Le texte que nous présentons est la traduction du premier entretien accordé par le général Francisco Franco [1892-1975] à un journaliste étranger, au tout début de la guerre civile. Souvent cité, nous en proposons la version intégrale.
L’entretien a été réalisé par le journaliste étatsunien Jay Allen [1900-1972] le mardi 28 juillet et publié en page 1 du quotidien britannique « News Chronicle », le lendemain 29 juillet 1936. Journaliste professionnel, il réside en Espagne à partir de 1934 et se trouve en Andalousie au moment du soulèvement militaire du 18 juillet 1936. C’est ce qui lui permet de se rendre assez facilement à Tétouan où Franco a installé son premier quartier général. À la lecture de certaines remarques, on perçoit facilement que Jay Allen désapprouve le soulèvement militaire et soutient le gouvernement légal de la République espagnole, ce que Franco n’ignorait sans doute pas.
En juillet 1936, Franco, qui n’est pas l’organisateur du soulèvement militaire contre la République, est un des généraux les plus prestigieux d’Espagne. C’est un militaire africaniste qui, à partir de 1912, a gagné ses galons et acquis une grande expérience dans les guerres au Maroc. Comme le dit Jay Allen, « À quarante-trois ans, il est le plus jeune général d’Espagne. Il a également été le plus jeune capitaine et le plus jeune lieutenant. Il est évident que ses hommes l’adorent ». En juillet 1936, le général Franco est commandant militaire des îles Baléares. Le 19 juillet, il rejoint Tétouan, au Maroc espagnol, pour prendre le commandement des troupes rebelles. Franco se trouve ainsi à la tête de plus de 40 000 hommes, incontestablement les meilleures troupes d’Espagne : des soldats espagnols aguerris, renforcés par la Legión Española fondée en 1920 sur le modèle de la Légion étrangère française et les troupes indigènes recrutées au Maroc. D’emblée, Franco se trouve donc dans une position privilégiée pour jouer les premiers rôles parmi les généraux rebelles et nourrir une ambition dévorante.
De cet article célèbre, on a beaucoup cité les premières lignes dans lesquelles Franco se dit prêt à poursuivre le combat contre « le marxisme », « quel qu’en soit le prix ». Et c’est effectivement ce qu’il a fait (et même au-delà de la guerre civile si on prend en compte la terrible répression de l’après-guerre). Cependant, si l’on se place dans le contexte de la fin juillet 1936, la posture radicale de Franco n’est pas très différente de celle prescrite dans le plan du général Mola ou de celle du général Queipo de Llano à Séville. Pas de quartier avec l’ennemi !
Le plus intéressant, nous semble-t-il, sont les passages où le général Franco aborde l’avenir politique de l’Espagne, 10 jours seulement après le coup d’État, en employant la première personne du singulier : « J’instaurerai une dictature militaire ». La guerre civile espagnole fut donc bien pour Franco une affaire d’ambition personnelle.
NB : la traduction du texte en français a été faite à partir de la version espagnole de l’article publié en juillet 1936 en anglais.
Entrevue avec le chef rebelle espagnol
De notre correspondant spécial. Tanger, mardi.
Je reviens de Tétouan, où j’ai eu un entrevue sensationnelle avec le général Francisco Franco, chef des rebelles espagnols. J’ai quitté son quartier général étouffant avec deux convictions :
1. Il croit sincèrement avoir encore une chance de dominer la République.
2. S’il envisage un échec imminent, il sera tenté de provoquer un incident international majeur.
À ma question : maintenant que le coup d’État a échoué, combien de temps le massacre va-t-il se poursuivre ? Il répondit calmement :
il n’y aura ni compromis , ni trêve. Je continuerai à préparer mon offensive sur Madrid. J’avancerai ! s’écria-t-il. Je prendrai la capitale ! Je sauverai l’Espagne du marxisme, quel qu’en soit le prix !Je lui ai demandé si le moment n’était pas venu de reconnaître qu’il y avait match nul. Il m’a regardé avec ce qui me semblait être une surprise sincère et a répondu : « Non, pas encore. J’ai rencontré des difficultés ; la désertion de la flotte a été un coup dur, mais je continuerai d’avancer. Bientôt, très bientôt, mes troupes auront pacifié le pays, et tout cela(le général fit un geste de la main en direction de l’Espagne) ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir. »
Question : « Cela signifie-t-il que vous devrez tuer la moitié de l’Espagne ? »
Le général Franco secoua la tête avec un sourire sceptique, mais ajouta : « Je le répète, quel qu’en soit le prix. »
Au cours de cette conversation qui dura plus d’une heure, il aborda certains des dangers internationaux de cette guerre civile : la France,dit-il, a déjà livré des armes au gouvernement frère du Front populaire. J’exprimai mon scepticisme. « Non, croyez-moi, dit-il, la France leur a envoyé vingt-cinq avions et douze mille bombes qu’ils utiliseront contre nous. »
(Le gouvernement français a catégoriquement nié avoir envoyé des munitions à l’Espagne.)
