Lors de sa mobilisation en 1939, Marc Bloch est un historien accompli et reconnu. Âgé de 53 ans, marié à Simonne Vidal depuis 1919, il est à la tête d’une famille nombreuse composée de 6 enfants. Ancien combattant de 14-18, le déclenchement de la guerre l’incite à demander à combattre malgré une polyarthrite handicapante. Marc Bloch est alors rappelé lors de la prémobilisation d’août 1939 au groupe de subdivisions de Strasbourg, avant d’être affecté (octobre 1939) au 4ᵉ Bureau (transport) de la 1ʳᵉ Armée où il est placé à la tête du Parc des essences de l’armée (PEA).

Durant cette « drôle de guerre », Marc Boch poursuit sa correspondance, avec ses amis et avec les membres de sa famille. Les deux lettres sélectionnées ont été adressées à Lucien Febvre, historien et ami, cofondateur des Annales. Elles révèlent un Marc Bloch désireux de servir son pays, une seconde fois, mais aussi soucieux des événements en cours.


 

Première lettre, extraite de la correspondance Marc BLOCH – Lucien FEBVRE

EM du GS de Strasbourg

Molsheim (Bas-Rhin)

5 sept. 39

Mon cher ami,

Je ne sais où, quand ni comment cette lettre vous parviendra. Je suis naturellement sans nouvelles de personne depuis plusieurs jours, et ce qui m’enrage, à peu près sans nouvelles de ce qui se passe. Les quelques bribes qui me parviennent sont comme les pièces d’un puzzle, que je ne réussis pas à rejoindre. Tout ce que je sais, c’est qu’on ne tire pas sur le Rhin, – sur le Rhin où d’ailleurs je ne suis plus ? Car notre EM (qui s’appelle toujours du GS de Strasbourg) s’est replié le 3 septembre sur Molshein. – Ne vous inquiétez pas ; je ne trahis aucun secret ; nous sommes « formation du territoire » et, par conséquent, on nous écrit en indiquant, non un secteur postal, mais le lieu de notre stationnement ; du moins, pour l’instant. Le métier que je fais ici n’est sans doute pas tout à fait inutile. Mais il est peu de choses ; et, très certainement, je serais capable de mieux. Quand les communications postales seront moins incertaines, je m’efforcerai de joindre Le Bras, qui doit être au 2è bureau du GQG, je pense, pour lui demander s’il peut me trouver quelque chose. […] si vous entendez, par grand hasard, parler de quelque chose qui puisse convenir, pensez à moi. J’ai grand désir de « servir », n’importe où, même s’il doit y avoir quelque danger. Je suis trop vieux pour être précisément « combattant » ; mais je n’ai pas plus que par le passé un excessif souci de ma sécurité.

Strasbourg s’est évacué avec assez d’ordre, et, comme vous le savez, sans coup de canon, bombes, ni mitrailleuses : ce qui était l’essentiel. Ce que j’ai eu du spectacle était poignant : surtout l’exode des pauvres gens dépourvus d’autos ou de bécanes.

Vous voilà, de l’EM des Annales, le seul à ne pas porter l’uniforme (ce qui ne veut pas dire que vous ne puissiez pas trouver un moyen de « servir » et bien). Vous verrez ce qu’il convient de faire, quand on pourra se représenter comment, sous quelles formes et dans quelles limites la vie intellectuelle se poursuit.

Donnez-moi des nouvelles, mon cher ami : des nouvelles des vôtres, de nos amis, et aussi du monde. C’est le plus grand service que j’ai à demander à votre amitié.

À vous,

Marc Bloch

Portal [1], en adjoint d’intendance, est joli tout plein !

 

