Le texte proposé ci-dessous évoque les souvenirs  d’un enfant allemand de 10 ans en 1914, quand éclate la première guerre mondiale. Il  est extrait du livre “Histoire d’un allemand- souvenirs 1914-1933” écrit par Sebastian Haffner en 1939, alors qu’il vivait en exil en Angleterre. Retrouvé dans les papiers de l’auteur par ses enfants après sa mort en 1999, le manuscrit a été édité à titre posthume en Allemagne en 2000 et y a connu un immense succès de librairie. La version française a éte publiée en 2002 par les éditions Actes Sud.

Né à Berlin en 1907, Sebastian Haffner est issu du milieu de la bourgeoise prussienne cultivée, attachée au service de l’État. Âgé de sept ans et demi au moment de la déclaration de guerre en août 1914, il relate ici « l’enthousiasme belliqueux » avec lequel il a vécu les 4 années de guerre comme un jeu passionnant. Rédigé plus de 20 ans après les faits, la mémoire étant une denrée périssable, il convient d’analyser ce texte de souvenirs en gardant un oeil critique. Vivant dans un milieu relativement protégé (le père a un traitement mensuel assuré; une bonne est à leur service), le jeune Sebastian est manifestement un enfant éveillé et très intelligent ; on peut donc douter que la guerre ait été vécue par tous les enfants allemands avec exactement la même ferveur patriotique que la sienne.

Ses réserves faites, ce texte nous semble néanmoins digne d’intérêt pour deux raisons. Il témoigne de la culture de guerre dans laquelle les enfants allemands (et des autres pays en guerre) ont baigné pendant 4 ans. Sans véritable engagement politique, S. Haffner est en revanche un anti-nazi convaincu. Il considère le nazisme comme une catastrophe pour son pays et le produit d’une sorte de « folie collective » , dont l’origine a sans doute à voir avec la manière dont « dix générations d’écoliers allemands » ont vécu la guere 14-18 et la défaite…


Les jours suivants [l’entrée en guerre, en août 14], j’appris un nombre incroyable de choses en un temps incroyablement bref. Moi, le garçon de sept ans, qui naguère savait à peine ce qu’est une guerre, sans même parler d’un “ultimatum”, d’une “mobilisation”, d’une “réserve de cavalerie”, voilà que je savais, comme si je l’avais toujours su, absolument tout sur la guerre : non seulement quoi, comment et où, mais même pourquoi. Je savais qu’il y avait la guerre parce que les Français ne pensaient qu’à se venger, que les Anglais nous enviaient notre commerce, que les Russes étaient des barbares, et je ne tardai pas à affirmer tout cela sans la moindre hésitation. Un beau jour, je me mis simplement à lire le journal, en m’étonnant de le comprendre si facilement. Je me fis montrer la carte de l’Europe, vis au premier regard que “nous” viendrions facilement à bout de la France et de l’Angleterre, et si j’éprouvai une vague terreur devant l’immensité de la Russie, je fus soulagé d’apprendre que les Russes compensaient leur angoissante multitude par leur incroyable bêtise, leur saleté et l’abus de vodka. J’appris – là encore, aussi vite que si je l’avais toujours su – les noms des généraux, la force des armées, l’état des armements, le tirant d’eau des navires, l’emplacement des forts stratégiques, la position des fronts – et je saisis bientôt que le jeu qui se déroulait là était de nature à rendre la vie plus intéressante, plus fascinante qu’elle ne l’avait jamais été. Mon enthousiasme pour ce jeu resta intact jusqu’à la catastrophe finale. Qu’on ne soupçonne surtout pas ma famille de m’avoir égaré l’esprit. Mon père avait souffert de la guerre dès le début ; l’enthousiasme des premières semaines l’avait laissé de marbre, et la haine psychotique qui suivit l’écoeurait profondément, encore qu’il souhaitait bien évidemment, en loyal patriote, la victoire de l’Allemagne. Il faisait partie de ces nombreux esprits libéraux de sa génération qui, sans le dire, étaient profondément convaincus que les conflits entre Européens appartenaient au passé. La guerre le voyait totalement désemparé – et il dédaignait de se monter la tête comme tant d’autres. Je l’entendis plusieurs fois prononcer des paroles amères et sceptiques – et plus seulement à propos des Autrichiens – qui déconcertaient mon enthousiasme belliqueux tout frais. Non, si j’étais devenu en l’espace de quelques jours un chauvin fanatique, un combattant de l’arrière, ce n’était pas la faute de mon père, ni celle d’aucun de mes proches. La responsabilité en incombait à l’atmosphère ; à cette ambiance anonyme et omniprésente, perceptible à mille détails ; à l’entraînement de cette masse homogène qui comblait d’émotions inouïes quiconque se jetait dans son flot, – fût-ce un enfant de sept ans – tandis que celui qui restait sur la berge, isolé, abandonné, suffoquait dans le vide. J’éprouvais pour la première fois, avec un plaisir naïf, sans la moindre trace de doute et en toute sérénité, l’effet de l’étrange talent de mon peuple à provoquer des psychoses de masse. Je n’imaginais pas même pas qu’il fût possible de ne pas participer à la fête de cette folie collective. Et je ne soupçonnais pas le moins du monde qu’une chose qui rendait si manifestement heureux et provoquait une ivresse aussi exceptionnelle que festive pût présenter des aspects néfastes ou dangereux.

Il faut dire que pour un écolier berlinois, la guerre était une chose parfaitement irréelle ; irréelle comme un jeu. Il n’ y avait ni attaques aériennes, ni bombes. Il y avait bien des blessés lointains aux bandages pittoresques. On avait, c’est vrai, des parents au front, et ça et là on recevait une annonce de décès. Mais on était enfant, et si un jour cette absence devenait définitive, cela ne faisait plus aucune différence. […]

La guerre est un grand jeu excitant, passionnant, dans lequel les nations s’affrontent ; elle procure des distractions plus substantielles et des émotions plus délectables que tout ce que peut offrir la paix ; voilà ce qu’éprouvèrent quotidiennement, de 1914 à 1918, dix générations d’écoliers allemands. Cette vision positive est la base même du nazisme [ …]. La génération nazie proprement dite est née entre 1900 et 1910. Ce sont les enfants qui ont vécu la guerre comme un grand jeu, sans être le moins du monde perturbés par cette réalité.

Histoire d’un allemand-Souvenirs 1914-1933, Sebastan Haffner, Ed. Actes Sud, 2002, chap.3