L’Europe, poursuivit-il, doit veiller à ce que l’Espagne ne devienne pas la deuxième puissance communiste d’Europe en utilisant sa position stratégique pour diffuser la propagande communiste au Maroc, en Algérie, en Tunisie, et même en Amérique. Les puissances doivent en prendre conscience. La France doit en prendre conscience.Question : Queipo de Llano, dans ses allocutions depuis Séville, laisse entendre qu’une intervention de l’Allemagne et de l’Italie est possible.
Général Franco : Il a dit cela ? Aucune puissance européenne ne peut se permettre que l’Espagne devienne rouge. Queipo a raison au sujet de Tanger. Un dangereux précédent international est en train d’être créé en autorisant l’utilisation d’un port garanti par un statut de neutralité comme base pour bombarder la côte hispano-marocaine. Cela ne peut pas continuer.
Question : Que ferait votre gouvernement s’il gagnait ?
Franco : J’instaurerais une dictature militaire et convoquerais ensuite un plébiscite national pour connaître la volonté du pays. Le peuple espagnol en a assez de la politique et des politiciens.
Question : Qu’adviendrait-il des politiciens de la République ?
Général Franco : Rien, si ce n’est qu’ils devraient se mettre au travail.
(J’ai appris, pendant que j’étais à Tétouan, qu’une centaine de membres du Front populaire travaillaient enchaînés sur les routes africaines, sous un soleil de plomb.)Question : Comment avez-vous réussi à collaborer avec la République avec une loyauté apparente pendant autant de temps ? (Franco était chef d’état-major en 1934 et 1935.)
Général Franco : J’ai véritablement collaboré tant que j’ai cru que la République représentait la volonté populaire.
Question : Les élections de février ne représentaient pas la volonté populaire ?
Général Franco : Les élections ne la représentent jamais.
Question : Combien de soldats ont été envoyés en Espagne par avion ?
Général Franco : Aujourd’hui seulement 260, mais chaque jour qui passe joue en notre faveur. Ils ne peuvent pas résister.
Question : Croyez-vous qu’en lâchant les Maures et la Légion étrangère sur le continent, vous préparez la pacification ?
Général Franco : C’était nécessaire. Azaña l’a fait en 1932 lors de la révolte du général Sanjurjo.
Question : Mais comment pacifierez-vous l’Espagne si le massacre continue ? Vous n’avez pas peur qu’une guerre civile prolongée détruise la République, l’armée et la marine, et ouvre la voie au communisme ?
Général Franco : Non. Les armées se forgent dans la guerre. C’est la lutte entre la véritable Espagne et les marxistes.
Le chef rebelle semblait fatigué en prenant congé. En quittant le palais, j’ai vu des officiers en manches de chemise boire du xérès. Il m’a fallu plusieurs jours pour organiser cet entretien. Jusqu’à ce jour, le général Franco n’avait fait que des déclarations officielles à la presse. Après lui avoir envoyé une liste de questions via Algésiras, mon téléphone sonna. C’était l’officier d’état-major à Algésiras : « Souhaitez-vous voir le général ? » me demanda-t-il. Suivant ses instructions, je me rendis à Tanger. À mon arrivée en zone espagnole, deux Maures armés m’arrêtèrent et fouillèrent ma voiture, roue de secours comprise. Au poste frontière, des fascistes [phalangistes espagnols] en chemises bleues la fouillèrent à nouveau. Après une heure d’attente, on m’autorisa à me rendre à Tétouan sous escorte. Avant d’arriver au palais du Haut-Commissaire à Tétouan, je subis deux fouilles. Après avoir patienté un moment dans l’élégant bureau du Haut-Commissaire, un homme de petite taille entra. C’était le général Franco, en grande tenue, avec une écharpe et des glands rouges et jaunes. Il est étonnamment petit (un autre nain qui aspire à la dictature). Son regard est doux, son nez aquilin, ses mains et ses pieds minuscules. Il aura bientôt du ventre. À quarante-trois ans, il est le plus jeune général d’Espagne. Il a également été le plus jeune capitaine et le plus jeune lieutenant. Il est évident que ses hommes l’adorent.
Entretien réalisé par Jay Allen, « News Chronicle », mercredi 29 juillet 1936, page 1


