Les deux extraits sont issus de discours  prononcés le 4 août 1914, dans les mêmes circonstances et dans le même lieu. Ils illustrent la “Burgfrieden” (“la paix du château”), version allemande de l’Union sacrée des français au début de la première guerre mondiale. Issus de camps politiques opposés, la lecture croisée des deux extraits permet d’aborder les motivations de cette “union des coeurs et des esprits” et la manière dont  la très grande majorité des allemands  perçoit la guerre  qui commence.


 

Extrait n° 1 issu de la  déclaration du chancelier  Bethmann Hollweg

“Messieurs, nous sommes maintenant en situation de légitime défense et nécéssité fait loi! Nos troupes ont occupé le Luxembourg, ont peut-être déjà pénétré sur le territoire belge. Messieurs, ceci est contraire au principe du droit international.[…] Nous sommes dans notre tort, je le dis ouvertement -, mais nous nous efforcerons de réparer nos torts dès que notre objectif militaire aura été atteint. Quiconque est menacé comme nous le sommes et doit se battre pour sa survie n’a qu’une seule préoccupation : avancer pour percer. »

extrait du discours prononcé par le chancelier du Reich allemand au Reichstag, le  4 août 1914

Extrait n° 2  : le soutien du SPD à la guerre.

« Les conséquences de la politique impérialiste, qui a engendré une ère de course aux armements et aggravé les divergences entre les peuples, se sont abattues sur les peuples comme un raz-de-marée. La responsabilité en revient aux artisans de sa politique; certainement pas à nous. Les sociaux-démocrates ont combattu de toutes leurs forces cette funeste évolution et, jusqu’au dernier moment, ont oeuvré pour le maintien de la paix en organisant d’imposantes manifestations dans tous les pays, notamment en accord étroit avec leurs frères français. Leurs efforts ont été vains. Nous sommes à présent face à l’inéluctable réalité de la guerre. Nous sommes menacés de l’horreur des invasions ennemies […]

Pour notre peuple et l’avenir de sa liberté, une victoire du despotisme russe, qui s’est souillé du sang des meilleurs éléments de son propre peuple, mettrait en jeu un grand nombre de choses, tout peut-être. Il s’agit décarter ce danger, de protéger la civilisation et l’indépendance de notre pays. Nous mettons donc à éxécution ce sur quoi nous n’avons cessé d’insister : au moment du danger, nous ne ferons pas défaut à notre patrie […]

Déclaration du député Hugo Haase au Reichstag au nom du groupe parlementaire du SPD, 4 août 1914.


Commentaires

Les deux textes sont issus de discours prononcés au Reichstag à Berlin devant les députés allemands, le 4 août 1914. Au moment où les deux orateurs s’expriment devant la représentation nationale, l’engrenage fatal des alliances a produit ses effets pour enclencher une guerre dont on ignore encore qu’elle sera mondiale et dévastatrice pour l’ordre européen. Pour répondre à la mobilisation générale de la Russie le 30 août 1914, l’Allemagne lui a déclaré la guerre le 1er août, entraînant du même coup la mobilisation française. Au moment où le chancelier allemand prononce ces mots, et comme il le dit clairement, l’armée allemande a envahi le Luxembourg et violé la neutralité de la Belgique, provoquant alors l’entrée en guerre du Royaume-Uni. Le 4 août 1914, les députés du Reichstag sont réunis pour voter les crédits de guerre et ainsi approuver – ou non – la politique impériale et la guerre.

L’auteur du premier document, le chancelier Bethmann-Hollweg, est un homme d’expérience et parmi les hommes au pouvoir, ce n’est sans doute pas le plus “va-t-en guerre”. Mais ici, il est chargé de justifier la politique du gouvernement impérial et d’avaliser la stratégie militaire offensive décidée par l’État-major de l’armée allemande. Hugo Haase qui lui répond est le porte-parole de la principale force d’opposition de l’Empire, le SPD. En 1914, le Parti social-démocrate allemand est le premier parti de masse au monde, avec son million d’adhérents et ses 110 députés au Reichstag! Il n’est pas inintéressant d’analyser les arguments des deux auteurs en faveur de la guerre, car cette Union sacrée (la Burgfrieden en allemand) a eu des conséquences considérables, non seulement sur la guerre mais peut-être plus encore sur le destin politique futur de l’Allemagne.

Bethmann-Hollweg justifie l’invasion du Luxembourg et de la Belgique, – ce qui reconnaît-il , est une violation flagrante du « principe du droit international” – par l’argument de la légitime défense. Cette justification ne doit pas être interprêtée comme du cynisme ou de l’ironie, mais prise au sérieux. Bethmann-Hollweg sous-entend par là que les véritables fauteurs de guerre sont en premier lieu la Russie qui, en décrétant la mobilisation générale le 30 juillet 1914, a enclenché l’engrenage des alliances et en second lieu la France en respectant son alliance avec la Russie. Menacée d’encerclement et contrainte de «se battre pour sa survie», l’armée allemande aurait été amenée par « la nécessité » d’ « avancer pour percer » , puisqu’il est admis que  la meilleure défense, c’est l’attaque !

Hugo Haase, qui s’exprime au nom d’un parti qui représente en 1914 un tiers de l’électorat allemand, développe une argumentation en deux points. Il rappelle les efforts du SPD au sein de la deuxième Internationale pour s’opposer à la guerre déclenchée par « la politique impérialiste » des grandes puissances. Ce faisant, il prononce un éloge funèbre de l’internationalisme prolétarien, ce que les socialistes « frères français » sont aussi en train de faire à peu près au même moment… Le deuxième argument justifiant le ralliement des socialistes allemands à l’effort de guerre est assez proche de celui développé par Bethmann-Hollweg, en plus politique. Cette guerre est une guerre de défense imposée par le « despotisme russe », une guerre qui menace l’indépendance de l’Allemagne mais aussi « la civilisation », son existence, « tout peut-être »…

Il n’est pas question ici de discuter le bien-fondé de ces arguments mais de souligner leur impact sur la société allemande en guerre. Les députés du SPD votèrent à l’unanimité les crédits de guerre, y compris les députés de l’aile gauche du parti  qui s’y rallièrent par discipline. Cela scelle en Allemagne la Burgfrieden, l’Union sacrée. S’impose ainsi dans une très large majorité de la population allemande l’idée que la guerre est une guerre juste, une guerre de défense de la patrie, alors que cette guerre a commencé par l’attaque et l’invasion de territoires étrangers et qu’elle s’est déroulée pendant 4 ans au delà des frontières du pays. On comprend mieux dès lors la profondeur du sentiment d’injustice ressenti par les Allemands après la guerre à l’égard des responsabilités et des réparations allemandes imposées par le traité de Versailles.