L’entrée au Panthéon de Marc Bloch et de son épouse Simonne, le 23 juin 2026, a été l’un des moments forts de la fin de la dernière année scolaire. La belle cérémonie d’hommage consacrée à l’immense historien et au grand républicain patriote a été vécue par de nombreux enseignants et enseignantes avec une émotion particulière.
En ce début d’année scolaire de septembre 2026, nous avons souhaité revenir sur l’héritage intellectuel et civique de celui qui a tant apporté à la discipline que nous avons en charge de transmettre, par quelques citations révélant à la fois la pensée et l’homme Marc Bloch.
Ces citations ont été choisies de façon arbitraire, parce que nous les avons aimées, tout simplement. Certes, elles ne résoudront pas les multiples problèmes auxquels les profs sont confrontés au quotidien. Mais peut-être aideront-elles à mieux contempler et comprendre « le spectacle du monde« .
L’histoire comme remède à l’ennui
Certes, même si l’histoire devait être jugée incapable d’autres services, il resterait à faire valoir, en sa faveur, qu’elle est distrayante. Ou, pour être plus exact — car chacun cherche ses distractions où il lui plaît — qu’elle paraît telle, incontestablement, à un grand nombre d’hommes. Personnellement, d’aussi loin que je me souvienne, elle m’a toujours beaucoup diverti. Comme tous les historiens, je pense. Sans quoi, pour quelles raisons auraient-ils choisi ce métier ?
Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, introduction, 1949 pour la 1ere édition, extrait.
Je soutiens l’idée qu’un historien ne peut pas s’ennuyer ; car professionnellement il s’intéresse au spectacle du monde. « Si j’étais un antiquaire », m’a dit autrefois Pirenne, « je ne m’intéresserais qu’aux vieilles choses. Mais je suis un historien. C’est pourquoi j’aime la vie ».
Marc Bloch, lettre rédigée à son fils Etienne, entre le 17 et le 28 septembre 1939, extrait.
Tout livre d’histoire est provisoire
Après tout, ne doit-il pas toujours être entendu qu’en matière de science toute affirmation n’est qu’hypothèse? Le jour où des études plus approfondies auront rendu mon essai tout à fait caduc, si je puis croire qu’en opposant à la vérité historique des conjectures fausses je l’ai aidée à prendre conscience d’elle-même, je m’estimerai pleinement payé de mes peines.
Marc Bloch, Les caractères originaux de l’histoire rurale française, réédition Armand Colin, 1952, introduction, page VIII, extrait.
https://clio-texte.clionautes.org/marc-bloch-tout-livre-dhistoire-est-provisoire-1930.html
La fragilité des témoignages humains
Mais, s’il est ainsi des témoins plus ou moins suspects et sûrs, l’expérience prouve qu’il ne s’en rencontre point dont les dires sont également dignes de foi sur tous les sujets et en toutes circonstances. Deux ordres de cause, principalement, altèrent, jusque chez l’homme le mieux doué, la véracité des images cérébrales. Les unes tiennent à l’état momentané de l’observateur : ce sont la fatigue, par exemple, ou l’émotion. D’autres, au degré de son attention. À peu d’exceptions près, on ne voit, on n’entend bien que ce qu’on s’attendait à percevoir.
Marc Bloch, Apologie pour l’histoire, réédition Dunod poche, extrait p. 158-160
Dans la plupart des cerveaux, le monde environnant ne trouve que de médiocres appareils enregistreurs. Ajoutez que, les témoignages n’étant, au propre, que l’expression de souvenirs, les erreurs premières de la perception risquent toujours de s’y compliquer d’erreurs de mémoire, de cette coulante, de cette « escoulourjante » mémoire que dénonçait déjà un de nos vieux juristes.
Marc Bloch, Apologie pour l’histoire, réédition Dunod poche, extrait p. 158-160
https://clio-texte.clionautes.org/marc-bloch-fragilite-des-temoignages-humains.html
Le scepticisme de principe n’est pas une attitude intellectuelle plus estimable ni plus féconde que la crédulité, avec laquelle, d’ailleurs, il se combine aisément dans beaucoup d’esprits un peu simples. J’ai connu, pendant l’autre guerre, un brave vétérinaire qui, non sans quelque apparence de raison, refusait systématiquement toute créance aux nouvelles desjournaux. Mais un compagnon de hasarda déversait-il dans son oreille attentive les plus abracadabrants bobards ? Mon homme les buvait comme du petit lait.
