir ses voisins stables, ordonnés et prospères. Tout pays dont le peuple se conduit bien peut compter sur notre amitié sincère. Si une nation démontre qu’elle sait agir avec une efficacité et une décence raisonnables en matière sociale et politique, si elle maintient l’ordre et honore ses obligations, elle n’a rien à craindre de l’ingérence des États-Unis. Des agissements répréhensibles chroniques, ou une impuissance entraînant un relâchement général des liens de la société civilisée, peuvent, en Amérique comme ailleurs, nécessiter en fin de compte l’intervention d’une nation civilisée. Dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des États-Unis à la doctrine Monroe peut les contraindre, même à contrecœur, dans les cas flagrants d’agissements répréhensibles ou d’impuissance, à exercer un pouvoir de police international. Si chaque pays bordant la mer des Caraïbes affichait les progrès vers une civilisation stable et juste dont Cuba a fait preuve depuis le départ de nos troupes grâce à l’amendement Platt, et dont tant de républiques des deux Amériques témoignent constamment et avec éclat, toute question d’ingérence de notre nation dans leurs affaires serait réglée. Nos intérêts et ceux de nos voisins du Sud sont en réalité identiques. Ils possèdent d’immenses richesses naturelles, et si le droit et la justice règnent sur leur territoire, la prospérité leur est assurée. Tant qu’ils respecteront les lois fondamentales de la société civilisée, ils pourront être assurés de notre bienveillance et de notre soutien. Nous n’interviendrions qu’en dernier recours, et seulement s’il devenait évident que leur incapacité ou leur refus de rendre justice, tant au pays qu’à l’étranger, avait violé les droits des États-Unis ou avait incité à une agression étrangère au détriment de l’ensemble des nations américaines. Il est évident que toute nation, qu’elle soit américaine ou autre, qui souhaite préserver sa liberté et son indépendance, doit finalement comprendre que le droit à cette indépendance est indissociable de la responsabilité d’en faire bon usage.
En affirmant la doctrine Monroe, en prenant les mesures que nous avons prises concernant Cuba, le Venezuela et le Panama, et en nous efforçant de circonscrire le théâtre des opérations en Extrême-Orient et de garantir l’ouverture des relations avec la Chine, nous avons agi dans notre propre intérêt autant que dans celui de l’humanité tout entière. Il existe cependant des cas où, même si nos propres intérêts ne sont pas directement en jeu, notre compassion est fortement sollicitée. En règle générale, il est bien plus sage et utile de nous attacher à améliorer notre propre situation morale et matérielle dans notre pays plutôt que de chercher à améliorer le sort des autres nations. Nous avons déjà bien assez de péchés à combattre, et, dans des circonstances normales, nous pouvons faire davantage pour le progrès de l’humanité en luttant de tout cœur et de toute âme contre la corruption, l’anarchie et les préjugés raciaux violents dans notre propre pays qu’en adoptant des résolutions condamnant les méfaits commis ailleurs. Il arrive néanmoins que des crimes d’une telle ampleur et d’une telle horreur soient commis, nous amenant à nous demander s’il n’est pas de notre devoir manifeste de nous efforcer au moins de manifester notre désapprobation et notre compassion envers ceux qui en ont souffert. Une telle démarche doit être justifiée uniquement dans des cas extrêmes. Il ne faut pas s’efforcer d’enlever la paille de l’œil de son prochain si l’on refuse d’enlever la poutre du sien. Mais dans des cas extrêmes, une intervention peut se justifier et être appropriée. La forme que prendra cette intervention dépendra des circonstances, c’est-à-dire de la gravité de l’atrocité et de notre capacité à y remédier. Les cas où nous pourrions intervenir par la force des armes, comme nous l’avons fait pour mettre fin à des conditions intolérables à Cuba, sont nécessairement très rares.[…]
Version américaine :
To the Senate and House of Representatives: …
It is not true that the United States feels any land hunger or entertains any projects as regards the other nations of the Western Hemisphere save such as are for their welfare. All that this country desires is to see the neighboring countries stable, orderly, and prosperous. Any country whose people conduct themselves well can count upon our hearty friendship. If a nation shows that it knows how to act with reasonable efficiency and decency in social and political matters, if it keeps order and pays its obligations, it need fear no interference from the United States. Chronic wrongdoing, or an impotence which results in a general loosening of the ties of civilized society, may in America, as elsewhere, ultimately require intervention by some civilized nation, and in the Western Hemisphere the adherence of the United States to the Monroe Doctrine may force the United States, however reluctantly, in flagrant cases of such wrongdoing or impotence, to the exercise of an international police power. If every country washed by the Caribbean Sea would show the progress in stable and just civilization which with the aid of the Platt Amendment, Cuba has shown since our troops left the island, and which so many of the republics in both Americas are constantly and brilliantly showing, all question of interference by this Nation with their affairs would be at an end. Our interests and those of our southern neighbors are in reality identical. They have great natural riches, and if within their borders the reign of law and justice obtains, prosperity is sure to come to them. While they thus obey the primary laws of civilized society they may rest assured that they will be treated by us in a spirit of cordial and helpful sympathy. We would interfere with them only in the last resort, and then only if it became evident that their inability or unwillingness to do justice at home and abroad had violated the rights of the United States or had invited foreign aggression to the detriment of the entire body of American nations. It is a mere truism to say that every nation, whether in America or anywhere else, which desires to maintain its freedom, its independence, must ultimately realize that the right of such independence can not be separated from the responsibility of making good use of it.
In asserting the Monroe Doctrine, in taking such steps as we have taken in regard to Cuba, Venezuela, and Panama, and in endeavoring to circumscribe the theater of war in the Far East, and to secure the open door in China, we have acted in our own interest as well as in the interest of humanity at large. There are, however, cases in which, while our own interests are not greatly involved, strong appeal is made to our sympathies. Ordinarily it is very much wiser and more useful for us to concern ourselves with striving for our own moral and material betterment here at home than to concern ourselves with trying to better the condition of things in other nations. We have plenty of sins of our own to war against, and under ordinary circumstances we can do more for the general uplifting of humanity by striving with heart and soul to put a stop to civic corruption, to brutal lawlessness and violent race prejudices here at home than by passing resolutions about wrongdoing elsewhere. Nevertheless there are occasional crimes committed on so vast a scale and of such peculiar horror as to make us doubt whether it is not our manifest duty to endeavor at least to show our disapproval of the deed and our sympathy with those who have suffered by it. The cases must be extreme in which such a course is justifiable. There must be no effort made to remove the mote from our brother’s eye if we refuse to remove the beam from our own. But in extreme cases action may be justifiable and proper. What form the action shall take must depend upon the circumstances of the case; that is, upon the degree of the atrocity and upon our power to remedy it. The cases in which we could interfere by force of arms as we interfered to put a stop to intolerable conditions in Cuba are necessarily very few. […]
Soource : Message annuel de Theodore Roosevelt au Congrès pour 1904 ; archives de la Chambre HR 58A-K2 ; archives de la Chambre des représentants des États-Unis ; Groupe d’archives 233 ;


