LE RÔLE DE LA FRANCE

Pendant la guerre d’indépendance, les Américains se tournent vers la France. Avant la déclaration d’indépendance déjà, un envoyé secret du gouvernement français avait été consulté, pour savoir quel prix la France mettrait à son assistance. Voici sa réponse, à la fois prudente et encourageante.

« 1. Vous demandez qu’elle est l’intention de la France à l’égard des colonies du nord de l’Amérique. Je ne crois pas trop avancer en vous disant qu’elle vous veut du bien, et qu’elle n’a point eu, je crois, d’autres sentiments pour vous que de la bienveillance (…). 2. La France est bien en état de vous fournir deux bons ingénieurs, même plus. La seule démarche, c’est de les demander. Je l’ai fait pour vous, messieurs, sans me rendre garant de la réussite, quoique je l’espère, ayant de bons correspondants. 3. Si vous pouvez vous procurer des armes et autres munitions directement en France, en échange de vos denrées ? Comme ceci est affaire de marchand à marchand je ne vois pas de grands inconvénients de la part de la France. Je vous adresserai même d’assez bons correspondants, sans me rendre responsable de rien. Vous pouvez l’entreprendre à vos risques et périls, car peut-être l’Angleterre ne vous laissera pas tranquilles et vous ne devez pas espérer d’être défendus. Du reste, je ne vous conseille pas d’envoyer tout au même port. Cela pourrait faire du bruit. J’ignore si l’on vous donnera une libre entrée et sortie dans les ports français. Ce serait se déclarer ouvertement pour vous, et la guerre pourrait s’ensuivre. Peut-être fermera-t-on les yeux, c’est là ce qu’il vous faut.  »

(Cité dans André Kaspi, L’indépendance américaine 1763-1789, éd. Gallimard, Paris, 1976, pp. 117-118.)

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La guerre d’Indépendance a commencé. Les Anglais possèdent des troupes régulières bien entraînées. Ce n’est pas le cas des Américains qui cherchent une aide extérieure. Des délégués du Congrès viennent à Paris.

 » Le courage de ces nouveaux républicains leur attirait partout en Europe l’estime, les voeux des amis de la justice et de l’humanité (…)
Bientôt on vit arriver à Paris des députés américains, Sileas Deane et Richard Lee ; peu de temps après, le célèbre Benjamin Franklin vint les rejoindre. Il serait difficile d’exprimer avec quel empressement, avec quelle faveur furent accueillis en France, au sein d’une vieille monarchie, ces envoyés d’un peuple en insurrection contre son monarque.
Rien n’était plus surprenant que le contraste du luxe de notre capitale, de l’élégance de nos modes, de la magnificience de Versailles, de toutes ces traces vivantes de la fierté monarchique de Louis XIV (1), de la hauteur polie mais superbe (2) de nos grands, avec l’habillement presque rustique, le maintien simple mais fier, le langage libre et sans détour, la chevelure sans apprêt et sans poudre (3), enfin avec cet air antique qui semblait transporter tout à coup dans nos murs, au milieu de la civilisation amollie et servile du XVIIIe siècle, quelques sages contemporains de Platon ou des républicains du temps de Caton et de Fabius (4) (…)
Les commissaires du Congrès n’étaient point encore reconnus officiellement comme agents diplomatiques; ils n’avaient point obtenu d’audience du monarque; c’était par des intermédiaires que le ministère négociait avec eux ; mais dans leurs maisons on voyait chaque jour accourir avec empressement les hommes les plus distingués de la capitale et de la Cour, ainsi que tous les philosophes, les savants et les littérateurs les plus célèbres. Ceux-ci attribuaient à leurs propres écrits et à leur influence le progrès et les succès des doctrines libérales dans un autre monde, et leur désir secret était de se voir un jour législateur en Europe, comme leurs émules l’étaient en Amérique (…) Les trois premiers Français, distingués par leur rang à la Cour, qui offrirent le secours de leur épée aux Américains furent le marquis de La Fayette, le vicomte de Noailles et moi. Nous étions depuis longtemps unis par l’amitié, nous l’étions encore par une grande conformité de sentiments. »

Extraits des Mémoires du Comte de Ségur (1753-1830) publié en 1822.

(1) il avait fait construire Versailles, un siècle auparavant.
(2) superbe = orgueilleuse.
(3) Les riches Français portaient des perruques poudrées.
(4) Platon, philosophe grec / Caton et Fabius ,hommes politiques de la Rome antique favorables à la République; tous célèbres pour leur morale, leur vertu, leur sévérité, etc…

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Franklin à la cour de France (1776-1780)

En 1775, le congrès de Philadelphie envoie trois délégués pour solliciter l’appui de la France. Parmi eux, Benjamin Franklin, qui remporte un succès sans précédent.

