Si Marc Bloch l’historien est connu et reconnu, le père l’est moins. La publication de la correspondance qu’a entretenue Marc Bloch, durant la guerre, avec son fils aîné Étienne, nous révèle une autre facette plus intime mais tout aussi exemplaire du père.

Les extraits de la lettre ci-dessous sont révélateurs des échanges personnels entre un père et son fils, et de l’éducation à la vie affective et relationnelle dispensée par le premier au second, visiblement demandeur de conseils. Elle donnera à réfléchir aux lecteurs actuels, au moment où les thèses masculinistes se répandent, tandis que les violences commises envers les femmes et les mineur(e)s questionnent le rapport et l’éducation. Il y a certainement dans cette lettre personnelle des éléments de réflexion que l’on n’attend pas d’un historien mais d’un homme respectueux de l’Autre …

Bien entendu, l’historien observateur de son temps et des relations internationales reprend le dessus, ainsi que son quotidien dans le cadre de la « drôle de guerre ».


 

3 novembre 1939

Mon vieux Tiennot,

Je t’écris ce soir dans ma chambre, sur un pupitre d’écolier. Je tâcherai de répondre tout à l’heure aux diverses questions que tu me poses. Mais auparavant je désire te parler très confidentiellement et très franchement d’un sujet délicat. Ce sera une partie de lettre toute pour toi et que tu ne montreras à personne (ni, d’aventure, ne laisseras traîner).

[…]

Et, puisque l’occasion s’en présente, je te dirai quelques mots encore, sur ce sujet : quelques mots que, tu le sens bien, je ne te dirais pas, si je pensais qu’ils puissent risquer, ironiquement, de ne pas s’adresser à un homme. Nous ne vous avons, maman et moi, jamais parler ex cathedra des problèmes de la vie sexuelle. Nous n’aimons pas les discours et beaucoup de choses s’apprennent ou se sentent sans qu’il soit nécessaire ni bon de les expliciter. Peut-être, tout de même, quelques indications ne seront-elles pas superflues. Je ne te prends pas pour vraiment ignorant de ces choses. Je sais ce que sont les milieux des jeunes garçons ; je sais que tu as les yeux ouverts et que tu lis ; et tu as dix-huit ans. Il n’y a rien, pour un jeune homme, de plus difficile que cette partie de la conduite : beaucoup plus que pour une fille. Mais il y a quelques principes dont chacun peut et doit faire l’application. D’abord un corps sain. Tu sais que les rapports sexuels avec des femmes contaminées peuvent donner certaines maladies : blennorragie et syphilis, avant tout. Il faut savoir que l’une et l’autre, si, par malheur, on les contracte, sont aujourd’hui complètement et radicalement curables, à condition d’aller voir tout de suite un médecin. Il n’en était pas ainsi autrefois. C’est un des immenses progrès de la médecine. Mais un corps sain ne veut pas dire cela seulement. Cela signifie aussi éviter toute basse satisfaction et tout abus. Et cela se relie, par conséquent, à un esprit sain et propre : ce sur quoi il est inutile d’insister. Enfin quelques lignes que l’on donne à sa vie sentimentale, c’est une règle sacrée de ne jamais risquer de faire le malheur d’un autre être que soi. Ceci dit, affaire aux jeunes gens de résoudre, de leur mieux, des problèmes à la fois physiques et sentimentaux ; les solutions radicales de certaines morales n’ont jamais fait que du mal ; et l’acte qu’a voulu la nature et qui est la loi de l’amour n’a rien de honteux.

Et je serai toujours prêt à causer avec toi : sûr que tu as trop de délicatesse pour me mettre jamais dans l’embarras.

Maintenant passons à d’autre sujet. Sur tes faits et gestes, je te dirai simplement que maman m’a écrit l’autre jour « Je n’ai vraiment qu’à me louer de Tienne ». Mets cela dans ta poche, avec ton mouchoir dessus. Elle m’a dit aussi que tu causes souvent avec elle. Tu découvriras peu à peu quels trésors non seulement de bonté mais aussi d’intelligence il y a en elle.

Attends pour acheter les manuels d’histoire et de géographie les conseils de ton professeur. Je les connais mal. Achète sans passer par moi.

Une grosse attaque aérienne sur la Grande-Bretagne me semble possible, au prix de beaucoup de casse. La casse serait moins forte si l’Allemagne tenait la côte hollandaise ou belge : car, en ce cas, les bombardiers pourraient sans doute être accompagnés par l’aviation de chasse, dont le rayon est trop faible pour permettre ce soutien entre les bases du littoral allemand et l’Angleterre.

Rien de bien à ma connaissance sur le régime intérieur du fascisme ou rien que de trop long.

Je répète que les communistes sont, à mon sens, indéfendables ; mais qu’aussi il est trop commode aux juges de faire du patriotisme à bon compte sur le dos de pauvres bougres. L’impérialisme russe se condamne par le fait que Staline n’a même pas obtenu le relâchement des malheureux enfermés dans les camps de concentration allemands. Quant à la politique intérieure de Daladier, elle est essentiellement rancunière ; et la censure, extrêmement partiale, est une honte. Il y aura à faire après la guerre. Mais il faut d’abord la faire.

Difficile de te conseiller pour les concerts. Mais je suis bien content que tu prennes goût à la musique. J’y suis venu, comme toi, assez tard et j’y ai trouvé de grandes joies, – dont je suis bien sevré ici (un de mes lieutenants colonels est pourtant assez bon pianiste.). Commence par la musique où il y a un trou de cigarette (maintenant que j’ai ma neuve); peut-être prendrai-je un bain ! L’après-midi, nous ferons, sous la direction du chef adjoint, un nouvel exercice de « mouvement » sur de fictives divisions et je m’acquitterai, devant les camarades et quelques officiers stagiaires venus des Corps d’Armée ou des « Services », d’un petit discours sur l’armée britannique. En somme, je fais en même temps un stage d’École de guerre et – pour l’échelon armée – de Centre des hautes études militaires (vulgairement Chem). J’avais eu, sur mes mouvements de division, des idées qui n’ont pas été jugées tout à fait stupides. Mais je n’ai pas le sentiment d’avoir très bien calculé les étapes (on ne corrige pas les devoirs, heureusement !)

Je t’embrasse, mon chéri, de tout mon coeur.

Source : Bloch Marc, Bédarida François, Peschanski Denis. Marc Bloch à Etienne Bloch. Lettres de la « drôle de guerre ». In : Les Cahiers de l’Institut d’Histoire du Temps Présent, n°19, décembre 1991. Marc Bloch à Etienne Bloch. Lettres de la « drôle de guerre », pp. 1-107.