M. van der Meersch, La fille pauvre, t.1 : le péché du monde, Albin Michel, Paris, 1955 (1931)

Portrait de M. Maxence Van Der Meersch prix Goncourt : [photographie de presse] / Agence Meurisse

Tous ces textes sont extraits d’un roman écrit dans les années trente. L’auteur ne raconte pas sa propre enfance, mais celle d’une petite fille à Paris pendant la Première Guerre, et qui a treize ou quatorze ans en 1918.

A l’usine

« J’étais entrée aux Piles électriques. L’usine était rue des Petites-Ecuries, non loin de la prison Saint~Lazare. J’avais plus de trois quarts d’heure de chemin. Il ne fallait pas parler de métro. Je faisais chaque jour, en plus de mon travail, trois heures de route à bonne allure. J’arrivais à midi et demie, juste pour me mettre à table. Tout était prêt, mon pain coupé, mes pommes de terre dans mon assiette, l’eau dans mon verre. J’avalais mon dîner à la hâte, et repartais en vitesse. Pas même le temps de se laver ·les mains, de se donner un coup de peigne. C’était une heureuse fortune quand je rencontrais une voiture à chevaux qui suivait le même chemin. Je montais derrière. Et je gagnais deux ou trois minutes, avec aussi, souvent, un coup de fouet.

La rue des Petites-Ecuries est à présent en pleine transformation. C’est dans un bloc de maisons aujourd’hui détruites qu’était aménagée la fabrique de piles. J’ai retrouvé le plan de l’usine, en passant. J’ai reconnu, sur la muraille, le papier peint de l’escalier où j’ai monté des plateaux de tubes … C’était très vaste. La fabrique fonctionnait alors à plein rendement, sans doute pour alimenter les tranchées. Elle comportait une longue entrée cochère, un hall vitré comme une gare, pavé de pierres bleues, où nous travaillions devant nos établis, et, au fond, un bâtiment à étage, prenant jour sur ce hall, et où étaient logés le bureau, les magasins, et d’autres ateliers plus petits.

Le hall était très haut. Il occupait une grande cour. Et l’on y voyait encore la place d’anciennes fenêtres qu’on avait murées. Jamais on n’avait lavé la verrière qui le couvrait. Elle était ignoblement sale, et nous dispensait un éclairage blême et comme sépulcral. J’arrivai là au printemps de mil neuf cent dix-huit. Et j’eus une sinistre impression, quittant le doux soleil d’avril, à pénétrer là dedans.

Etroit et long, l’atelier comportait deux rangées d’établis parallèles. A chaque établi, quatre ouvrières. Des réchauds à gaz brûlaient à toutes les tables. Il faisait très lourd, très humide. Le pavé de pierre était mal joint. L’eau suintait entre les dalles et trempait nos pantoufles. Nous étions malheureuses.

Ce n’est pas compliqué, une pile de lampe de poche. Tout le monde s’est amusé à en démonter les éléments Trois petits tubes de zinc, pleins d’une pâte blanche. Au milieu de cette pâte, un charbon de cornue. C’est tout. Moi, j’ai vu ce que représente d’habileté, de dressage, de spécialisations diverses, cette toute petite chose. J’ai passé par toutes les étapes de la fabrication : je pourrais en refaire aujourd’hui. Il n’est pas une étape qui ne représente, pour les ouvrières, des peines, des souffrances, et du danger. Et c’est si peu de chose, une pile de lampe de poche. Quelle somme de périls et de misère doit représenter l’ensemble de l’industrie d’aujourd’hui !…

Je commençai par aider les cuiseuses. Elles sont deux par table, chacune avec une aide. Un réchaud à gaz flambe devant elles, et chauffe de l’eau dans un bassin. Elles ont les tubes de zinc tout prêts dans un plateau. Elles y versent la pâte acide, autour du charbon de cornue, et les font cuire au bain-marie. Mon ouvrage, à moi, apprentie, c’était de préparer les tubes. J’y mettais la « poupée », c’est-à-dire le charbon de cornue emmailloté dans un bout de toile imbibé d’acide. Je les rangeais sur le plateau percé de trous, pour qu’ils y tinssent debout, et je passais ce plateau à la cuiseuse, qui y versait la pâte et mettait à cuire.