Seconde lettre extraite de la correspondance Marc BLOCH – Lucien FEBVRE

Molsheim, 17 sept. 39

Mon cher ami,

Merci de votre lettre. Oui, il soit si difficile de se rendre utile ; et utile, je ne le suis pas beaucoup plus que vous ici (j’entends vous au Souget ; car, naturellement, avec les retards de courrier, je suis incapable de vous localiser exactement au moment où j’écris), les besognes de ces derniers jours auraient pu être accomplies tout aussi bien par n’importe qui d’autre que moi. Du moins avons-nous eu vraiment du travail et du travail partiellement nécessaire durant les semaines qui ont précédé ou suivi la mobilisation : mises sur pied, ravitaillement, un tas de menues questions à résoudre, depuis le cas d’un Allemand d’âge mobilisable, donc en principe, bon pour le camp de concentration, mais aveugle, jusqu’aux 10 000 rations de pain que le Gestionnaire d’Épinal prétendait faire avaler à des unités alsaciennes, avides de « Grumbeere »[2] beaucoup plus que de boules ! Mais tout cela recule peu à peu dans le passé. Dans une zone d’armées, à mesure que s’installent les étapes, un Groupe de subdivisions perd progressivement toute raison d’être. Je me demande si notre EM subsistera ; dans ce cas le seul officier encore un peu occupé serait le sous-lieutenant de chancellerie (d’active, cela va de soi, et le plus jeune de beaucoup d’entre nous) et je n’ai nulle envie de le supplier. Si l’EM est partiellement dissous, je crains qu’on ne nous inflige une quelconque tâche de paperasse dans l’intérieur ; et cela encore ne me conviendrait guère. Malheureusement, j’ai peu d’antennes dans le monde militaire ni dans le monde politique. À tout hasard, j’ai écrit un mot à Herriot, que j’ai vu naguère. J’ai toujours le sentiment que je serais nulle part mieux employé que dans une liaison anglaise. Comme vous, j’aurais horreur d’une besogne de propagande. Il faut que les historiens gardent les mains propres.

Ainsi Staline a sauté le pas. Que fera Benito ? Et si les bons Belges regardent la carte, l’évacuation d’Aix-la-Chapelle, que leurs journaux mêmes annoncent, doit leur donner froid dans le dos. Ce n’est tout de même pas la porte à côté de Forbach.

J’ai des nouvelles à peu près satisfaisantes des miens. Ma femme cherche une installation à Guéret. Probablement ma mère les rejoindra-t-elle. Alice[3] s’énerve de ne pas s’employer et n’a pas encore la patience des guerres longues, où l’on sait de restes qu’il y aura de la besogne pour tous, hélas ! Étienne[4] parle de s’engager ; il me faut le calmer. Je crains, pour lui aussi, qu’il n’ait le temps. À vrai dire, je ne me sens pas prophète. À parler plus franchement encore (ceci, je ne le dis pas chez moi), ce que j’éprouve surtout est une immense fatigue. Non pas physique : je tiens assez bien le coup et si, comme il est vraisemblable, cela est appelé à se payer plus tard, qu’importe ? Une lassitude morale, devant ce recommencement. Encore attendre le communiqué ; encore, bientôt sans doute, se déchirer à des nouvelles de mort ; encore passer sans cesse de l’angoisse à l’espoir ; encore entendre les bêtises que débitent les plus braves gens les mieux intentionnés ; encore, si tout va bien, assister à la réfection de l’Europe… par ce boutiquier de Birmingham, par ce mauvais professeur de lycée, par trois ou quatre diplomates instruits dans des « Ersatz » de Sorel ou du Putois[5]. Je ne me sens plus, devant tout cela qui est devant nous, la souplesse de la jeunesse. Et pourtant, il fallait faire ce que nous avons fait – ce que nous faisons, vous avez raison là-dessus, plus gravement, plus en adulte qu’en 1914 et avec, je crois, dans le commandement, un sens plus juste de la valeur du sang humain. Je m’efforce de m’employer de mon mieux ; je trouve quelques plaisirs ou tâches à peu près bien faites, même, en elle-même, assez mornes ; je porte, tout le jour durant, un masque volontaire de bonne humeur. Je pense à tout ce qui est en cause et je m’essaie à ne pas trop penser aux jeunes, à mes étudiants, à mon neveu Jean, qui est pour moi, vous le savez un fils et qui quelque part (où ? Mon Dieu !) commande une mitrailleuse. J’ai, au fond de moi-même, sincèrement, bon espoir. Mais tout cela n’empêche pas que je n’ai plus 20 ans ni même, comme en 1914-18, -et que c’est la deuxième fois !

À vous de tout cœur, mon cher ami,

M.B.

Source : Marc Bloch et Lucien Febvre, Correspondance. Édition établie, présentée et annotée par Bertrand Müller. Tome III : Les « Annales » en crise (1938-1943). Fayard, 2003, extraits pp. 63-65.

[1] Roger Portal [1906-1994] fut l’étudiant de Lucien Febvre et de Marc Bloch. Agrégé, il devient directeur de l’Institut des études slaves après la guerre.

[2] Ce terme désigne les pommes de terre en alsacien.

[3] Fille aînée de Marc et Simonne Bloch, née le 7 juillet 1920. La mère de Marc Bloch, Sarah Ebstein est âgée de 80 ans, elle réside à Marlotte à proximité de la forêt de Fontainebleau.

[4] Fils aîné de Marc et Simonne Bloch, né le 23 septembre 1921.

[5] Marc Bloch désigne ici l’historien et romancier Albert Sorel et Émile Bourgeois.