Extrait d’Apologie pour l’histoire, les passages proposés sont parmi les plus connus de cet ouvrage posthume rédigé par Marc Bloch pendant la Seconde Guerre mondiale. Il y expose ici sa conception du métier d’historien, ou plus exactement du bon historien. Autrement dit, il aborde la question fondamentale de la profession historienne : celle de l’objectivité et de l’impartialité.
Marc Bloch critique sans détours, et non sans ironie, cette manie des historiens de « distribuer aux héros morts l’éloge ou le blâme », « du haut de leurs pupitres » et pour qui « l’humaine réalité n’est plus qu’un tableau en noir et blanc ».
Selon Marc Bloch, l’historien a pour tâche principale de comprendre et d’expliquer les faits et « ce que voulaient, réellement, les hommes » du passé. Cela nécessite du métier, de la méthode, beaucoup de travail, mais aussi une certaine disposition mentale : être capable de « presque dépouiller son propre moi » et tenter le plus possible d’écarter les « partis pris du présent ». N’est donc pas bon historien qui veut…
Ce texte ayant été écrit en plein cœur de la guerre, il semble que dans le dernier paragraphe, Marc Bloch pense au temps présent quand il évoque « qui diffère de nous – étranger, adversaire politique – passe, presque nécessairement, pour un méchant. Même pour conduire les inévitables luttes, un peu plus d’intelligence des âmes serait nécessaire ; à plus forte raison pour les éviter, quand il en est encore temps. » Si notre intuition est la bonne, l’Histoire aurait donc, selon Marc Bloch, pour vertu de favoriser la « rencontre des hommes » et de faire en sorte que « cette rencontre soit fraternelle ».
Or longtemps l’historien a passé pour une manière de juge des Enfers, chargé de distribuer aux héros morts l’éloge ou le blâme. Il faut croire que cette attitude répond à un instinct puissamment enraciné. Car tous les maîtres qui ont eu à corriger des travaux d’étudiants savent combien ces jeunes gens se laissent difficilement dissuader de jouer, du haut de leurs pupitres, les Minos ou les Osiris. C’est, plus que jamais, le mot de Pascal : « Tout le monde fait le dieu en jugeant : cela est bon ou mauvais. » On oublie qu’un jugement de valeur n’a de raison d’être que comme la préparation d’un acte et de sens seulement par rapport à un système de références morales, délibérément accepté.
Dans la vie quotidienne, les besoins de la conduite nous imposent cet étiquetage, ordinairement assez sommaire. Là où nous ne pouvons plus rien, là où les idéaux communément reçus diffèrent profondément des nôtres, il n’est plus qu’un embarras. Pour séparer, dans la troupe de nos pères, les justes des damnés, sommes-nous donc si sûrs de nous-mêmes et de notre temps ? Élevant à l’absolu les critères, tout relatifs, d’un individu, d’un parti ou d’une génération, quelle plaisanterie d’en infliger les normes à la façon dont Sylla gouverna Rome ou Richelieu les États du roi Très Chrétien ! Comme d’ailleurs rien n’est plus variable, par nature, que de pareils arrêts, soumis à toutes les fluctuations de la conscience collective ou du caprice personnel, l’histoire, en permettant trop souvent au palmarès de prendre le pas sur le carnet d’expériences, s’est gratuitement donné l’air de la plus incertaine des disciplines : aux creux réquisitoires succèdent autant de vaines réhabilitations. Robespierristes, anti-robespierristes, nous vous crions grâce : par pitié, dites-nous simplement, quel fut Robespierre.
Encore, si le jugement ne faisait que suivre l’explication, le lecteur en serait quitte pour sauter la page. Par malheur, à force de juger, on finit, presque fatalement, par perdre jusqu’au goût d’expliquer. Les passions du passé mêlant leurs reflets aux partis pris du présent, le regard se trouble sans recours et, pareille au monde de manichéens, l’humaine réalité n’est plus qu’un tableau en noir et blanc. Montaigne nous en avait déjà averti : « Depuis que le jugement pend d’un côté, on ne peut se garder de contourner et tordre la narration à ce biais. » Aussi bien, pour pénétrer une conscience étrangère que sépare de nous l’intervalle des générations, il faut presque dépouilller son propre moi. Pour lui dire son fait, il suffit de rester soi-même, L’effort est assurément moins rude. Combien il est plus facile d’écrire pour ou contre Luther que de scruter son âme ; […] Voyez encore, hors du plan individuel, la question des biens nationaux. Rompant avec la législation antérieure, le gouvernement révolutionnaire résolut de les vendre par parcelles et sans enchères. C’était, sans conteste, compromette gravement les intérêts du Trésor. Contre cette politique, certains érudits, de nos jours, se sont véhémentement élevés. Quel courage, si siégeant à la Convention, ils avaient osé y parler de ce ton! Loin de la guillotine, cette violence sans péril amuse. Mieux eût valu chercher ce que voulaient, réellement, les hommes de l’an III. Ils souhaitaient, avant tout, favoriser l’acquisitiom de la terre par le petit peuple des campagnes; à l’équilibre du budget, ils préféraient le soulagement des paysans pauvres, garant de leur fidélité à l’ordre nouveau. Avaient-ils tort ? ou raison ? Là dessus, que m’importe la décision attardée d’un historien ? […]Un mot, pour tout dire, domine et illumine nos études : « comprendre ». Ne disons pas que le bon historien est étranger aux passions ; il a du moins celle-là. Mot, ne nous le dissimulons pas, lourd de difficultés, mais aussi d’espoirs. Mot, surtout, chargé d’amitié. Jusque dans l’action, nous jugeons beaucoup trop. Il est commode de crier « au poteau ! ». Nous ne comprenons jamais assez. Qui diffère de nous – étranger, adversaire politique – passe, presque nécessairement, pour un méchant. Même pour conduire les inévitables luttes, un peu plus d’intelligence des âmes serait nécessaire ; à plus forte raison pour les éviter, quand il en est encore temps. L’histoire, à condition de renoncer elle-même à ses faux airs d’archange, doit nous aider à guérir ce travers. Elle est une vaste expérience de variétés humaines, une longue rencontre des hommes. La vie, comme la science, a tout à gagner à ce que cette rencontre soit fraternelle. […]
Marc Bloch, Apologie pour l’histoire, réédition Dunod poche, extrait p. 198-203