« Franklin avait paru à la Cour avec le costume d’un cultivateur américain; ses cheveux plats sans poudre, son chapeau rond, son habit de drap brun contrastaient avec les habits pailletés, brodés, les coiffures poudrées et embaumantes des courtisans de Versailles. Cette nouveauté charma toutes les têtes vives des femmes françaises. On donna des fêtes élégantes au docteur Franklin, qui réunissait la renommée d’un des plus habiles physiciens aux vertus patriotiques qui lui avaient fait embrasser le noble rôle d’apôtre de la liberté. J’ai assisté à l’une de ces fêtes, où la plus belle parmi trois cents femmes fut désignée pour aller poser sur la blanche chevelure du philosophe américain une couronne de laurier et deux baisers aux joues de ce vieillard. Jusque dans le palais de Versailles, à l’exposition des porcelaines de Sèvres, on vendait sous les yeux du roi, le médaillon de Franklin ayant pour légende: Eripuit caelo fulmen, sceptrumque tyrannis . » [ « Il a ravi au ciel la foudre — allusion à l’invention du paratonnerre — et le sceptre aux tyrans »]

Madame Campan, Mémoires sur la reine Marie-Antoinette, tome X, p. 177, Edité par F. BARRIERE, Paris, 1849.

(Extrait de Jacques Dupâquier et Marcel Lachiver, « Les temps modernes » 4ème, Paris, éd. Bordas, 1970, (ch. XL La naissance des Etats-Unis D’Amérique p.210)

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L’objectif prioritaire de la France, c’est l’Angleterre :

[elle est]  » l’ennemi naturel de la France, (…) un ennemi avide, ambitieux, injuste et de mauvaise foi (…). En nous rendant aux désirs des Colonies, et en supposant efficace l’assistance que nous leur accorderions, il paraît devoir en résulter les avantages suivants : 1. la puissance de l’Angleterre diminuera et la nôtre haussera d’autant ; 2. son commerce éprouvera une perte irréparable tandis que le nôtre prendra de l’accroissement ; 3. il est très probable que par la suite des événements nous pourrions recouvrir une partie des possessions que les Anglais nous ont enlevées en Amérique, comme la pêche à terre, celle du golfe Saint-Laurent, l’Ile Royale etc. On ne parle pas du Canada. »

(« Réflexions de Vergennes », in L’indépendance américaine 1763-1789, André Kaspi, éd. Gallimard, Paris, 1976, pp. 118-119.)

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TRAITÉ D’ALLIANCE ÉVENTUELLE & DÉFENSIVE

« Le Roi Très-Chrétien & les États-unis de l’Amérique septentrionale, savoir New Hampshire, la Baye de Massachusset, Rhode Island, Connecticut, New York, New Jersey, Pensylvanie, Delaware, Maryland, Virginie, Caroline septentrionale, Caroline méridionale & Géorgie ; ayant conclu ce jourd’huy un Traité d’Amitié, de bonne intelligence & de commerce, pour l’avantage réciproque de leurs Sujets & Citoyens, ils ont cru devoir prendre en considération les moyens de resserrer leurs liaisons & de les rendre utiles à la sûreté & à la tranquilité des deux Parties, notament dans le cas où la Grande-Bretagne, en haine de ces mêmes liaisons & de la bonne correspondance qui forment l’objet du dit Traité, se porteroit à rompre la paix avec la France, soit en l’attaquant hostilement, soit en troublant son commerce & sa navigation, d’une maniere contraire au droit des gens & à la paix subsistante entre les deux Couronnes ; Et Sa Majesté & les dits Etats-unis ayant résolu éventuellement d’unir, dans le cas prévu, leurs conseils & leurs efforts contre les entreprises de leur ennemi commun, les Plenipotentiaires respectifs, chargés de concerter les clauses & conditions propres à remplir leurs intentions, ont, après la plus mure délibération, conclu & arresté les points & articles qui s’ensuivent.

ARTICLE PREMIER.
Si la guerre éclate entre la France & la Grande Bretagne, pendant la durée de la guerre actuelle entre les Etats-unis & l’Angleterre, Sa Majesté & les dits États-unis feront cause commune & s’ entr’aideront mutuellement de leurs bons offices, de leurs conseils & de leurs forces, selon l’exigence des conjonctures, ainsy qu’il convient à de bons & fideles alliés.

