Front russe, photo Grondijs, division sauvage, [le] chef général Prince Bagration, [le] chef d'état-major colonel Gatofsky, corr[espondant ?] Grondijs, [et l'] aide de camp porteur du bountchouk : [photographie de presse] / [Agence Rol]

Situation de l’armée russe au début de 1915

« Laissant le passé, le chef d’état-major s’est ouvert peu à peu sur l’état présent des forces russes, sur la suite probable des opérations. (…) Faute de munitions et de fusils, l’offensive ne pourra être reprise avant 2 ou 3 mois. Il est désormais établi que l’état-major allemand peut amener à la frontière russe 400 trains par jour, alors que les Russes ne peuvent en amener que 90. On doit ainsi renoncer à prendre l’offensive en Prusse et en Pologne. Restent les Carpates. (…) Passant dans le wagon du grand duc Nicolas, je l’ai trouvé blanchi, émacié, les traits crispés :  » J’ai à vous parler de choses graves. Ce n’est pas le grand duc Nicolas, c’est le général russe qui vous parle. Je suis obligé de vous dire que la coopération immédiate de l’Italie et de la Roumanie est une impérieuse nécessité « . (…) Le soir, réfléchissant à l’entretien, je me suis représenté l’armée russe comme un géant paralysé, capable encore d’asséner des coups redoutables aux adversaires à sa portée, mais impuissant à les poursuivre ou même à les achever. »

Rapport confidentiel de Maurice Paléologue, ambassadeur, à Poincaré, cité par M, Ferro, La Grande Guerre , Gallimard 1969.

La défaite russe (1915)

« Dimanche 5 septembre 1915. L’Empereur est parti hier soir pour le grand quartier général. »

« Lundi. L’empereur a publié l’ordre du jour suivant :  » Aujourd’hui, j’ai pris le haut commandement de toutes les forces armées de terre et de mer opérant sur le théâtre de la guerre. Avec une ferme foi dans la Divine Clémence et avec une assurance inébranlable dans la victoire finale, nous remplirons notre devoir sacré de défendre à outrance, la patrie et nous ne laisserons pas déshonorer le pays russe. Donné au grand quartier général, le 5 septembre 1915. Nicolas.  »

« Jeudi 9. L’empereur inaugure sa prise du commandement par l’annonce d’un brillant succès que l’armée du Sud vient de remporter sur les Allemands près de Tarnopol. La bataille s’est poursuivie pendant cinq jours, le long du Sereth ; les trophées russes comprennent dix sept mille prisonniers et une quarantaine de canons… Sur tout le reste du front, en Lituanie particulièrement la poussée allemande s’accentue chaque jour. »

« Dimanche 12. La situation des armées russes en Lituanie s’aggrave rapidement. Il va donc falloir évacuer Vilna en toute hâte. »

« Dimanche 19. Sur tout l’immense front qui se déroule de la Baltique au Dniestr les Russes continuent leur longue retraite. Hier, une offensive enveloppante et hardie a fait tomber Vilna aux mains des Allemands. Toute la Lituanie est perdue. »

in M. PALÉOLOGUE (ambassadeur de France), La Russie des tsars , Plon, 1922.

Les opérations indécises du front oriental.

Les Russes marquent certains points en 1916, mais leur moral n’est pas au mieux.

« Jeudi 8 juin. L’offensive du général Broussilov se poursuit brillamment ; elle prend même une allure de victoire. En quelques jours le front austro-allemand a été enfoncé sur une étendue de 150 kilomètres (…).

8 juillet. Sur le front de Riga (…) les Russes enlèvent toute une série de positions allemandes. Au centre, ils s’avancent (…). En Galicie, ils s’étendent le long des Carpates. Depuis le 4 juin, ils ont fait environ 266’000 prisonniers. Sazonov Ministre russe des Affaires Étrangères. me répète ce matin : C’est maintenant que les Roumains devraient marcher ». Les Roumains entrent en guerre à l’automne 1916, mais sont vaincus par les puissances centrales.

Malgré cette longue suite de succès, le public russe manque de confiance. Il n’admettrait pas que l’on mit fin à la guerre avant la victoire ; mais il croit de moins en moins à cette victoire. »

in Maurice Paléologue,  » La Russie des Tsars. « 

Les conséquences de la Révolution russe.

En mars 1917, en Russie une révolution renverse le régime tsariste (dossier V) ; le nouveau gouvernement S’efforce de poursuivre la guerre, mais ne peut empêcher la désorganisation de son armée :

 » Pétrograd, le 2/15 octobre 1917 Le calendrier Julien, en vigueur en Russie jusqu’au 31 décembre 1917, est en retard de 13 jours sur le calendrier occidental..

Le désir de paix immédiate, à tout prix, est général. Sur le front oriental, les Russes ne tiendront pas. L’armée est désorganisée irrémédiablement… En fait, elle est dans un état inouï de détresse morale. Brutalité, incompréhension, insuffisance des officiers, techniciens incapables, chefs méprisés, citoyens déloyaux. Indiscipline grandissante. Juste méfiance des soldats à l’égard des officiers. Assassinats quotidiens d’officiers. 43’000 d’entre eux ont été chassés par leurs hommes et errent lamentablement à l’intérieur. Déjà les soldats, suspectant les comités élus par eux, ne consentent plus à les écouter. Désertions en masse. Refus d’aller aux tranchées et de combattre. Comment régénérer ce corps sans âme, dont tous les membres sont contaminés, en quelques mois, en pleine guerre, sous le canon allemand?…  »

J. Sadoul, Notes sur la révolution bolchévique, Éditions F. Maspero, 19 71

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