Ce récit de voyage aurait pu paraître dans de nombreux périodiques des années 1970. Le fait qu’il soit publié dans les pages cultures du Droit de vivre plutôt que dans le Figaro, témoigne tout au plus des difficultés d’une sympathisante que la LICA[1] a bien voulu publier, à concilier égalitarisme et altérité. Le regard exotiste, différentialiste, culturaliste et relativiste demeure d’une banalité extraordinaire en 1972. Après tout, on compte encore en ce temps bien des ethnologues de gauche capables de défendre la mutilation sexuelle des fillettes d’Afrique de l’Ouest au nom du respect des cultures.

Ici, c’est le regard porté en France depuis 1996 sur la burka qui produit l’étonnement et confère au texte un relief particulier. Dans le nuage de bons sentiments pour le fier Afghan qui vit loin de l’épouvantable corruption technicienne de la civilisation occidentale, le bon sauvage n’est plus sauvage. Il est fier et vit au rythme de la nature. Et sa charmante dame de porter une jolie burka brodée contre laquelle les plumes occidentales tolérantes ne songent pas encore à collecter des signatures pour interpeller les gouvernements. On envierait presque la femme afghane. On voudrait la photographier mais que diraient ces hommes à l’air farouche ?

DC


« Descendant en cercles concentriques dans le cirque montagneux au fond duquel apparaît l’aéroport de Kaboul, nous nous sentons busards, aigles, oiseaux de proie. Notre proie est l’ancienne Aryana, le pays des Aryens, des Vedas, de Zoroastre : l’Afghanistan.

Kaboul, sa capitale, est blottie aux pieds des contreforts de l’Hindukush, scintillants de neige sous le ciel bleu. Entre Téhéran et Kaboul, nous avons survolé environ 200 km de merveilleux déserts de sable, de rocs, de sommets neigeux, merveilleux, mais combien arides et sauvages. Cela explique peut-être ce que nous avons lu : sur une superficie un peu plus vaste que celle de la France vivent seulement 14 millions d’habitants. Nous avons lu aussi, bien que l’islam soit la religion nationale, ce pays fut longtemps bouddhique, et qu’il est le berceau de l’art dit gréco-bouddhique. Nous pourrons le vérifier tout à l’heure. Nous avons lu beaucoup de choses, et nous croyons savoir beaucoup sur ce pays, carrefour autrefois des routes caravanières entre l’Asie du Nord et l’Europe, par où passait la « route de la soie » […]

En même temps que nous un autre avion arrive et dépose quelques hommes vêtus à l’européenne, mais aussi des voyageurs paraissant descendre tout droit de lointaines montagnes, la tête enveloppée de turbans ou coiffés de toques d’astrakan, chaudement engoncés dans leurs vêtements de peau retournée et brodée, des femmes voilées. Celles-ci offrent un spectacle ravissant. Leurs voiles sont des sortes de petites tentes individuelles sous lesquelles elles disparaissent tout entières, mis à part leurs pieds, très souvent chaussés de talons aiguilles. Ces voiles-tentes comportent une petite calotte plate bien ajustée sur le dessus de la tête, puis, devant les yeux, un exquis travail, qui constitue une sorte de grillage de tissu, puis toute la partie qui cache le visage est entièrement brodée des plus fines, des plus délicates arabesques, de fleurs ton sur ton. Le dos est fait d’un plissé qui s’enroule autour du corps, en ponctuant les mouvements. Ils sont mauves, bleu pervenche, prune, verts. Nous avons des démangeaisons dans les caméras. Mais que diraient ces hommes à l’air farouche, leurs pères, maris ou frères ? Seuls quelques téméraires essaient de tricher […]

Les gens surtout nous fascinent et nous séduisent : types mongols et thibétains (sic) très accentués, hommes de haute taille, très bruns, au profil aquilin, tous pauvrement mais chaudement vêtus, à l’européenne parfois, mais portant surtout le pantalon bouffant rétréci aux chevilles et, par-dessus, chemises, vestons, tuniques, manteaux en étages superposés, turbans dont le fond est constitué par une merveilleuse calotte brodée, toques de fourrure. Nous sommes au pays de l’astrakan  […]

Assis à l’orientale (sic), les marchands […] proposent des objets les plus hétéroclites et les plus rudimentaires. L’écrivain public est entouré d’une dizaine de clients qui attendent leur tour […] Nous nous sentons anachroniques comme le sont d’ailleurs les autos qui tentent de se frayer un chemin à grand coup de klaxon. Un magasin expose des valises en fer blanc entièrement peintes de motifs extravagants, palmiers, fleurs, oiseaux. Quel autre peuple serait assez poète pour orner ainsi ses valises ?

Oserons-nous photographier ? N’allons-nous pas froisser ces gens dont aucun n’a esquissé le moindre geste hostile, ces hommes dignes et fiers qui nous considèrent tranquillement avec le même intérêt que nous leur témoignons nous-mêmes ?

J’amorce un changement timide. L’enchantement continue. Le marchand de valises se place sur son tapis au beau milieu de ses marchandises; le marchand d’oranges, de citrons, de pistaches, accroupi sur le trottoir, fait écarter les passants, montre comment il pèse ses fruits… pour la photo. Les enfants accourent, vifs, joyeux, sans tendre jamais la main. Même les femmes passent nonchalamment devant nos objectifs pour faire admirer leurs voiles ouvragés.

Apparemment, ils sont heureux de satisfaire notre curiosité. Mais je crois que c’est plus que cela : ils se sentent fiers d’être eux-mêmes. Ils apprécient l’intérêt que nous leurs portons, non comme une banale curiosité, mais comme un témoignage d’amitié.

Et ils ont raison, car c’est bien de cela qu’il s’agit maintenant. Leur naïve, leur chaleureuse gentillesse, sans servilité, digne et paisible, a donné un tout autre sens à notre curiosité.

Ces Afghans rencontrés trop rapidement, c’est vrai que nous les avons aimés. Nous croyons leur apporter l’image très enviable des richesses de nos pays prospères, la preuve de la réussite de nos civilisations occidentales. Nous n’attendions rien en échange. Mais voici que leur accueil si simple, si chaleureux, si humain nous rend tout à coup honteux de nos métros hargneux, de nos trains agressifs, de nos magasins pléthoriques, mais énervants, usants, de nos cités si belles et si inhumaines. Nous formons tous le projet de revenir à Kaboul goûter les douceurs afghanes.

Peut-être faudrait-il faire vite. Leurs routes qui se construisent, l’aire de leur aéroport vont rapidement leur apporter les bienfaits du progrès, le confort, l’hygiène mais également, la précipitation, le goût du profit, la nervosité, dont ils semblent très bien se passer ».

 Geneviève Réach, « Mœurs, visages et paysages d’extrême-Orient (sic) : Kaboul, la cité du charme », Le Droit de vivre, n°358, février 1972, p. 8-9.

[1] Ligue contre le racisme et l’antisémitisme. Le terme « racisme » est utilisé depuis l’avant-guerre mais le « R » n’est ajouté à l’acronyme qu’en 1979.