ARTICLE SECOND.
Le but essentiel & direct: de la présente alliance deffensive est de maintenir efficacement la liberté, la souveraineté & l’indépendance absolue & illimitée des dits États-unis, tant en matière politique que de commerce.

ARTICLE TROIS.
Les deux Parties contractantes feront chacune de leur côté, & de la maniére qu’elles jugeront plus convenable, tous les efforts, qui seront en leur pouvoir, contre leur ennemi commun, afin d’atteindre au but qu’elles se proposent.
(…)

ARTICLE HUIT.
Aucune des deux Parties ne pourra conclure ni treve ni paix avec la Grande Bretagne, sans le consentement préalable & formel de l’autre Partie, & Elles s’engagent mutuellement à ne mettre bas les armes, que lorsque l’indépendance des dits Etatsunis aura été assurée formellement ou tacitement par le Traité ou les Traités qui termineront la guerre.

ARTICLE NEUF.
Les Parties contractantes déclarent, qu’étant résolues de remplir chacune de son côté les clauses & conditions du présent Traité d’alliance selon son pouvoir & les circonstances, Elles n’auront aucune répétition ni aucun dédommagement à se demander réciproquement, quelque puisse être l’évènement de la guerre.

ARTICLE DIX.
Le Roi Très Chrétien & les États-unis sont convenus d’inviter de concert ou d’admettre les Puissances qui auront des griefs contre l’Angleterre, à faire cause commune avec Eux, & à accéder à la présente alliance, sous les conditions qui seront librement agréées & convenues entre toutes les Parties.
(…)

EN FOI de quoi les Plénipotentiaires respectifs savoir de la part du Roi Très Chrétien le Sr. Conrad, Alexandre Gerard, Sindic royal de la ville de Strasbourg & Secrétaire du Conseil d’État de Sa Majesté, & de la part des Etats-unis les Srs. Benjamin Franklin, Député au Congrès général de la part de l’État de Pensylvanie & President de la Convention du même Etat, Silas Deane, Cy devant Député de l’État de Connecticut, & Arthur Lee, Conseiller ès loix, ont signé les articles ci dessus, tant en langue françoise qu’en 1 langue angloise, déclarant néanmoins que le present Traité, a été originairement redigé & arrêté en langue françoise, & ils les ont munis du cachet de leurs armes.

Fait à Paris, le sixieme jour du mois de fevrier mil sept cent soixante dix-huit.
Sceau. C. A. GERARD.
Sceau. B. FRANKLIN.
Sceau. Silas DEANE.
Sceau. Arthur LEE. »

Ce traité d’alliance a été conclu le 6 février 1778 à Paris. Il porte le sceau de quatre acteurs principaux dans l’Indépendance des États-Unis : Conrad Alexandre Gerard, syndic royal de Strasbourg et secrétaire du Conseil d’Etat français ; Silas Deane, député du Connecticut ; Arthur Lee, Conseiller des Lois ; et Benjamin Franklin.

Repris de http://www.independance-americaine.org/fr/traites-a-alliances/le-traite-franco-americain.html où vous trouverez le texte complet.

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La France intervient effectivement par son alliance du 6 février 1778 signée avec les envoyés du Congrès américain et reconnaissant l’indépendance des Etats-Unis. Elle envoie aussitôt une force navale combattre en Amérique.

L’Espagne intervient après le traité d’Aranjuez du 12 avril 1779, par lequel elle s’allie à la France, tout en refusant de s’allier directement avec les Etats-Unis ou de reconnaître son indépendance.

Mais avant ces interventions officielles, il y eut intervention indirecte, en particulier par les fournitures d’armes dès 1776 et envois de volontaires suscités par le gouvernement français (les ingénieurs militaires de Duportail, fondateur du corps du génie américain, expédiés sous des noms d’emprunt ; La Fayette poussé et pré-financé par le comte de Broglie, ancien chef du « Secret du Roi »; Steuben expédié et financé par le comtre de Saint-Germain, etc…).

Le 19 octobre 1781, la coalition franco-américaine de Washington et Rochambeau obtient à Yorktown une victoire décisive sur les Anglais. C’est la victoire navale du comte de Grasse sur la flotte anglaise qui précipite la capitulation de Yorktown.

En 1783, au Traité de Versailles, la Grande-Bretagne reconnaît l’indépendance des USA. Tobago (Antilles) et le Sénégal reviennent à la France. L’Espagne obtient Minorque et la Floride.