C’était moi aussi qui nettoyais les tubes, une fois cuits. Ils sortaient de l’eau bouillante. Je les prenais dans un chiffon, par quatre ou cinq, en jonglant avec eux, pour ne pas me brûler, et les essuyais hâtivement. Puis je les fermais d’un carton perforé. Par le trou dépassait le bout du charbon, coiffé d’une capsule de cuivre. Et nous mettions notre amour-propre à rendre ce chapeau de cuivre bien luisant. Nous le frottions avec des cardes pour en aviver l’éclat. Car il doit être bien propre pour que les soudeuses puissent y couler leur goutte d’étain. Je m’ébouillantais les doigts. L’acide me rongeait les vêtements et les mains. L’eau chaude m’arrosait et me trempait. Et l’odeur de cette pâte et de ce zinc, les bouffées de chaleur qui s’exhalaient de nos réchauds m’étouffaient. Il était loin déjà, le magasin de M. Walter… [un des rares épisodes satisfaisants dans la vie de la narratrice]

Malgré tout, je m’y mettais de bon cœur. Il fallait gagner sa vie. J’étais à mon compte, comme toujours. J’allais vite, car j’étais vive. Et souvent, il m’arrivait d’attendre ma cuiseuse. Alors, je l’ai .. dais. Je prenais aussi un petit pot, le trempais dans la pâte, et emplissais 1es tubes. Nous gagnions du temps. A la fin de la semaine, la cuiseuse me donnait vingt sous. [Un franc. Selon un autre passage du livre, une journée de travail d’un ouvrier vaut environ dix francs.]

J’avais l’ amour-propre de mon travail. Si humble que soit la tâche qu’on lui laisse, instinctivement, l’être humain met son orgueil à la faire mieux qu’un autre, et en tire vanité. J’étais bonne apprentie. Bientôt j’aidai ma cuiseuse dans son travail, et même celle qui était en face de nous.

Puis je me jugeai assez expérimentée, et je demandai à notre directeur, un homme d’allure sévère, une place de cuiseuse.

Je gagnai beaucoup d’argent, dans ce nouvel emploi. l’avais de bonnes mains, et des gestes prompts. Bientôt, ce fut moi qui aidai mon apprentie, au lieu de me faire aider par elle, comme beaucoup.

Et je fus estimée des patrons.

Singulière vanité, dira-t-on, de prendre plaisir à redire tout cela. J’en conviens. Mais j’ai gardé une compassion émue, une tendresse, pour la petite Denise [c’est la narratrice] de ce temps-là. Je me penche volontiers sur cette image du passé. Et puis, il m’est sans doute resté de cette époque l’orgueil un peu naïf de la bonne ouvrière, la fierté de faire mieux que d’autres sa tâche. Qu’on me pardonne. Ç’a été si longtemps ma vie, cela, ces humbles ambitions, ces pauvres satisfactions d’amour-propre. L’être humain se rétrécit, à vivre ainsi… – J’ai conservé, – on en rira peut-être, – mon carnet d’ouvrière, un carnet où les derniers patrons qui m’ont employée ont noté :

« Bonne ouvrière. – A reprendre. »

Et je me sens fière encore, je l’avoue, quand je relis cette petite note, sur mon carnet.
*
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Ce furent des mois de rude travail. Et je m’y· plaisais mieux pourtant qu’en d’autres places où je peinais moins. Il y a dans toutes ces manufactures de Paris deux sortes d’emplois : d’abord les places faciles et mal payées, où l’on ne se fatigue pas, où l’on ne se salit pas : ateliers d’empaquetages et de papiers à cigarettes, par exemple. Là vont les filles, les traîneuses de trottoir, les paresseuses. Elles s’amusent, bavardent et plaisantent ensemble, font souffrir les apprenties, ne s’abîment pas les mains, et se sentent, le soir, le corps dispos pour le travail de nuit [la prostitution, donc]. Mais au nickelage, aux piles électriques, on est « au compte », il faut travailler dur. Et l’on est sale, on s’abîme le corps et la peau, on n’a pas le temps de se raconter des histoires … Les filles n’y viennent pas. J’étais ici dans un milieu rude, mais honnête. Et je préférais cela.

La belle saison approchait. Et, pour nous,·venait avec elle le chômage. Moi, je ne pouvais pas chômer. Il fallait que je me débrouille pour rapporter chaque samedi ma semaine. Quand les cuiseuses commencèrent à se voir diminuer d’une heure, puis de deux heures par jour, je rassemblai de nouveau mon courage, et je retournai voir mon terrible directeur.

– Quoi de neuf ? me demanda-t-il.

– Monsieur le directeur, expliquai-je, on chôme. Moi, je ne peux pas chômer. Mettez-moi à l’acide .

–Tu es trop jeune.