Marc Bloch, Apologie pour l’histoire, réédition Dunod poche, extrait p. 133
https://clio-texte.clionautes.org/marc-bloch-methode-critique.html
Comprendre et moins juger
Qui diffère de nous – étranger, adversaire politique – passe, presque nécessairement, pour un méchant. Même pour conduire les inévitables luttes, un peu plus d’intelligence des âmes serait nécessaire ; à plus forte raison pour les éviter, quand il en est encore temps. L’histoire, à condition de renoncer elle-même à ses faux airs d’archange, doit nous aider à guérir ce travers.
Marc Bloch, Apologie pour l’histoire, réédition Dunod poche, extrait p. 198-203
https://clio-texte.clionautes.org/marc-bloch-comprendre-moins-juger.html0
La méthode critique pour dégager le vrai du faux
Pour dégager des erreurs et des mensonges un peu de vérité et parmi tant d’ivraie mettre de côté un peu de bon grain, comment font donc les historiens ? L’art de discerner dans les récits le vrai, le faux et le vraisemblable, s’appelle la critique historique. Il a ses règles, qui sont bonnes à connaître, j’espère vous le montrer.
Marc Bloch, Amiens 13 juillet 1914
Qu’est-ce (ou devrait être..) qu’ un chef?
Nous venons de subir une incroyable défaite. À qui la faute ? Au régime parlementaire, à la troupe, aux Anglais, à la cinquième colonne, répondent nos généraux. À tout le monde, en somme, sauf à eux. Que le père Joffre était donc plus sage! « Je ne sais pas, disait-il, si c’est moi qui ai gagné la bataille de la Marne. Mais il y a une chose que je sais bien : si elle avait été perdue, elle l’aurait été par moi ». Sans doute entendait-il surtout rappeler, par là, qu’un chef est responsable de tout ce qui se fait sous ses ordres. Peu importe qu’il n’ait pas eu lui-même l’initiative de chaque décision, qu’il n’ait pas connu chaque action. Parce qu’il est le chef et a accepté de l’être, il lui appartient de prendre à son compte, dans le mal comme dans le bien, les résultats.
Marc Bloch, L’étrange défaite, extrait de la partie 2
https://clio-texte.clionautes.org/defaite-de-juin-40-a-qui-la-faute-marc-bloch.html
La cité étant au service des personnes, le pouvoir doit reposer sur leur confiance et s’efforcer de la maintenir par un contact permanent avec l’opinion. Sans doute cette opinion peut-elle, doit-elle être guidée, mais elle ne doit être ni violentée ni dupée, et c’est en faisant appel à sa raison que le chef doit déterminer en elle la conviction.
Marc Bloch, « Pourquoi je suis républicain, réponse d’un historien« , extrait des Cahiers politiques, numéro 2, juillet 1943, pages 9 à 11, disponible en ligne ICI
https://clio-texte.clionautes.org/pourquoi-republicain-marc-bloch.html
Marc Bloch, l’amour de la France et le judaïsme
Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable, en vérité, d’en concevoir une autre où je puisse respirer à l’aise, je l’ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. Je n’ai jamais éprouvé que ma qualité de Juif mît à ces sentiments le moindre obstacle. Au cours des deux guerres, il ne m’a pas été donné de mourir pour la France. Du moins, puis-je, en toute sincérité, me rendre ce témoignage : je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français.
Marc Bloch, extrait de son testament rédigé le 18 mars 1941, à Clermont-Ferrand
https://clio-texte.clionautes.org/testament-de-marc-bloch.html
Je suis Juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race pure une absurdité particulièrement flagrante, lorsqu’elle prétend s’appliquer, comme ici, à ce qui fut, en réalité, un groupe de croyants, recrutés, jadis, dans tout le monde méditerranéen, turco-khazar et slave. Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite.
Marc Bloch, L’étrange défaite, extrait du chapitre 1
https://clio-texte.clionautes.org/marc-bloch-juif-republicain-et-patriote-1940.html


