La seconde République espagnole (1931-1936) fut un moment fort de la participation et de l’engagement politique des femmes en Espagne. Fortes des nouveaux droits acquis, beaucoup d’Espagnoles, jeunes et moins jeunes, s’engagèrent dans les partis politiques, les syndicats et les organisations  sociales. À partir du 18 juillet 1936, la guerre civile poussa un certain nombre d’entre elles à s’engager comme combattantes dans le camp républicain.

Le texte présenté est issu de la revue anarchiste et féministe, Mujeres Libres. Fondée en mai 1936, Mujeres Libres a la particularité d’être uniquement rédigée par des femmes. Le texte a été  publié dans le numéro 4 de la revue, datée du 32ème jour de la Révolution (32 días de la revolución), ce qui correspond, dans la vision des anarchistes d’Espagne, au 32 ème jour du soulèvement militaire contre la République, soit  vers le 20 août 1936.

Cet éditorial appelle les femmes à prendre les armes et exalte « le bras fort de la femme qui tient un fusil ». Il s’agit à la fois de défendre les acquis de la République et de continuer le combat révolutionnaire, par les armes, pour « l’élimination radicale de la douleur, du moins de la douleur sociale, dont l’origine provient en réalité de l’oppression politique et de l’injustice économique ».

Les femmes furent plusieurs milliers à s’engager comme combattantes dans  les milices, principalement anarchistes et communistes. Au début de 1937, elles furent progressivement reléguées à l’arrière-garde, le sexisme n’épargnant pas les partis et les  mouvements de gauche.

Cet aspect particulier de la guerre civile espagnole a donné lieu à beaucoup de photographies, dont certaines sont devenues iconiques. Cette histoire, un peu occultée, commence à être mieux connue et diffusée de nos jours en Espagne.

 

Pour aller plus loin :

Gonzalo Berger, Milicianas, la historia olvidada de las combatientes antifascistas, Arzalia ediciones, 2022 Y cliquer ici

Musée virtuel de la femme combattante Y https://mujeresenguerra.upf.edu/


Notre sens humain

En ce moment décisif où les définitions doivent être  traduites en faits de manière foudroyante  et les positions en actions retentissantes, la définition et la position des femmes de Mujeres Libres, de celles qui affirment leur volonté  d’être libres de manière résolue, nous sont données par les faits et les actions que ces pages recueillent de la manière la plus claire possible. À côté de la main douce des femmes qui pansent les blessures, soignent les enfants ou offrent une gorgée d’eau à la soif ardente du combattant, nous distinguons  le bras fort de la femme qui tient un fusil. Cela ne signifie en aucun cas le renoncement à un sens de l’humain  que nous voulons avant tout proclamer. Mais notre sens de l’humain est intégral, actif et belliqueux. Et il est  transcendant. C’est-à-dire qu’il procure plus qu’un soulagement immédiat à la douleur immédiate. Il aspire à l’élimination radicale de la douleur, du moins de la douleur sociale, dont l’origine provient en réalité de l’oppression politique et de l’injustice économique. Et ce n’est pas notre faute si, désormais, le combat se présente à nous, implacable et impérieux, avec l’insistance obstinée d’une lutte définitive, dans le fracas meurtrier des armes. Ce n’est pas de notre faute si  une agression organisée pour notre extermination et armée de canons, de mitrailleuses, de bombes et de fusils, nous ne pouvons pas la réduire ni la contenir  pour le moment avec la  tendresse féminine et les  raisonnements humanitaires. Nous luttons pour la vie et ce n’est pas de notre faute si, dans ce combat, nous devons opérer avec la mort.

Notre proclamation de piété, [nous la gardons] pour plus tard.  Quand le canon ennemi cessera de chanter à notre porte l’hymne féroce du fascisme. Quand l’ombre tragique de la hache du bourreau ne se projettera  pas au-dessus de nos têtes. Quand,  face à notre aspiration à une vie ascendante, la menace imminente des régressions historiques les plus néfastes ne se profilera plus.

Pendant ce temps, notre sens humain, précisément notre sens humain, nous oblige à la lutte dure, sanglante et implacable contre un ennemi implacable. Par la mort, au-delà de la mort, nous défendons la vie. La seule vie qui mérite d’être défendue : la vie en pleine liberté.

« Mujeres Libres »

Mujeres Libres, N°4, août 1936, Page 1

Traduction proposée par Gilles Legroux


Nuestro sentido humano

En este instante decisivo en que las definiciones han de traducirse de modo fulminante en hechos y las posiciones en acciones rotundas, la definición y la posición de las mujeres de las mujeres libres, de las que afirman su resuelta voluntad de serlo nos las dan los hechos y acciones que estas páginas recogen lo más plásticamente posible. Junto a la mano suave de mujeres que curan heridas, cuidan niños u ofrecen un sorbo de agua a la ardiente sed del combatiente, destacamos el brazo fuerte de la mujer que enarbola un fusil. No significa esto en modo alguno la renuncia a un sentido humano que queremos proclamar sobre todas las cosas. Pero nuestro sentido humano es integral, activo y beligerante. Y es transcendente. Es decir, alcanza a más que al alivio inmediato del dolor inmediato. Aspira a la eliminación radical del dolor, al menos del dolor social de la fuente de dolores más bien que nace de la opresión política y de la injusticia económica. Y no es culpa nuestra si, ahora, la lucha se nos plantea, implacable y apremiante, con una insistencia terca de duelo definitivo, en el estruendo mortífero de las armas. No es culpa nuestra que una agresión organizada para nuestro exterminio y armada de cañones, ametralladoras, bombas y fusiles, no la podamos reducir ni contener por el momento con ternuras femeninas y razonamientos humanitarios. Luchamos por la vida y no culpa nuestra que, en esta lucha, tengamos que operar con la muerte.

Nuestra proclamación de piedad para luego. Para cuando el cañón enemigo cese de cantar a nuestra misma puerta el himno feroz del fascismo. Para cuando sobre nuestras cabezas no se proyecte la sombra trágica del hacha del verdugo. Para cuando, frente a nuestra aspiración a una vida ascendente, no se cierna la inminente amenaza de las más nefandas regresiones históricas.

Entre tanto, nuestro sentido humano, precisamente nuestro sentido humano, nos obliga a la lucha dura, cruenta, implacable contra un enemigo implacable. A través de la muerte, por encima de la muerte, defendemos la vida. La única vida que merece ser defendida: la vida en plenitud de libertad.

“Mujeres Libres”

Mujeres Libres, N°4, agosto de 1936, p.1