– Vous disiez déjà ça l’autre fois.

– Oui, mais ici, il y a des risques…

– J’ai travaillé au nickelage.

– L’acide, c’est dangereux.

– Ça ne fait rien, mettez-moi à l’acide.

L’acide, c’était l’atelier où l’on préparait la pâte. Il était sous le hall, à l’entrée, tandis que les cuiseuses se tenaient au fond. Il y avait là de grands bacs, pareils à ceux d’une boutique de graineteries, et des bonbonnes d’acide. C’était de l’esprit de sel, je pense. La muraille était tapissée de rayonnages où étaient de grands bols comme des saladiers. Nous étions là-dedans à six. Nous allions d’un bac à l’autre, avec nos mesures. Nous emplissions nos saladiers des poudres et des farines que contenaient ces bacs. Je me souviens en particulier qu’il y avait de la farine de seigle et de la sciure de bois. Nous mêlions à cela de l’esprit de sel, et nous pétrissions soigneusement. Puis nous laissions reposer deux heures, sur les rayonnages, avant de livrer la pâte aux cuiseuses.

Ce n’était pas un travail d’enfant. Il fallait comme moi avoir la rage du gain pour le demander. L’acide brûlait tout. Nom étions là, vêtues de sacs de jute, trois, quatre sacs l’un par-dessus l’autre, qui nous faisaient une espèce de lourde carapace.

Un chiffon autour de la tête. Des godillots aux pieds. Moi, j’avais les énormes chaussures de mon oncle, d’où mes jambes sortaient, fluettes et maigres comme des manches à balai. Les bras nus jusqu’aux coudes, nous pétrissions la pâte dans nos saladiers. Ça piquait, ça rongeait. Dès le deuxième jour, j’eus des boutons plein les mains. L’acide exhalait une odeur forte, entêtante. Je n’étais pas solide. Tous les quarts d’heure, il me fallait sortir, reprendre souffle au dehors. Je devins affreuse, comme toutes les autres. Pas une coupure, pas une éraflure qui ne se gâtât. J’avais des doigts énormes, gonflés comme par une sorte de lèpre, et pleins de boutons et de clous [furoncles] qui suppuraient. Des doigts que je ne reconnaissais plus, qui ne me semblaient plus miens. Et nous étions toutes ainsi. En travaillant, on avait envie de se gratter au visage. On y portait la main, on y laissait une trace de pâte. Et le lendemain, on avait un bobo de plus. Ou bien, on recevait les éclaboussures d’une louche maniée sans précaution. Autant de taches, autant de clous. J’eus au pouce ce qu’on appelle dans le peuple un « mal blanc », un clou d’où s’exprime un pus blanchâtre. Il se tenait sous l’ongle, juste à la racine. Il devint si laid qu’on s’alarma. J’allai au dispensaire. Il était plus que temps. La sœur me coupa l’ongle, rognure par rognure, jusqu’à entamer la chair vive et me faire défaillir. Alors elle arrêta, me dit de revenir le lendemain. Et pendant une semaine, elle me coupa l’ongle et la chair collés ensemble, petit à petit, pour arriver à nettoyer l’infection. C’était un supplice.

Dans la sciure de bois vivaient des puces, par légions. Elles nous rongeaient. On en riait, et cela nous dégoûtait pourtant. Il y en avait tant, autour de nous, qu’on ne les tuait plus. J’en rapportais des centaines à la maison. Elles agrémentèrent nos soirées et me valurent des malédictions. On passait le temps après souper à s’épucer. On ouvrait sa chemise, on regardait à l’intérieur, l’index et le pouce mouillés d’un peu de salive, et tout prêts à saisir… Une puce, grain de tabac, sur le blanc du linge… Rapides, les doigts la saisissaient, la salive la collait avant qu’elle eût pu sauter. On la roulait, on l’écrasait entre le pouce et l’index, et on la rejetait. Et on en cherchait une autre. »

M. van der Meersch, La fille pauvre, t.1 : le péché du monde, Albin Michel, Paris, 1955 (1931), 4, II, p. 302-10

Le travail à la chaîne

« Au papier à cigarettes, on eut besoin d’une gamine pour coller les cahiers de feuilles. J’étais bonne ouvrière. On me fit quitter mon travail de porteuse au sous-sol, et je montai au premier étage, parmi celles qui fabriquaient ces petits cahiers.

Elles travaillaient dans une longue pièce basse, donnant de haut sur la chaussée étroite par quatre portes-fenêtres. Ces fenêtres, on ne les ouvrait presque jamais. Elles donnaient sur une sorte de balcon courant le long de la façade, et par où l’on passait pour se rendre chez le directeur. Agrandie par de successifs empiétements et annexions, cette pièce gardait, en replâtrages de mortier blanchâtre, les cicatrices des murailles détruites, et les divers papiers dont étaient tapissées les anciennes salles. Il y avait au moins quatre cheminées, qu’on n’avait pas pris la peine de faire disparaître, et dont de gros bouchons de papier obturaient les trous. Des tuyauteries de chauffage, d’égout, et d’eau, passaient dans les coins comme des paquets d’artères. Du plafond au plancher, des boiseries jusqu’aux papiers peints, tout était patiné d’un brun terne. Et il y avait au milieu du plancher une découpure, un trou carré de trois pieds de côté, qui ouvrait sans un garde-fou, sans rien, sur l’étage d’au-dessous. Par là, on hissait le monte-charge.

Il faisait malsain là dedans, par ce bel été. La colle sentait le poisson. Le papier exhalait de vagues odeurs chimiques. Et, dans un coin, les cabinets, tout l’été durant, nous envoyaient d’écœurantes exhalaisons. Nous travaillions là une dizaine, tout autour d’une longue table. Par les fenêtres, en levant les yeux, très haut, nous pouvions voir, découpé en triangle entre les angles des toits, un éblouissant morceau de ciel bleu.

Tout comme pour une automobile aujourd’hui, nous faisions nos carnets de papiers à cigarettes à la chaîne. Les blocs de papiers nous arrivaient en piles, chaque centaine de feuilles séparée par une feuille jaune de la centaine suivante. Une ouvrière les divisait par centaines. Une autre reliait les cartons. Une autre y collait la couverture de papier rouge. Une autre y plaçait les blocs de feuillets. Moi, j’avais un plat de zinc. Je l’encollais, je le semais de petites feuilles roses. Une voisine nouait les élastiques, une autre les passait dans la reliure, qu’une troisième avait perforée d’un coup de poinçon. Moi. je collais à l’intérieur de cette reliure, pour cacher les bouts de l’élastique, mes petits carrés de papier rose. C’était abrutissant au delà de toute idée. Nous arrivions à forcer nos bras à l’allure d’une mécanique. Et cela des journées durant, et dans une lourdeur malsaine,·une atmosphère suffocante. Nous manquions d’air. Nous étouffions, Et la contre-dame n’aimait pas qu’on ouvrît, parce que la rumeur de vie qui montait vers nous d’au dehors distrayait les ouvrières. Notre seul amusement c’était de voir, dans l’immeuble d’en face, qui devait être une annexe des Folies-Bergère, des acteurs, des hommes, des femmes, qui répétaient leurs rôles, et faisaient des gestes, un papier à la main. Nous aurions voulu toutes être actrices.
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La mentalité des ouvrières différait du tout au tout, selon l’étage. En bas, chez les découpeuses, le travail était rude, dans une demi-obscurité, dans l’étouffement d’une espèce de cave, où j’avais commencé de m’anémier. Il fallait être courageux et robuste. C’étaient de braves femmes solides et courageuses, des mères de famille voulant gagner le pain des gosses qui venaient là. En haut, par contre, on était assis, on se salissait moins, on ne s’abîmait pas les mains. Des grues. des filles de toute provenance, venaient chercher là un revenu d’appoint.

Quelles histoires n’entendis-je pas, dans cette grande pièce ignoble et malodorante! L’une avait fait la bombe la veille. Une autre venait d’être plaquée. Une autre décrivait les mœurs et habitudes de son vieux. Une autre avouait une faiblesse pour un petit maquereau tout jeune, mais d’une particulière vitalité. Neuf sur dix de ces histoires, je n’y comprenais goutte, préservée par une espèce de miracle dont je m’étonne encore aujourd’hui. »

M. van der Meersch, La fille pauvre, t.1 : le péché du monde, Albin Michel, Paris, 1955 (1931), 3, III, p. 201-3

Une application élastique de la loi sur le travail des enfants…

« Les vacances étaient finies. Je n’avais pas treize ans. Je craignais qu’on me renvoyât de la manufacture. On me garda, pourtant, parce que je comptais parmi les bonnes ouvrières. Simplement, quand venait l’inspecteur du travail, on m’avertissait la première, et je filais me cacher dans les cabinets. »

M. van der Meersch, La fille pauvre, t.1 : le péché du monde, Albin Michel, Paris, 1955 (1931), 3, I, p. 178